L'ESPRIT. — FOLÏE ET GENIE
sîste plutôt dans la sublimité de la pensée, dans rélévationderâmesurlcs hauts sommets de l'élude scientifique de la nature, dans la pleine possession de soi-même en face des contemplations intellectuelles.
Cette singulière identification du génie et de la folie a été vaillamment réfutée par M. Paul Janel dans son savant ouvrage sur le Ceneau et la Pensée. Cette théorie, dit-il, « a pris Tapparence pour la réalité, Faccident pour la substance, les symptômes plus ou moins variables pour le fond et pour l'essence. Ce qui constitue le génie, ce n'est pas Fenthousiasme (car l'enthousiasme peut se produire dans les esprits les plus médiocres et les plus vides); c'est la supériorité de la raison. L'homme de génie est celui qui voit plus clair que les autres, qui aperçoit une plus grande part de vérité, qui peut relier un plus grand nombre de faits particuliers sous une idée générale, qui enchaîne toutes les parties d'un tout sous une loi commune, qui, lors même qu'il crée, comme dans la poésie, ne fait que réaliser, par le moyen de l'imagination, l'idée que son entendement a conçue. Le propre du génie est de se posséder lui-même, et non d'être entraîné par une force aveugle et fatale, de gouverner ses idées, et non d'être subjugué par des images ; d'avoir la conscience nette et distincte de ce qu'il veut et de ce qu'il voit, et non de se perdre dans une extase vide et absurde, semblable à celle des fakirs de rinde. Sans doute, l'homme de génie, quand il compose, ne pense plus à lui-même, c'est-à-dire à
ses petits intérôls, à ses petites passions, à sa personne de tous les jours ; mais il pense à ce qu'il pense : autrement, il ne serait qu'un écho sonore el inintelligent, et ce que saint Paul appelle admirablement cymbalumsonans. En un mot, le génie esl pour nous l'esprit humain dans son état le plus sain et le plus vigoureux. »
Cependant isolés dans leur triste désert, nos passionnés physiologistes font la nuit autour d'eux et refusentd'avouerrexistence des plus nobles facultés de l'esprit humain. Ils prétendent être les rigoureux interprètes de la science, tenir l'avenir del'inlelligence entre leurs mains, et regardent d'un œil de dédain les pauvres mortels dont la poitrine sert de dernier refuge à la foi des anciens jours, à Tespérance exilée. Hors de leur cercle il n'y a que ténèbreis, illusions fantômes. Ils tiennent en main la lampe du salut, sans s'apercevoir, hélas 1 que la ^oire fumée qui s'en exhale trouble leur vision et égare leur route. Us pressent les choses à tour de bras pour en exprimer l'essence, et lorsqu'ils consentent à s'apercevoir que cette essence ne répond pas à ce qu'ils attendaient, ils déclarent que « l'essence des choses n'existe pas en soi, mais qu'elle n'est autre chose que les rapports que nous croyons saisir entre les transformations de la matière. » Il n'y a plus de loi, si ce n'est dans notre imagination. Il n'y a même plus de forces, mais simplement des propriétés de la matière, des qualités occultes, qui, au lieu de nous faire avancer, nous ramènent à vingt-cinq siècles en arrière, au temps d'Aristole.