SI L'ŒUF A PRÉCÉDÉ LA POULE
Tellement ce qui engendre n'existe avant ce qui est engendré. »
La priorité de l*œuf sur la poule paraissait bien établie par cet excellent bavardage, lorsqu'un interloculeur, Sénécion, se mit à soutenir Topinioii contraire. « 11 est naturel, dit-il, que ce qui est parfait soit antérieur à ce qui ne Test pas, Tentier à ce qui est défectueux, et le tout à sa partie. Il est contre toute raison de supposer que l'existence d'une partie précède celle de son tout. Ainsi on ne dit jamais, riiomme du germe j la poule de Vœuf; mais Vœuf de lapoule^ le germe de Ihomme^ parce que ceux-là sont postérieurs aux autres, qu'ils en tirent leur naissance, et qu'ensuite ils payent leur dette à la nature par la génération. Jusqu'alors ils n'ont point ce qui convient à leur nature, qui leur donne un désir et une inclination de produire un être semblable à celui qui leur a donné l'existence. Aussi défmit-on le germe : une production qui tend à se reproduire. Or, rien ne désire ce qui n'est pas ou qui n'a jamais été, et l'on voit d'ailleurs que les œufs ont une substance dont la nature et la composition sont presque les mêmes que celles de l'animal, et qu'il ne leur manque que les mômes vaisseaux et les mêmes organes.
« De là vient qu'il n'est dit nulle part que jamais aucun œuf ait été engendré de la terre. Les poètes eux-mêmes feignent que celui d'où naquit les Tyndarides était descendu du ciel. Mieux encore aujourd'hui la terre produit des animaux parfaits,
comme des rats en Egypte, et en bien d'aulres endroits des serpents^ des grenouilles et des cigales. Un principe extérieur la rend propre à cette production. En Sicile, pendant la guerre des esclaves, qui fit verser tant de sang, la grande quantité de cadavres qui restèrent sans sépulture, et qui pourrirent sur la terre, produisit un nombre prodigieux de sauterelles qui, s'étant répandues dans l'île, en dévorèrent tous les blés. Ces animaux naissent de la terre et ils s'en nourrissent. L'abondance de la nourriture leur donne la faculté de produire ; et l'attrait du plaisir les invitant à s'accoupler et à s'unir, ils produisent, selon leur nature, les uns des œufs, les autres des animaux vivants. Cela prouve clairement que les animaux, nés d'abord de la terre, ont eu depuis, dans leur accouplement, une autre voie de généra* tion.
« Ainsi, demander comment il pouvait y avoir des poules avant que les œufs fussent formés, c'est demander comment les hommes et les femmes ont pu exister avant les organes dcslinés à les reproduire. Ils sont les résultats de certaines coctions qui changent la nature des aliments; et il est impossible qu'avant que l'animal soit né il y ait rien en lui qui puisse avoir une surabondance de nourriture. J'ajoute que le geiune est, à certains égards, un principe ; au lieu que l'œuf n'a point cette propriété, puisqu'il n'existe pas le premier. Il n'est pas non plus un tout, car il n'a pas toute sa perfection . Voilà pourquoi nous ne disons pas que