ACTION DES FORCES
forme les nuages aussi bien que les flots de lii mer profonde, serait à Fétat solide, cesl-à-dire à Tétat de glace, si toute chaleur était exilée de la terre. Mais nous parlons surtout de ses états chimiques. Ici la loi règne sans partage. Il est interdit à la puissance humaine de rien créer par des lois arbitraires ou capricieuses, et de rien changer dans la composition des corps. Rien ne naît, rien ne meurt. La forme seule est périssable ; la substance est immortelle. Nous sommes constitués de la poussière de nos ancêtres. Ce sont les mêmes atomes et les mêmes molécules. Rien ne se crée, rien ne se perd. Une bougie qui vient d'être entièrement brûlée n'est plus visible aux yeux vulgaires ; cependant elle existe encore intégralement, et en recueillant les substances consumées, nous la reconstituerions dans son poids antérieur. Les atomes voyagent d'un être à l'autre, guidés parles forces naturelles. Le hasard est exclu de leurs combinaisons et de leurs mariages. Et si, dans cet échange perpétuel des éléments constitutifs de tous les corps, la nature belle et rayonnante subsiste dans sa grandeur, cette puissance nationale de la terre est uniquement due à la prévoyance et à la rigueur des lois qui organisent sans repos les voyages et étapes des atomes, de garnison en garnison. Si Porgaiiisation mililaire de la France est due à un conseil intelligent, il nous semble que l'organisation chimique des êtres, autrement importante que celle-là , témoigne en faveur d'un plan et d'une pensée directrice.
Cependant le rôle que la loi joue dans l'univers est relégué au rang des fables par Tauleur de la Réponse aux Lettres de Liebig. Selon lui, c'est à lort que le grand chimiste déclare que « c'est la loi qui construit tout^ » La loi ne serait qu'une idée générale, induite de caractères sensibles ; de ce qu'on ne trouve la loi qu'après des expériences, il en résulterait qu'elle n'existe pas en réalité! « Tant qu'on croira que la loi construit le monde, ose-t-on écrire, au lieu d'en être le résultat et d'en recevoir sa lumière, l'esprit humain dormira dans les ténèbres et Ton opposera l'idée à l'expérience. »
Pour exiler de la nature l'esprit, et en particulier l'esprit géométrique, il faut se refuser à l'évidence du rôle joué par le Nombre j et s'obstiner à ne pas entendre l'universelle harmonie répandue à profusion dans les œuvres créées. L'harmonie n'est pas seulement la phraséologie musicale écrite sur des portées et jouée par les instruments humains ; elle ne consiste pas seulement dans ces chefs-d'œuvre révérés à juste titre qui vinrent éclore aux jours d'inspiration dans le cerveau des Mozart et des Beethoven; l'harmonie remplit l'univers de ses accords. Et d'abord, la musique proprement dite est elle-même toute entière formée par le nombre ; chaque son est une série de vibrations on quantité définie, et les rapports harmoniques des sons ne sont autre chose que des rapports numériques. La gamme est une échelle de
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HARMONIES. — US ICOMBRE REGIT LE MONDE. ei
chiffres ; les modes, le mineur comme le majeur, sont créés par les chiffres, et les accords ne sont eux-mêmes qu'une combinaison algébrique. Puis, comme si le nombre devait essentiellement régner seul, tout compositeur musical doit encore s'assujettir à des règles pour la mesure. Ces remarqucd fondamentales, suggérées par Tétudedu son, trou* vent leur application non moins importante dans Tétude de la lumière. De même que les tons dérivent du nombre des vibrations sonores, de même les couleurs dérivent du nombre des vibrations lumineuses. La coloration d'un paysage est une sorte de musique. La verdure des prairies est formée par le nombre, comme le fond d'une mélodie ; la rose qui s'épanouit est le centre d'une sphère de vibrations lumineuses constituant la nuance apparente, et le rossignol qui gazouille ses notes caressantes, envoie dans l'atmosphère les vibrations sonores caractéristiques de son ton. Tout mouvement est noïnbre et tout nombre est harmonie. Sans doute il y a, dans cet état de choses, une part réservée aux lois physiologiques de notre organisation. Les sons audigibles commencent aux vibrations lentes et finissent aux vibrations aiguës que notre oreille peut saisir : de 16 à 36850 *■ par seconde. Les couleurs visibles commencent aux vibrations lentes et s'arrêtent aux vibrations rapides que notre œil peut saisir : de 458,000,000,000,000
* D'après Dcspretz. Les expériences de Savart placent la limite des sons graves à 8 vibrations doubles par seconde, et la limile des sons aigus à 24000
à 727,000,000,000,000* par seconde. Mais il ne faudrait pas en conclure qu'il n'y ait là qu'un rapport fortuit entre notre organisation et le* mouvements extérieurs. Les sons et les couleurs s'étendent au-dessous et au-dessus des limites de notre organisation, semblablement soumises aux règles numériques ; il y a des sons que l'oreille humaine ne peut entendre, il est des couleurs que notre œil ne peut voir. Et dans la limite même de nos perceptions, le rapport qui existe entre elles et nos sens procède, à notre avis du moins, de ce que le nombre, ce lien universel, n'a pas été étranger à la construction de notre organisme.
La forme, elle aussi, dans ses dissimulations les plus ondoyantes, appartient au nombre, car toute ligure est déterminée par le chiffre. Le sens inné de lesthétique qui nous inspire cherche les formes les plus pures. Le cercle nous charme par sa courbe gracieuse. La géométrie, dans nos constructions, ne s'égare pas en des sentiers arbitraires. L'architecture s'appuie, selon ses applications, sur la forme esthétique de notre esprit, quoiqu'il lui arrive parfois (comme à notre époque par exemple) de n'avoir aucun style. Nous désirons la symétrie jusque dans les figures symboliques des traditions religieuses; parfois nous la dissimulons dans un apparent désordre. Notre œil, qui se faligue promplement à regarder les foules cntre-croi-
* Nous prenons ici comme limiles le nombre des ondulations de l'extrême rouge et de l'extrême violet. Au delà du violet notre œil ne peut plus saisir la lumière, qui- pourtant existe encore.