‹ Dieu dans la natureChapitre 71 sur 167 · ORIGINE ET TRANSFORMATIONS DES ESPÈCES · texte numérisé non relu

ORIGINE ET TRANSFORMATIONS DES ESPÈCES

indéfinies et illimitées. Depuis le temps de Linné jusqu'au commencement du siècle présent, on croyait avoir suffisamment défini Tespèce en di$ant que : « Une espèce se compose d'individus tous seinblables les uns aux autres, et reproduisant par génération des êtres semblables à eux. » Lamarck ayant reconnu une foule d'espèces fossiles, dont quelques-unes étaient identiques à des espèces vivantes, tandis que d'autres n en étaient que des variétés, proposa défaire entrer Télémentdu temps dans la définition de Tespèce et de laformuler ainsi : « Une espèce se compose d'individus tous semblables les uns aux autres, et reproduisant par génération des êtres semblables à eux, tant que les conditions dans lesquelles ils vivent ne subissent pas de changements suffisants pour faire varier leurs habitudes^ leurs caractères et lews formes. » Il arrive enfin à cette conclusion : qu'aucun des animaux ni des plantes actuellement existants ne serait de création primordiale, mais qu'ils seraient tous dérivés de formes préexistantes : qu'après avoir, pendant une série indéfinie d'âges, reproduit des êtres semblables à eux, ils avaient à la fin subi des variations graduelles sous l'influence des altérations du climat et du monde animal, et qu'ils s'étaient accommodés de ces nouvelles circonstances ; mais que quelques-uns d'entre eux, dans la suite des temps, s'étaient tellement écartés du type primitif, qu'ils avaient maintenant droit à être regardés comme des espèces nouvelles.

A Tappui de cette manière de voir, il invoqua le

im LIVRE II. — L.i VIE.

contraste des plantes sauvages et cullivôes, des animaux sauvages et domestiques, rappelant combien leur couleur, leur forme, leur structure, leurs caractères physiologiques et même leurs instincts, se modifient graduellement sur de nouveaux sols, sous de nouveaux climats, en présence d'ennemis nouveaux , et sous Finfluence d'une nourriture et d'un mode de subsistance différenls.

Lamarck ne soutint pas seulement que les espèces avaient été constamment soumises à des changements en passant d'une période à l'autre, mais aussi qu'il y eut un progrès constant du monde organique depuis les premiers temps jusqu'aux derniers, depuis les êtres les plus simples jusqu'à ceux d'une structure de plus en plus complexe, depuis les instinets inférieurs jusqu'aux plus élevés, et, enfin, depuis rintelligence de la brute jusqu'aux facultés et à la raison de l'homme. Le perfectionnement des êtres aurait été lent et continu, et la race humaine elle-même se serait à la fin dégagée du groupe des mammifères inférieurs dont l'organisation était la plus élevée.

Un exposé concis et rationnel a été donné sur cette théorie par un professeur de VDniversilé do Cambridge*. Nous trouvons, dit-il, dans les anciens dépôts de la croûte terrestre, la trace d'une progression dans l'organisation des formes vivantes successives. On peut remarquer,. par exemple, l'absence des mammifères dans les groupes

* Professer Sedgwick's Discourie on the Stisdiei oftlié Universily of Cambridge. 1850.

DE LA TRANSFORilATION DES ESPÈCES. «07

les plus anciens, et leurs rares apparitions dans les groupes secondaires plus récents; des animaux à sang chaud (pour la plupart de genres inconnus), sont assez répandus dans les plus anciennes couches tertiaires, et ils abondent (frc* quemment avec des formes génériques connues), dans les parties supérieures de la même série ; enfin Tapparition de l'homme à la surface de la terre est un fait récent. Ce développement historique des formes et des fonctions de la vie organique pendant des périodes successives, paraît être rindice d'une évolution graduelle de la puissance créatrice, se manifestant par une tendance progressive vers le type le plus élevé de Torganisation animale.

C'est un fait bien extraordinaire, remarque aussi Hugh Miller*, que Tordre adopté par Cuvier dans son Règne animaly comme celui dans lequel les quatre classes de vertébrés viennent se placer naturellement d'après leurs rapports tnutuels et leur rang, soit aussi celui dans lequel elles se présentaient dans Tordre chronologique. Le cerveau, dont le volume relativement à celui de la moelle épinière n'est pas dans un rapport moyen de plus de deux à un, est celui du poisson ; il a paru le premier; celui qui présente le rapport moyen de deux et demi à un lui a succédé, c'est celui du reptile; vint ensuite le rapport de trois à un, qu'offrent le cerveau et la moelle épinière de

• FootprinU ofihe Creator, Edinburgh, 1849

l'oiseau ; le rapport moyon de quatre à un que nous offre le mammifère; et enfin, le dernier de tous parut sur la scène, un cerveau dont le rapport moyen à la moelle èpiaière est de vingt-trois à un : c'est celui de l'homme, de Thomme qui raisonne et qui calcule.

Le cerveau pourrait n'être qu'une efflorescence de la moelle épinière. — Chez les espèces inférieures (grenouilles, par exemple) la faculté de sentir appartient autant à la moelle qu'au cerveau.

Sans doute, on peut faire de graves objections à la doctrine de la progression en montrant quelques plantes et quelques animaux moins parfaits apparus après des espèces plus parfaites, comme l'embryon monocotylèdone et les bois endogènes, après l'embryon dicotylèdone et le bois exogène (celui des conifères de texture glanduleuse), comme la perfection des plus anciennes cryptogames, le mouvement rétrograde des reptiles, l'apparition du boa après l'iguanodon, etc., les exemples ne manquent pas. Mais, persuadé que cette théorie ne porte pas atteinte au sujet de notre plaidoyer, à la présence de « Dieu dans la nature v, et rempli de sympathie pour elle-même, nous la soutiendrons. Nous la regardons avec Lyell, non- seulement comme utile, mais bien plutôt dans l'état actuel de la science, comme une hypothèse indispensable, et qui, toute destinée qu'elle soit à subir plus tnrd de nombreuses et grandes modifications, ne pourra jamais être absolument détruite.

Il paraîtra sans doute paradoxal que les écrivains

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