HARMONIES. ^ LE NOMBRE RÉGIT LE MONDE
secs au hasard, se laisse agréablement bercer par les danses aux mouvemenls mélodieux.
Caractère particulier du règne minéral, la symétrie devient moins sévère en s'élevant dans les règnes organiques. Les vègèlaux se modèlent sur leur type idéal, mais laissent une latitude aux forces qui les modifient ; ils croissent en deux directions opposées ; leurs feuilles se succèdent dans leur cycle autour de la tige en nombre caractéristique ; leurs fleurs n'échappent pas à l'ordre numérique ; les nombres comme les formes sont les bases des classifications végétales. Les animaux en manifestant le type de chaque espèce, laissent un dernier rôle à la symétrie, et l'homme luimême est une unité formée par deux moitiés symétriques soudées ensemble. Et au-dessus de toutes ces formes particulières, l'unité de plan est souverainement manifeste. Dans les espèces les plus différentes, nous trouvons des analogies significatives. Rien ne ressemble moins à une main que le sabot d'un cheval. Cependant disséquez ce sabot, vous y trouverei dans un état rudimenlaire une main aux doigts soudés.
Ainsi l'ordre, l'ordre numérique même, règne sur la terre comme dans les cieux. Ne pensons pas que les harmonies naturelles, non notées par la main de l'homme, soient des bruits informes et fassent exception. Le vent qui soupire entre les cèdres et les sapins, le bruissement des vagues sur le rivage, la sourde mélodie des insectes dans les herbes, les sons indéfinis qui remplissent la
nature, sont des vibrations sonores qui appartiennent comme les précédentes au règne du nombre.
Le fait le plus insignifiant en apparence est le résultat de certaines lois aussi bien que Tévénement le plus important. De quel droit les négateurs de l'esprit osent-ils donc déclarer la matérialité absolue de l'univers? De quoi la matière seule estelle capable? Que deviendra un atome d'oxygène ou de carbone si vous les supposez en dehors de toute loi? Dans quel chaos informe tombera la nature si vous anéantissez la force qui la soutient? Imaginons un instant que le nombre n'existe pas : cette seule supposition anéantit immédiatement toutes les harmonies dont nous venons de nous entretenir. Or, nous le demandons, la faculté mathématique peut-elle appartenir à la matière? Si vous le prétendez il vous reste maintenant à nous dire à quelle matière : est-ce à Toxygène, est-ce à Tazote, est-ce au fer, est-ce à 1 aluminium ? Mais non, puisque la loi est supérieure à tous ces corps et que c'est elle préci* sèment qui les combine, les marie, les dissocie, les sépare, puisque c'est elle qui les gouverne. Que vous reste-t-il ?
Est-ce à la matière qu'appartiennent le son, la lumière, le magnétisme? Vous expérimentez le contraire. Ce sont là autant de modes de mouvement. Or qui ordonne tel mode de mouvement pour le son et tel autre pour la lumière? Qui régit ces forces? Apparemment ce sont ces forces ellesmêmes ou une force supérieure qui les embrasse
IMPOIlTANCE ESSENTIELLE DE LA LOI. 71
toutes. La matière n'est dans tous ses mouvements que le sujet passif.
Il est donc indéniable que dans la nature inorganique la matière est esclave, la force souveraine.
C'est pourtant là ce que révoquent en doute les champions de la matière; nous avons déjà pu apprécier la valeur de leurs raisonnements sur la nature inorganique; nous serons bientôt édifiés sur leur manière d'expliquer la nature organique.
Lorsqu'on brûle une plante avec précaution, il n'est pas rare qu'on obtienne pour résidu un squelette siliceux correspondant à la forme primitive de la lige. C'est la substance inorganique qui la constituait et qui provient de la substance du sol. La plante intégrale renferme de plus certains corps déterminés par sa nature, par exemple le blé contient du gluten azoté, des phosphates, la vigne de la chaux, la pomme de terre de la potasse, le thé du manganèse, le tabac du salpêtre, etc. A chaque plante conviennent des principes minéraux, et la plante sait les choisir elle-même; Tagriculteur instruit subordonne les fruits à la nature du sol, ou choisit ses engrais suivant les récoltes qu'il veut faire. C'est dans la connaissance des besoins de chaque espèce que réside le secret des asso* lements et des jachères. Devant ce fait, les théori ciens dont il est question font la moitié du chemin sur Texplication véritable. La racine de la plante absorbe, disent-ils, d'après les lois fixes d*afiînité, les éléments inorganiques qui l'entourent dans la terre. Et comme s'ils craignaient qu'on ne com-
