‹ Dieu dans la natureChapitre 76 sur 167 · PLACE DE L'IIOUME DANS LA CREATION · texte numérisé non relu

PLACE DE L'IIOUME DANS LA CREATION

tenant existait, qui n'était plus sujet à changer avec les changements de l'univers, un être qui était, dans un certain degré, supérieur à la nature, puisqu'il possédait les moyens de contrôler et de régler son action, et pouvait se maintenir en harmonie avec elle, non en modifiant sa forme corporelle, mais en perfectionnant son esprit. » C'est uniquement ici que nous voyons la vraie grandeur el la vraie dignité de Thomme *.

La place anatomique de l'homme occupe les échelons supérieurs à celui sur lequel le chimpanzé est assis ; la différence entre le cerveau du nègre et celui de ce primate n'est pas plus, grande que celle, qui sépare le chimpanzé du sajou et surtout des limuriens. Après le chimpanzé (troglodytes), viennent, dans Tordre décroissant, Torang (pilhecus), le gibbon (hylobates), le semnopithèque, le macaque, le babouin, etc. Comme Ta écrit É. Geolfroy Saint-Hilaire, dans une célèbre querelle avec Cuvier, l'homme est la première famille de Tordre des primates établi par Linné au siècle dernier. 11 importe de remarquer ici que nous parlons au point de vue anatomique seulement. Tout autre

De grands esprits de notre époque ne partagent pas ces idées et considèrent l'humanité conime une race dégénérée. Nous nous permettrons de faire remarquer comme exemples, que M. Cousin à qui nous en parlions en commençant cet ouvrage (18C5) soutenait cette dernière croyance, et que M. de Lamartine auquel nous soumettons la môme question en corrigeant ces épreuves (mars 1867) regarde les races aryennes comme ayant été bien supérieures à la société actuelle. — Le problème est encore loin d'être résolu ; mais la vérité n'en est pas moins que le caractère do l'iioramc consiste duns son intelligence progressive.

genre de raisonnement met en défaut les classifica. lions précédentes. Mais nous sommes d'avis que lorsqu'on fait de l'anatomie, il faut faire de Tanatomie. Nous aurons lieu, dans le chapitre suivant, de suivre la comparaison entre Thôrame et le singe par l'étude des cerveaux.

La place géologique de Thomme recule l'origine de notre espèce à Tépoque lointaine où vivaient encore des races îinlédiluviennes, aujourd'hui disparues : Je cerf à hois gigantesque, Tours des cavernes, le rhinocéros lichorinus, l'elephas primigenius, le mammouth, le renne fossile, etc. La plus ancienne date connue de la présence de l'homme est de beaucoup postérieure à Tapparition de la faune et de la flore actuelles ; mais on compte un certain nombred'espèces qui n'existent plus de nos jours et furent contemporaines de l'homme. Les anciens restes humains trouvés dans les récifs de coraux de la Floride, dans les cavernes du Languedoc et de la Belgique, le squelette déterré près de Dusseldorf, le crâne de la caverne d*Engis, celui de Borreby, en Danemark, l'homme fossile du Puy et de Natchez, sur le Mississipi, les restes humains trouvés dans le Lœss, de Maestricht, dénotentdans les variétés humaines primitives un étatd'infériorilé manifeste, et les rapprochent singulièrement des sauvages d'aujourd'hui et même des singes anthropoïdes. 11 est inconteslableaujourd'huiquel'homme vivait avant la période glaciaire et dès le commencement de l'époque quaternaire.

La pluce archéolofjiijue de l'homme s'accorde avec

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les précédentes en faveur de la théorie du progrès. Qui pourrait douter aujourd'hui de l'âge de pierre et de Tâge de bronze par lesquels l'humanité a passé avant l'invention de tout art et de toute industrie, âges dont on retrouve les vestiges à la surface entière du globe. Et quelle ancienneté donner à ces âges : L'âge de pierre, en Danemark, coïncidait avec la période de la première végétation, ou celle des pins d'Ecosse, et en partie avec celle de la seconde végétation, celle du chêne. L*âge de bronze s'est déroulé pendant l'époque du chêne, car c'est dans des couches de tourbe où le chêne abonde que Ton a trouvé les épées et les boucliers de ce métal. Avant lui il n'y avait pas de hêlres. L'âge de fer, moins ancien, correspond au bouleau. Combien de temps dura le premier âge? Le bronze étant un alliage d'environ neuf parties de cuivre sur une d'élain, l'apparition des premiers outils dénote un état d'industrie non élémentaire. La fusion des minerais et la décoration lente des objets coulés n'ont pu se faire qu'après de longs tâtonnements.

