L'HOMME
Leurs conclusions sont purement arbitraires, la chimie ni la physique ne les démontrent, comme ils cherchent à le faire entendre. Ce ne sont point des propositions de géométrie qui dérivent nécessairement les unes des autres comme autant de corollaires successifs, mais ce sont des greffes étrangères qu'ils soudent arbitrairement à Tarbre de la science. Fort heureusement pour nous, ils ne connaissent pas non plus les lois de la greffe. Ces rejetons morls-nés, d'une espèce étrangère, ne sont pas capables de recevoir la sève vivifiante, et Tarbre grandissant les oublie dans son progrès. Aussi n'offrent-ils pas aujourd'hui plus de vie qu'ils n'en offraient au temps d'Épicure et de Lucrèce, et la postérité n'aura -t-elle jamais la peine d'y cueillir des fleurs et des fruits. Cependant, à les entendre, on croirait qu'ils sont si naturellement entés sur Tarbre verdoyant de la science qu'ils se nourrissent de sa propre vie et sont alimentés par ses propres soins, comme si une mère intelligente pouvait consentir à verser la fleur de son lait entre les lèvres de semblables parasites I Au point de vue historique, la posture magistrale qu'ils prennent devant les combattants delà science moderne est curieuse et digne d'attention; ils font époque, car, s'ils ne sont pas tous savants, quelques-uns d'entre eux sont aux premiers rangs de la science, ont donné des travaux d'une certaine valeur en physique, qui en imposent et font accepter la fausse métaphysique de ces expérimentateurs.
Devant le résultat de ces tendances, devant ce
fait brutal de la matérialisation absolue de toutes choses, devant ce prétendu dernier terme du progrès scientifique : l'anôantissemenl de la loi créatrice et de Tâme liumaine ; que deviennent les plus nobles aspirations de Tliumanité, ses croyances les plus instinctives, ses conceptions les plus anciennes et les plus grandioses? Que deviennent les idées de Dieu, de justice, de vérité, de bien, de moralité, de devoir, d'intelligence, d'affection? Néant et vile poussière que tout cela ! Nous ne sommes tous,, penseurs animés de Tardent désir de connaître, nous ne sommes que Tévaporation d'un morceau de graisse phosphorée. Admirons encore les tableaux splendides de la nature, élevons nos pensées en ces hauteurs lumineuses que le soleil dore aux heures mélancoliques du soir, écoutons les harmonies de la musique humaine et laissonsnous bercer sur les mélodies des vents et des brises, contemplons l'immensité murmurante des mers, montons aux sommets candides des montagnes resplendissantes, observons la marche si belle et si touchante de la vie terrestre en toutes ses phases, respirons le parfum des fleurs, élevons encore nos regards vers les étoiles rayonnantes qui se voilent dans les splendeurs de l'azur, mettons-nous en communication avec l'humanité et son histoire, respectons encore les génies illustres, les savants qui dominèrentla matière, vénérons les moralistes persécutés, les législateurs des peuples, et autour de nous permettons encore à l'amitié de réunir les cœurs, b Taraourde palpiter dans nos poitrines, au
sentiment de la pairie et de l'honneur d'enflammer notre parole : dans toutes ces illusions surannées
iA PERSONNALITÉ HUMAINP
L'Iiypothèse qui présente Tàme comme une propriélé du cerretu n'est pas soutenable devant les faits de la personnalité humaine.
— Contradiction entre l'unité de Tàme et la multiplicité des mouvements cérébraux. — Contradiction entre l'identité permanente de l'âme et la mutabilité incessanle des parties constitutives du cerveau. — Silence des matérialistes sur ce double fait.
— Impuissance de leur théorie. — Audace de leurs explications devant la certitude morale de notre identité. — Comment l'unité et l'identité de l'âme démontrent l'inanité de l'hypothèse maté» rialiste.
Fort heureusement pour les grandes et respectables vérités de l'ordre moral, nous n'en sommes pas réduits à courber la lêle sous une conclusion aussi grossière. Comme aux jours chantés par l'auteur latin des Métamorphoses y nous sommes nés pour nous tenir debout et pour regarder le ciel. Certes, nous pourrions faire comparaître ici l'imposant témoignage des sentiments les plus profonds de la nature humaine; nous pourrions établir avec Tévidence du jour que dans ces doc-
CONSÉQUENCES DE LA TIIYSIOLOGIE MATÊUIALISTE. 210
trines pernicieuses il n'y a plus de place pour l'espérance, plus de loi morale pour la conscience, plus de lumière pour les tendances du cœur, plus de bonté dans la nature, plus de justice dans Vordre universel, plus de consolation pour l'aflligé, et que la population pensante du globe terrestre n*a plus devant elle aucun but, aucune clarté, aucune loi intellectuelle. Elle roule désormais, tourbillonnante, emportée dans Vespace obscur par la rotation et la translation rapide du globe, se renouvelle de seconde en seconde par la naissance et la mort de ses membres, et n'est pas autre chose à la surface de la création matérielle qu'une moisissure parasite aveuglément enfantée et perpétuée par les forces chimiques. Oui, nous pourrions, en invoquant le témoignage des cœurs qui battent encore et des ârties qui espèrent, et en rangeant en bataille les arguments encore vivaces de la philosophie et de la psychologie, terrasser nos adversaires et les contraindre à s'avouer eux-mêmes vaincus. Mais, puisque nous avons voulu combattre sur le même terrain et avec les mêmes f^mes, puisque nous avons prétendu pouvoir les réfuter au nom seul de la science dont ils se disent les soutiens et les interprètes, nous voulons généreusement resler sur le sol scientifique et dédaigner comme eux les syllogismes de la psychologie. Ainsi nous laissons sans réponse les propositions suivantes de nos adversaires, et les commentaires doilt ils les prolongent : « Les lois de la nature sont des forces barbares, inflexibles,
«80 LIYUE m. — L'AME.