72 UVHE I. — LA FORCE ET LA MATIÉUE.
prit pas entièrement le rôle qu'ils attachent judicieusement à cette affinité éleclive, ils ajoutent (voy. Molescholt) que laplante fabrique elle-même la masse principale deson corps. On croira sans doute que par cette déclaration on avoue rendre à la force la direction qui lui appartient? Il n'en est rien, on rapporte tout à la matière. L'évaporation qui permet aux racines des plantes d'absorber les principes de la terre végétale, dit-on, et l'affinité des liquides agissant à travers les parois des cellules qui les séparent, telles sont les facultés maîtresses de la matière qui effectue Taccroissement.
Voici une pauvre racine qui végète au sommet d'un rocher ; elle a besoin d'obscurité, de silence, d'une certaine nourriture séparée d'elle par des massifs; examinez l'expression lente de ses vagues mais énergiques désirs : elle cherche, circule, avance, revient sur ses pas, contourne les roches, grimpe, descend, s'élance avidement vers le point qu'une sorte d'instinct lui fait deviner, retombe parfois découragée, mais bientôt, animée d'une nouvelle force, renverse tous les obstacles et parvient enfin à la terre promise. Dès lors elle s'y fixe, s'y implante, prononce ses droits de conquête, et l'arbre appauvri qui tremblait jadis dans le froid d'une maladie de consomption, reprend bientôt sa vigueur normale, épanouissant au soleil ses rameaux luxuriants. Ose-t-on refuser ici d'admettre, plus formellement encore que daiÀS le ras de la cristallisation minérale, Texislence d'un « esprit des plantes, » d'une force organique particulière?
Pour nous, nous l'avouons sans réserves : dans la manifestation de ces tendances instinctives nous saluons Tétre virtuel, la force intime qui constitue le végétal, nous admirons que la matière est contrainte à lui obéir. Nous vous trouvons inconséquents de rapporter à la matière celte affinité élective (comme si la matière était capable de choisiri) et nous la rapportons, nous, à Tôtre végétal qui, égaré dans les conditions les plus dissemblables, sait deviner partout les éléments nécessaires à l'existence de son espèce.
jO prétendus savants, qui croyez faire de la science en traînant votre esprit au fond de vos cornues, laissez-moi vous accuser et vous plaindre de n'avoir pas su voir, de n'avoir pas su sentir les scènes de la nature. L'aspect de certains sites admirables, ou la grâce et la beauté se jouent sous toutes les formes ; le mouvement de la vie dans la verdure renaissante des prairies et des bois ; le rayonnement de la lumière dans l'azur pâle entrecoupé de flocons d'or, dans les arbres aux silhouettes silencieuses, dans le miroir limpide du lac qui reflète le ciel ; la douce chaleur pritanière que souffle l'atmosphère attiédie ; les senteurs sauvages et les parfums des fleurs : toutes les beautés, toutes les tendresses, toutes les caresses de la nature sont restées inconnues à votre être inerte. Les contemplations de cette nature terrestre offrent pourtant de grands charmes et livrent parfois des révélations inattendues. Je me souviens et je vous avoue, quoique vous puissiez rire do ma sensibilité,