A quelle époque doit-on rattacher les villages lacustres de la Suisse et les quarante mille pilotis de Wangen? Des fouilles ont révélé l'existence de vingt villages sur le lac de Genève, douze sur celui de Neufchâtel, dix sur celui de Bienne, contemporains de l'âge de pierre et de l'âge de bronze. Ceux de l'Irlande (Crannoges) paraissent être de la même époque. Ces villages castorèens devaient offrir quelque ressemblance avec ceux décrits par Dumontd'Urvillc à la Nouvelle-Guinée. Les ossements trou-

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vés par M. Lartel dans la caverne d'Aurignae sont contemporains de la hyène des cayernes et du rhinocéros aux narines cloisonnées. C^eslbienlongtemps après que Thèbes et Memphis, capitales de la haute et de la basse Egypte, atteignirent leur haut degré de splendeur, et que les quarante pyramides furent élevées, types d'une civilisation lentement développée, avec une forme spéciale de culte, de splendides cérémonies, un singulier style d architecture et d'inscriptions, et Tendiguement des fleuves. Ces gloires cependant étaient évanouies depuis longtemps avant Homère, a II a fallu, dit Lyell*, pour la formation lente et graduelle de races comme la race caucasique , mongole ou nègre, un laps de temps bien plus grand que celui qu'embrasse aucun des systèmes populaires de chronologie. i>

A la question de connaître la date chronologique exacte de l'apparition de l'homnie sur la terre, la science ne répond pas encore. D'ailleurs si l'homme n'est pas apparu spontanément, cette date n'existe pas« Quant aux vestiges de l'humanité ou de rhomme lui-même, les opinions (car il n'y a guère ici que des opinions) sont fort vagues et très- variables. Une brique cuite, trouvée à la profondeur de dix-huit mètres, entre Assouan et le Caire, serait âgée de treize mille ans, en admettant Taugmenlation du dépôt de vase du delta du Nil de quinze centimètres par siècle. La plus basse estimation du temps nécessaire pour former le delta du Mississipi

* PriHCipUi of geoîogy

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est de cent mille ans. Le squelette humain, trouvé près de la Nouvelle-Oi léans , à cinq mètres, par dessous quatre forèis ensevelies, n'aurait pas moins de cinquante mille ans, d'après le docteur Dowler (ce chiffre nous parait exagéré). Agassiz a calculé que les formations des récifs de coraux de la Floride attestent cent trente-cinq mille ans. Les silex taillés, trouvés en différents points du globe et particulièrement dans la vallée de la Somme, paraissent avoir servi d'armes à une race humaine séparée de nous par un intervalle d'une dizaine de siècles.

L'archéologie s'accorde avec les récits des historiens et des poètes de l'antiquité, Hérodote, Diodore, Eschyle, Vitruve, Xénophon, Pline, sur l'état primitivement barbare de la race humaine et sur ses refuges choisis parmi les cavernes. Mais on peut regarder, cet état comme en dehors de notre histoire, et la chronologie, qui remonte jusqu'à l'époque déjà mystérieuse des grandes migrations aryennes, à plus de dix siècles en arrière, s'égare dans une nuit profonde lorsqu'elle cherche à sonder nos vraies origines.

Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que l'humanité est beaucoup plus ancienne qu'on ne Ta cru jusqu'aujourd'hui, et qu'elle a commencé par les échelons inférieurs avant de s'élever à la notion de la justice et de la morale. S'il nous était permis de remonter à ces époques, nous ne saurions reconnattre la civilisation intellectuelle de notre ère dans l'obscurité des tiges barbares, alors

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que rinlelligence à son premier éveil s'efforçaitde se dégager des puissantes étreintes de la matière.

Nous préférons avouer cette ancienneté et cette origine possibles de notre espèce, sans scrupule pour le spiritualisme et sans suivre le mauvais exemple de ceux qui font intervenir les croyances religieuses à tout propos et hors de tout propos ; nous constatons les faits et notre ignorance avec la plus sincère franchise, car nous sommes inlimemenl persuadé que deux vérités ne pouvant être opposées Tune à Tautre, la science de la nature ne peut porter atteinte à la cause de TÊtre suprême. Comme le dit Helmholtz, les hommesont coutumede mesurer la grandeur et la sagesse de Tunivers à la durée et à Tavantage qui leur en reviennent; mais Thistoire des siècles passés de notre globe montre combien est encore infiniment petit le moment de l'existence de Thomme par rapport à la durée du globe.

