ACTION DE L'ESPRIT SUR LE CEUVEAU
Taulre. Les matérialistes invoquent au contraire cet argument en leur faveur en disant que rapproche de la mort délivre le cerveau des influences gô- «antes et morbifiques du corps*.
L'anatomie physiologique est plus embarrassée lelle-méme qu'on ne le suppose sur les rapports de l'état du cerveau avec la folie ; et tandis que les uns, comme ceux que nous avons cités, trouvent beau* coup, — d'autres, non moins habiles, ne trouvent rien, absolument rien. Ainsi M. leuret, i'aliéniste, déclare qu'on ne trouve d'altération dans le cerveau que dans le cas où la folie est accompagnée de quelque autre maladie, et que ces altérations sont si variables et si différentes, qu'on n'est pas autorisé à les présenter affirmativement comme de véritables causes. De même qu'à propos des anfractuosités dont nous parlions tout à Theure*, on pourrait aussi bien y voir des effets.
Lorsque nos adversaires ajoutent que les cas d'aliénation mentale protestent contre Texistencc de l'âme, ils ne sont pas mieux autorisés à défendre leur système. Deux hypothèses sont en présence pour expliquer la folie. Ou il y a une lésion au cerveau, ou il n'y en a pas. Dans le premier cas, le défaut d'instrument ne démontre pas l'absence de l'exécutant, dans le second cas le problème reste dans Tordre mental. Mieux encore, le premier cas peut rentrer dans le second si Ton admet, comme l'expérience invite à le croire, que la
Bucbner, loc. cit., p. i20«
folie, causée soit par une doulmir subite, soit par une terreur soudaine, soit par un profond désespoir, a dans tous les cas sa source dans Vêtre mental^ qui réagit contre Tétat normal du cerveau et occasionne en lui une altération quelconque. Ici encore c'est évidemment l'èlre pensant qui souffre, et détermine dans l'organisme un dérangement correspondant à celte souffrance.
Et de fait on a constaté que les altérations ne se rencontrent que dans les folies déjà anciennes, comme si l'esprit était ici comme ailleurs la cause des mouvements dans la substance.
D'un autre côté, tandis que nos adversaires tirent de la description anatomique du cerveau la conclusion que la faculté de penser n*est qu'une propriété des mouvements divers de cet ensemble ; nous voyons dans la multiplicité même de ces ' mouvements, dans cette soumission du cerveau à la grande loi de la division du travail, dans la distinction des fonctions remplies par ses divers organes, selon leur situation, leur structure, leur composition, leur forme, leur poids, leur étendue : nous voyons dans cette variété d'effets un argument en faveur de Tindépendance de l'âme. Car rhypolhèse de ces physiologistes ne peut en aucune façon concilier celte complexité naturelle de Torgane cérébral avec la simplicité nécessaire et reconnue du sujet intellectuel. Nous parlerons tout à Theure plus spécialement de la simplicité du sujet pensant; mais il nous reste encore à conti-
LTSmiT ET LE CERVEAU. 263
nuer auparavant notre élude sur les rapports du cerveau et de Tâme.
Les comparaisons faites sur les crânes trouvés dans les anciens cimetières de Paris depuis la reconstruction de cette capitale par le préfet de Napoléon III, et en particulier la différence entre les crânes des fosses communes et ceux des tombes particulières ont établi de nouveau que les individus qui par leur position sociale sont appelés à s'occuper d'aris et de sciences, possèdent une plus grande capacité cérébrale que les simples ouvriers. Les mômes fouilles ont montré que la capacité du crâne s'est accrue depuis Philippe Auguste (douzième siècle). La capacité du crâne du nègre libre est plus grande que celle du nègre esclave. C'est là un autre fait significatif ; et qui pourrait (en certaine circonstance) être invoqué en faveur de la liberté.