74 LIVRE r. — LA FOÎICE ET LA MATIÈRE.
je me souviens, dis-je, avoir passé des heures délicieuses dans Tadmiralion solitaire de certains paysages. Je ne nommerai pas celui dont je parle ici, car Toeil qui sait vot peut le retrouver en bien décentrées différentes. Le soleil, non encore couché, mais caché par des nuages, ' illuminait les hauteurs de l'espace, colorant des nuances les plus tendres et les plus exquises les nuages élevés, blondscumulus qui voguaient lentement au-^essoùS des cirrus argentés. Un vent supérieur insensible à la surface du sol, berçait ces groupes multicolores, où les tons d'une palette féerique, depuis Tor jusqu'à la rose, s'harmonisaient dans leurs contrastes comme lès divers accords d'un chœur céleste. A mes pieds tremblait Tonde translucide d'un lac étendu qui semblait monter jusqu'à l'horizon. Un grand silence dominait celte scène. Au bord de la pièce d'eau, à une certaine distance, on voyait quelques bouquets irréguliers d'arbres et d'arbrisseaux, reflétés dans le miroir mobile avec des proportions gigantesques. L'onde reflétait également la terre et le ciel, opposant aux lumières d'en haut les ombres d'en bas. C'était un tableau digne des grands peintres dé paysage dont nous admirons les œuvres sur les toiles de Claude Lorrain et du Poussin, mais dont l'inimitable simplicité était bien au-dessus de toute imagination. Parfois le silence général était interrompu par la dochette lointaine des troupeaux que le pâtre ramène, ou par des oiseaux de la lisière se souirenant de quelques couplets. Il y avait dans cet
ensemble une telle beaulé, malgré le voile; une lelle éloquence, malgré le silence; une telle vie malgré l'inanimation apparente; il y avait une splendeur si touchante et si impérieuse, que je sentis cette vie universelle entrer dans mon être comme Tair que je respirais, et me pénétrer par tous les pores. Elle me disait que les arbres vivent, que les plantes respirent et qu'elles rêvent. Elle fne disait que dans Tair et la lumière, cette nature que nous croyons inanimée grandit et s*élève vers la phase indécise des premières manifestations de lêtre. Je voyais bien, avec les yeux du chimiste, la succession rapide et incessante des atomes constitutifs de ces corps, depuis le brin d'herbe jusqu'au nuage; je savais quun mouvement immense et implacable (kit tourbillonner dans sa circulation les molécules simples combinées tour à tour dans la succession des corps. Mais au dedans de ce mouvement, je sentais la force qui Tentralne; au fond de ces apparences j'admirais la loi directrice des choses créées. Dominé par la puissance même de ces lois, qui jettent la beauté dans Tespace avec la même facilité que la main du semeur jette le grain dans le champ fertile; profondément impressionné par cette communication passagère de mon être avec la vie inconsciente de la nature ; je sentis que mon admiration était devenue une sorte d'extase et que les images aériennes de ce beau ciel se reflétaient dans mon âme comme dans le miroir du lac impassible. (Test dans ces instants fugitifs et inénarrables de
conlemplalion que l'idée eslhélique de Dieu m'apparail avec le plus de lumière et me domine avec le plus de puissance. Ces révélations, je ne puis ni les exprimer, ni même me les définir à moimôme lorsqu'elles sont passées. Je me sens subjugué par la nécessité de reconnaître une cause à cette beauté, une cause que je ne puis nommer, mais qui m'apparaît avec les caractères de la beauté môme, de la bonté, de la tendresse, de Tamour, et pourtant aussi avec ceux de la puissance, de la magnitude, delà domination. Et ce n'est plus par Tesprit que Dieu entre dans mon âme, mais par le cœur. Avouerai-je que parfois je me suis surpris accablé d une émotion profonde? Non, car dans Topinion de mes secs contradicteurs, toute marque d'émotion n'a d'autre cause que la contraction variable du cœur anatomique, ou la sécrétion de la glande lacrymale, plus ou moins sensible, selon les tempéraments; de même que toute cette beauté des paysages dont je viens de rappeler quelques aspects n'est que la résultante aveugle oi dénuée de sens des combinaisons matérielles engendrées par la chimie et la physique des corps!...
« Le Dieu éternel, immense, sachant tout, pouvant tout, a passé devant moi, s'écriait Linné, après sesadmirablestravauxsurl'organisationdesPlantes. Je ne l'ai pas vu en face, mais ce reflet de lui, saisissant mon âme, Ta jetée dans la stupeur de Tadmiration. J'ai suivi çà et là sa trace parmi les choses de la création ; et, dans toutes ces œuvres, môme dans les plus petites, lesplus imperceptibles, qu'elle