La science n'admet pas volontiers la doctrine de l'apparition miraculeuse du premier couple humain. « Si la source originelle de l'espèce humaine avait été réellement douée de facultés intellec- 'tuelles supérieures, dit sir Charles Lyell, si sa science lui avait été inspirée, et si elle avait possédé une nature perfectible comme sa postérité, Télat d'avancement auquel l'humanité fût parvenue aurait été singulièrement plus élevé. Pendant ces âges, il y aurait eu le temps de se produire des progrès dont nous pouvons difficilement nous former une idée, et les caractères les plus différents

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auraient été imprimés aux objets travaillés, que nous cherchons maintenant à interpréter. Dans les sablières de Saint-Acheul, comme dans la portion du lit de la Méditerranée soulevée sur les cdtes de Sardaigne, au lieu de la plus grossière poterie, au lieu d'ustensiles en silex d'une forme si irrégulière et si inachevée, qu'un œil peu exercé puisso hésiter à attribuer à une main mue par une volonté, nous trouverions maintenant des objets sculptés bien supérieurs aux chefs-d'œuvre de Phidias et de Praxitèle, nous découvririons des chemins de fer et des télégraphes électriques où nos ingénieurs puiseraient d'inestimables renseignements; nous en verrions sortir des microscopes et des instruments d'astronomie d'une construction plus avancée qu'aucun de ceux qu'on connaît en Europe, et une multitude d'autres preuves d*une perfection dans les sciences et dans les arts dont le dix-neuvième siècle n'a pas encore été témoin. Ce serait en vain que nous épuiserions notre imagination à deviner Putilité de pareilles reliques ; ce seraient peut-être des machines de locomotion aérienne ou pour le calcul des problèmes arithmétiques, appareils hors de proportion avec les besoins ou même la conception des mathématiciens vivants. »

Cette explication physique de l'origine des espèces n'arrache pas le sceptre aux mains du Gouverneur du monde. Nous avons déjà signalé plus haut la déclaration de Darwin en faveur du sentiment religieux ; et il nous semble que sur les conséquences immédiates d'une doctrine, on doit plu-

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tôl s'en rapporter à Topinion du maître qu'à celle des disciples indisciplinés. Ch. Lyell émet les mêmes convictions en citant la déclaration suivante dans laquelle le géologue Asa Gray fait très-bien ressortir que la doctrine de la variation et de la sélection naturelle n'a aucune tendance à saper les fondements de la théologie naturelle, et que Thypothèse de la dérivation des espèces n'est contraire à aucune des saines idées sur l'histoire de la nature, a Nous pouvons nous imaginer que les événements, et en général les opérations de la nature se produisent simplement en vertu de forces communiquées dès le principe et sans aucune intervention ultérieure; ou bien nous pouvons admettre qu'il y ait eu de temps en temps, et seulement de temps en temps, une intervention de la Divinité ; et nous pouvons, enfin, encore supposer que tous les changements qui se produisent sont le résultat de l'action mé^ thodique et constante, mais infiniment variée de la cause intelligente et créatrice. Ceux qui veulent absolument que l'origine d'un individu, aussi bien que l'origine d'une espèce ou d'un genre, ne puisse s'expliquer que par Faction directe d'une cause créatrice, peuvent, sans abandonner leur théorie favorite, admettre la doctrine de la transmutation, qui ne lui est point incompatible. L'en* semble et la succession des phénomènes naturels peuvent n'être que l'application matérielle d'un arrangement conçu à l'avance, et si cette succession des événements peut s'expliquer par la

u LOI DU paocAÈs. n

transnratition, l'adaptation perpétuelle du inonde organique k de nouvelles conditions laisse aussi puissant que jamais Targument en faveur d'un plan etpar ocNaséquentd'un architecte. » U ne nous semble pas, en effet, que Tathèisme puisse rien gagner à cette hypothèse, pas plus qu'à nulle autre théorie naturelle.