Si nous avons des preuves que les impressions extérieures influent sur la pensée, nous en avons également qui établissent que la pensée domine les sens eux-mêmes. Combien voyez-vous sur la terre d'êtres souffrants dont le cerveau, comme toutes les parties du corps, sont atteints par une maladie lente et opiniâtre, qui traînent un corps appauvri dans le gîte de la douleur et souvent, hélas! dsms celui dé la misère, et qui néanmoins, forts dans l'épreuve , gardent la fleur de leur vertu au-dessus du fleuve bourbeux qui les entraîne, et dominent par la grandeur de leur caractère Fadversité et ses chaînes? Nierez-vous aussi qu'il n'y ait pas de douleurs morales, qui résident,
iM LIVRE III. — L'ÂME.
dccliiranles, dans les insondables profondeurs de l'âme? des douleurs intimes qui ne sont causées ni par un accident du corps, ni par la maladie extérieure, ni par une altération du cerveau, mais seulement par une cause incorporelle, par la perte d'un père, par la mort d'un enfant, par rinfidélité d'un être passionnément aimé, par l'ingratitude d'un protégé, par la fourberie d'un ami, et aussi par le spectacle de la misère, par le tableau de l'infortune, par la chute d'une cause juste, par la contagion des idées malsaines, en un mot par une multitude de causes qui n'ont rien de commun avec le monde de la matière, qui ne se mesurent ni géométriquement ni chimiquement, maisqui constituent le domaine du monde intellectuel?
Et ne voyons-nous pas, même sous son aspect physique, l'influence de l'esprit sur le corps? Les passions se réfléchissent sur le visage. Si nous pâlissons de crainte , c'est parce que ce sentiment, manifesté par un mouvement du cerveau, rétrécit Iq^s vaisseaux capillaires des joues ; si la colère ou la honte empourprent le visage, c'est parce que les mouvements occasionnés par elles élargissent ces mêmes vaisseaux, suivant les individus : mais ici encore l'esprit joue le principal rôle. Si vous avez quelquefois rougi sous l'impression soudaine d'un regard de femme (il n'y a pas de honte à l'avouer), n'avezvous pas senti que l'indiscrète impression se transmettait a votre cerveau par l'intermédiaire de vos yeux, et descendait ensuite du cerveau au
cœur, pour remonter au visage. Analysez un jour cette succession; ou, si vous ne rougissez plus, lorqu'une peur subite vous arrêtera, appliquez-lui la même analyse, et vous observerez qu'à votre insu les impressions passent rapidement par votre esprit avant de se traduire extérieurement. Il en est de même des sentiments : c'est en notre poitrine et non dans notre tête, qu'une inexprimable sensation de vide et de gonflement se manifeste, lorsqu'on certaines heures de mélancolie nos inquiètes pensées s'envolent vers Têtre aimé. Mais comme cettesensationne se produit qu'aprèsque nous avons pensé, il est certain qu'ici encore Pesprit joue le rôle primitif. Sous d'autres aspects, une terreur soudaine de l'esprit se communiqueau cœuret accélère ou ralentit le pouls ; elle peut même causer un arrêt complet, une syncope. La tristesse ou la joie amènent la sécrétion des larmes. Le travail intellectuel fatigue son instrument, le cerveau ; le sang s'appauvrit, la faim se fait sentir. Toutes ces observations et un grand nombre d'autres nous invitent à croire que la pensée, être immatériel, a son siège dans le cerveau, que cet organe est son serviteur, aussi bien pour lui transmettre les dépêches du monde avec lequel elle communique, que pour porter ces ordres au dehors.