elles ne connaissent ni la morale ni la bienveillance. » (Vogt.) c( La nature ne répond pas aux plaintes et aux prières de rtiomme; elle le repousse inexorablement sur lui-môme, a (Feuerbach.) « Nous savons par expérience que Dieu ne se môle en aucune façon de cette vie terrestre. » (Luther.)
Yoilà des observations bien consolantes pour Thumanité, n'est-ce pas? Mais nous le répétons, le sentiment n'est pas une affaire scientifique, et nous ne traiterons pas ce chapitre-là. Celle abstention ne nous empêche pas, bien entendu, d^inviter nos lecteurs à y réfléchir et à décider de quel côté penche leur raison et leur cœur.
Mais au seul point de vue de l'observation scientifique, et en laissant de côté les sentiments du cœur et les lois de la conscience, qui sont pourtant quelque chose dans l'histoire de Tâme, — nous disons que certains faits d'observation pure sont complètement inexplicables dans l'hypothèse matérialiste. Au chapitre précédent, le lecteur peut encore rester suspendu entre les deux hypothèses, car nous lui avons présenté des faits se balançant mutuellement et tenant l'esprit indécis à leur centre de gravité ; dans celui-ci, le centre de gravité va passer dans le corps des doctrines spiritualistes, et ceux qui ne le suivront pas risqueront fort de perdre leur équilibre et de tomber bientôt dans le vide le plus vide.
Exposons d'abord les affirmations matérialistes, contre l'existence de Y âme et pour ne pas nous oc-
L'EXISTENCE ET L.\ KON-EXISTENCE DE L'AME. 2g|
cuper seulement des étrangers et faire en môrac temps l'histoire du matérialisme dans notre pays, écoutons Broussais, dont l'ouvrage fut le premier grand signe de ralliement de nos modternes épicuriens, et qui inaugura dans notre siècle la première phase scientifique de ce cours peu lumineux.
Pour Broussais, comme pour Cabanis, comme pour Locke et Condillac, Thorame consiste simplement dans Tensemble des organes corporels et de leurs fondions. Le wioi, la personnalité humaine, ce n'est pas un être sui generis, c'est un fait*, c'est un résultat, c'est un produit imputable à telle ou telle disposition de la matière*. L'intelligence et la sensibilité sont des fonctions de l'appareil nerveux, à peu près comme la transformation des aliments en chyle et en sang est une fonction do l'appareil digestif ou de l'appareil respiraloire*. L'existence de l'âme n'est qu'une hypothèse, une hypothèse qu* aucune observation ne fonde, qu'aucun raisonnement n'autorise, une hypothèse gratuite, voire même une idée dénuée de sens^ Reconnaître dans l'homme autre chose qu'un système d'organes, c'est tomber dans les absurdités de l'ontologie *.
Cabanis, dans son livre si connu, et Destutt de Tracy, dans Tanalyseraisonnée qu'il a faite des rapports du physiqueet du moral de l'homme, cmetlenl
* De VIrritation et de la folie, p. 153. « ;d., p. 171.
5 Ici, y Préface, iix.
* liéponse aux criliques, p. 50,
* Del' Irritation fClc»,]^, 12i.
les mêmes opinions, mais sous une forme moins explicite.
D'après les défenseurs exagérés de la doctrine de hscnsatiofiy la personne humaine est confondue dans les fonctions organiques. En réalité, elle n'existe pas. Tous les hommes de tous les peuples et de tous les temps ont cru à leur existence personnelle, se sont sentis yiwe et penser; toutes les langues ont énoncé aux premières pages des annales de l'humanité Texistence personnelle de la pensée humaine, âme, intelligence, esprit, quel que soit d'ailleurs le nom employé (nous pourrions aligner une page de noms primitifs aryens, sanscrits, grecs, latins, celtes, etc.; mais une telle nomenclature n est pas nécessaire et nos lecteurs connaissent i'existencede tous ces mots) ; le bon sens du vulgaire, aussi bien que le génie du philosophe, a cru spontanément, depuis que le monde est monde et depuis qu'il y a des ôtres pensants sur la terre, qu'il y a dans notre corps autre chose que de la matière, une conscience de soi, sans laquelle nous ne saurions pas exister, et qui se prouve elle-même par le seul fait de notre certitude intime ; enfin tous les hommes ont senti que notre corps ne constitue pas notre personne pensante, et que le monde extérieur ne la constitue pas davantage. Mais rhumanitô passée et présente, a, parait-il, compté sans lopinion des matérialistes. Fort heureusement pour notre inslruction, ils sont là, nous éclairant désormais et nous invitant à réfléchir sur la naïveté de notre croyance. Comme Ta 11-