Quant au reproche de matérialisme imputé à toutes les formes de la théorie du développement, nous avons déjà vu plus haut que la théorie de la gravitation, comme un grand nombre d'autres découvertes, fut accusée d'être subversive de la religion naturelle. Où en serait-on s'il fallait écouter les plaintes de tous les théologiens transis?

Loin d'avoir une tendance matérialiste, cette hypothèse de Tintroduction sur la terre, à des époques géologiques successives, — d'abord de la vie, puis de la sensation, puis de l'instinct, ensuite de rintelligence des mammifères supérieurs et voisins de la raison, et enfin de la raison perfectible de l'Homme lui-même, — nous parait au contraire le développement d'un plan grandiose et admirable, et nous présente le tableau de la prédominance toujours croissante de l'esprit sur la matière.

Nous nous sommes un peu appesantb sur les rapports de l'homme aux animaux qui Tout précédé, quelque mystérieux que soient encore ces rapports véritables. Nous croyons avec Pascal que ces comparaisons ont leur importance, a II est dangereux, disait l'auteur des Penséesy de trop

253 LIVRE n. * Ik VIE.

'j faire Yoir à Thomme combien il est égal aux bêles, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa (bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est trèsavantageux de lui représenter l'un et l'autre. » Quoique le problème de l'antiquité et de l'origine de l'espèce humaine soit tout autre pour le géologue que pour l'archéologue ou Tellinologiste, il n'en est pas moins avéré que l'humanité date d'une époque plus reculée qu'on a coutume de le croire. Quoique ce même problème se définisse diversement pour la zoologie ou pour la théologie, il n'en est pas moins probable non plus que nos ancêtres n'étaient pas supérieurs à nous, et que le progrès est manifesté dans l'humanité aussi bien que sur l'échelle entière de la création. Or, nous le demandons aux esprits de bonne foi : en quoi la croyance à l'antiquité de l'homme, voire même à son origine simienne, blesse-telle la croyance au Dieu absolu? Que la vie soit apparue sur la Terre, qu'elle se soit développée suivant les lois organiques, et que du végétal à l'homme la création antédiluvienne n'ait formé qu'une même unité : en quoi celte hypothèse détruit-elle l'action divine? Ici, comme précédemment, la matière n'a-t-elle pas obéi à ses /orces? La vie des êtres n'est-elle pas une force spéciale, régente des atomes, directrice de tous leurs mouvements? Dans la théorie de l'éleclion naturelle en particulier, n'est-ce pas la force vitale

LA DIRECTION VERS LE PROGIiÊS. 233

qui dirige la marche du monde? Ici comme partout la matière n'est-elle pas esclave^ la force souveraine? Et en admettant mémo la plus large influence des milieux sur la transformation des organes, celte transformation n'est-elle pas toujours l'effet de la vie, et de la vie régie par l'intelligence et douée d'une sorte d'obéissance active à la loi intellectuelle du progrès ?

En ouvrant la question de l'appropriation des organes aux fonctions qu'ils doivent remplir, et de la construction homogène de chaque espèce, depuis ses dents jusqu'à ses pieds, suivant son rôle sur la scène du monde, nous entrons dans le domaine de la destination des êtres et des choses. La discussion de ce vaste problème fera l'objet de notre livre IV.

Ainsi, pour nous résumer, nous venons de démontrer que, soit au point de vue de la circulation de la matière dans les êtres vivants, soit au point de vue de l'origine et de la permanence de la vie, cette vie est constituée par une force unique et centrale pour chacun des êtres, qui dispose la matière organisable suivant un plan dont l'individu doit être l'expression physique. Nos adversaires sont réfutés sur tous les points dans ce second livre comme dans le premier. Us ne soutiennent plus leur hypothèse matérialiste, et dans leurs exagérations les plus téméraires servent au contraire notre thèse, car en voulant que la matière soit capable de tout, ils lui substituent sans s'en douter l'idée même de la force. Nous espérons que nos inconséquents

négateurs sont maintenantsatisfaits sur ce chapitre. Et avant de passer au suivant, nous les prions de remarquer, pour l'édification de leur petite vanité, que les Grecs et Aristotemême étaient plus avancés qu'eux, car les racines force et vie étaient pour eux. synonymes, et le philosophe de Stagire avait déjà soutenu ce grand fait que « Tâme est la cause efûcienle et le principe organisateur du corps vivant.» Ce n'est pas la peine de Nre un si grand clalagede science pour descendre au-dessous dos Grecs.

* il

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