Et du reste, nous savons déjà que le cerveau et la moelle ne sont pas autre chose que de puissants assemblages de fibres nerveuses, que des nerfs partent de cejs filons en rayonnant en tous sens, vers la surface du corps, et qu'il y a dans tous les
nerfs un courant analogue au courant électrique. Les nerfs sont les fils télégraphiques qui transmettent à la conscience les impressions de Tintérieur, et les muscles sont ceux qui transmettent ou effectuent Tordre du cerveau. Or, Dubois-Reymond a montré que toute activité des nerfs qui se manifeste dans les muscles à titre de mouvement, dan^ le cerveau à titre de sensation, est accompagnée d'une modification du courant électrique des nerfs. Mais dire avec Dubois-Reymond lui-même que la conscience n'est autre que le produit de la transmission de ces mouvements, c'est commettre la même naïveté que si l'on prétendait que lés échanges télégraphiques qui s'opèrent journellement entre les cabinets diplomatiques de Londres et de Paris ont pour cause le passage d'un nuage orageux ou d'une bobine d'induction vers le manipulateur, et que le récepteur renvoie de lui-même la réponse aux intelligentes dépêches *.
Proclamer qu'il n'y a dans l'homme autre chose qu'un produit de la mati^xe, l'assimiler à un composé chimique et impliquer que la pensée est une production chimique de certaines combinaisons ma-
* Malgré quelques curieuses expériences, Félectricité auimale n'est pas au surplus un fait avéré. Bien ne prouve que les effets observés n'aient pas pour cause un agent différent. Les électro* phores n'ont encore pu constater sur les torpilles, anguilles, etc., aucune trace de tension, de polarité, d'attraction. Sir Humphry- Davy n'a pu reconnaître aucune déviation de l'aiguille aimantée, ni la moindre décomposition d'eau par les torpilles ou d'autres êtres. Il ne faut donc pas se hâter de conclure, et chanter avec tant d'emphase l'identité de Télectricité et de la vie, et surtout de ta pensée.
DISTmCTION ENTRE L'ESPRIT ET LA MATIÈRE. 207
lérielles, est une monstrueuse erreur. Nous savons tous que la pensée n'est pas un ingrédient d officine. L'esprit et la matière sont deux existences si complétementétrangcres l'une à l'autre, que toutes les langues de tous les peuples et de tous les âges les ont toujours diamétralement opposés. Les lois elles forces de Tesprit existent, indépendamment des lois et des forces du corps. La force de volonté est bien distincte de la force musculaire. L'ambition est bien différente de la faim. Le désir est bien distinct de la soif. Où trouvez-\ous l'action de la matière dans les lois morales qui régissent la conscience 1 Que le cerveau caucasique soit ovale, le mongol rond et le nègre allongé, en quoi le sentiment humain est-il associé aux fibres granulaires ou cylindriques? Qu'est-ce que les notions du juste et de l'injuste ont de commun avec l'acide carbonique ? En quoi un triangle, un cercle ou un carré touchent-ils la bonté, la générosité, le courage? Serait-ce parler juste que de dire que Cromwell avait 2,231 grammes d'intelligence, Byron 2,238 et Cuvier 1,829, par la raison que leurs cerveaux étaient respectivement de ces poids? En vérité, lorsqu'on cherche à sonder attentivement le fond du sujet, on s'étonne que des hommes accoutumés à penser aient pu en arriver au point de confondre en un seul objet le monde de l'esprit et le monde de la matière.
Aussi nous demandons-nous si ces praticiens *
* En lisant les Leçons sur Vhomme de Karl Vogt, nous ne nous doutions pas, par les éloquents exemples mis en évidence, que ces
ont vraiment bien approfondi le sens de leurs paroles lorsqu'ils ont énoncé des propositions telles que celles-ci, qui forment la base de leurs doctrines :
— Toutes les facultés que nous comprenons sous le nom de propriétés de l'âme ne sont que des fonctions de la substance cérébrale. Les pensées ont avec le cerveau à peu près le même rapport que la bile avec le foie et Purine avec les reins *.
— La sécrétion du foie, des reins, dit un autre écrivain qui n'ose pas dlertout à fait jusqu'à celte comparaison, a lieu à notre insu et produit une matière palpable ; tandis que l'activité du cerveau ne peut avoir lieu sans la conscience entière : celle-ci ne sécrète pas des substances, mais des forces '.
Qu'est-ce que sécréter des forces ? On serait bien aimable de nous l'expliquer. Pourquoi pas sécréter des heures ou des kilomètres. Mais écoutons?
— Ce que nous appelons quantité de conscience, dit un frère d'un autre pays, est déterminé par les éléments constitutifs du sang. Une preuve que la production des forces mentales dépend directement de changements chimiques, c'est que les produits usés que les reins séparent du sang changent de caractère suivant le travail cérébral*.
— La pensée est un mouvement de la matière.
leçons étaient professées contre l'esprit. Elles démontrent, au contraire, en plusieurs points dignes d'attention, que l'action de l'esprit, son activité, son éducation, son progrès, son œuvre permanente, influent considérablement sur le volume, la forme et le poids du cerveau.
* KarlVogt, Physioîogische Driefe fur Gebildete aller Stànd.^OQ,
* liuchncr,ICrfl/îr und Stoff.^^ Spencer*, First Principles, 282.
TYPES CURIEUX DE DÉFINITIOKS DE L'AME. tîCO
Des mouvements matériels, liés dans les nerfs à des courants électriques, sont perçus dans le cerveau en qualité de sensation ; cette sensation est le sentiment de soi, la conscience. La volonté est l'expression nécessaire d'un élal du cerveau produit par des influences extérieures. Il n'y a pas de volonté libre*.
— Il y a le môme rapport (selon Huschke) entre la pensée et les vibrations électriques des filaments du cerveau qu'entre la couleur et les vibrations de réther.
— La pensée est une sécrétion du cerveau, avait déjà dit Cabanis, il y a plus d'un demi-siècle.
— Tous les actes humains sont des produits fatals de la substance cérébrale, disait dernièrement M. Taine; le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre.
Nous ajouterons à ces propositions une dernière, qui semble faite exprès pour les expliquer. Nicole a dit justement : Les plus ridicules sottises rencontrent toujours des esprits auxquels elles* sont propoftionnées.
Kant avait eu Tidée de substituer à la réalité du monde extérieur les idées purement subjectives de l'esprit humain. A l'opposé, Y îxuieur de Kœrperuml Geistj M. H. Scheffler, tente d'expliquer la génération de l'esprit par la matière. Nous ne citerons pas son procédé quelque peu embarrassé, mais le témoignage critique qu'en donne le défenseur ac-
« MoleschoU, Kreislaufdeê Ubem, II, 156, 181, 190.
tuel de Fanimisme, M. Tissot. Dans cette hypothèse, dit-il, « l'esprit est une force de la matière, non pas une force simple, mais une résultante des forces simples de la matière r^'wwi^s powr (quel mystère dans ces deux mots !) former Torganisme humain. L'esprit n^arrive àTétat de phénomène qu'autant que la matière s'est organisée en corps humain (quel abîme encore, qu'on ne semble pas même entrevoir) ; mais la tendance ( ! ! ) à cette organisation de la matière ou à la production de l'esprit existe dans la matière. »
La nécessité d'admettre l'action de la force se traduit malgré eux dans toutes leurs déflnitions. Et quelles définitions! ona puenjugerparlesexemples qui précèdent; mais voici undei*nier trait de lumière qui peut passer pour le bouquet du feu d'artifice. « La pensée, avoue Bûchner, l'esprit et l'âme n'ont rien de matériel, ce n'est pas de la matière (Bravo ! un bon point), mais c'est (écoutez ceci), c'est un ensemble complexe de forces hétérogènes formant une imité, c'est Veffet d^une action concomitante de beaucoup de substances matérielles douées de forces ou de propriétés. » Si vous ne comprenez pas au juste la portée de cette définition, la voici en langue tudesque : « Der Effect eines zusammenwûrkens violer mit Kràften oder Eigenschaften begabter Stoffe. » Selon la conclusion judicieuse qu'en tire le docteur Hoefer, c'est là une explication digne de figurera côté de la réponse de Sganarelle : « OssabunduSj neqiteiSj nequer^ potarium^ quipsa milusy voilà justement ce qui .fait qiie votre fille