IDENTITÉ PERMANENTE DE L'AME
chercher dans vos annales, j'y vois que vous esquivez prestement la difficulté sans presque daigner la nommer.
L'un d'entre vous * répond en passant que Tobservation faite sur des trépanés a montré que cer laines années ou certaines époques de leur vie ont été effacées de leur mémoire par la perte de quelques parties du cerveau. Il ajoute encore que la vieillesse fait perdre presque entièrement la mémoire. Sans doute, dit-il, les substances du cerveau changent, mais le mode de leur composition doit élre permanent et déterminant le mode de la conscience individuelle. Puis il avoue que « les procédés intérieurs sont inexplicables et inconcevables. » A la bonne heure ! voilà un aveu qui rachète tout. Ces prétendues explications par des faits anormaux sont les seules que l'on ait données au grand fait que nous avons signalé.
Ceci est une lacune sensible, messieurs, et puisque votre plus grande ambition est de tenir compte de toutes les difficultés et de ne rien passer sous silence, — reproche que vous adressez à vos adversaires, — je vous engage, dans l'intérêt même de votre puissance et de votre renommée, à ne plus l'oublier et à expliquer physiquement ou chimiquement comment le renouvellement de vos atomes peut avoir pour propriété celle d'établir comme résultante un être pensant qui a conscience de la permanence de son identité.
• BQchner, Force et Matière^ iSa
On ne voit aucune conciliation possible entre ces deux termes contraires, et nous pourrions passer outre immédiatement sans nous préoccuper de nos adversaires, les considérant simplement comme hors de combat et les laissant évanouis sur le sable, h la façon des gladiateurs antiques pris sousle filet du rétiaire et percés du morlel trident. Mais par charité pour eux, nous voulons bien continuer le combat; et pour la défense générale de notre cause, nous croyons utile d'examiner les diverses explications émises sur ce sujet, afin que l'on sache que nulle explication n*est satisfaisante, et que la difiiculte reste tout entière insoluble dans l'hypothèse matérialiste.
La première explication consiste à dire que si les molécules du corps sont en circulation perpétuelle, il n'en est pas de même de la forme individuelle. Nos traits restent inscrits sur notre visage ; nos yeux gardent la même couleur, nos cheveux la même nature, noire physionomie le même carac« tère fdndamenlal. Ceux qui ont eu l'avantage de rapporter de la gloire militaire quelque noble cicatrice gardent cette marque solennelle malgré le renouvellement des chairs. Tel est le fait général de la permanence et du caractère physionomique individuel.
Nos adversaires peuvent prétendre que, puisqu'il en est ainsi du corps, il n'y a rien d'impossible à ce que l'identité de l'esprit soit semblabjement le résultat de phénomènes matériels.
Or voilà justement Terreur : l*' en ne peut pas
NULLITÉ DES EXPLICATIONS MÂTÉIIIâLISTëS. 207
prouver que la permanence des traits soit le résultat des simples phénomènes d'assimilation et de désassimilation et de la modification incessante de de la substance ; 2<^ lors même qu'il en serait ainsi, on n'aurait jamais là qu'une identité de forme, une identité apparente, conservée par des molécules successives , et non une identité de fond, un être substamiiel qui reste ; 3" Fâme n'est pas une succession de pensées, une série de manifestations mentales, mais un être personnel, qui a conscience de sa permanence.
La différence qui sépare, par conséquent, l'hypothèse matérialiste de la nôtre, consiste donc simplement à observer que rien ne s'explique dans la première, tandis que tout s'explique dans la nôtre. C'est une légère différence, comme on voit.
Dira-t-on que les atomes matériels en se rempla« çant suivent précisément la même direction que leurs prédécesseurs, sont entraînés par le mémo tourbillon, se remplaçant comme des soldats à la faction, qui se donnent successivement le mot d'ordre, et que si la pensée n'est qu'une série de vibrations, ce sont bien les mêmes vibrations qui se perpétuent, quoique la substance des cercles vibra'nls ait changé. Mais une telle prétention est doublementinsignifiante,attenduqu*elIe n'explique pas mieux que les premières Tidentité du moi, et qu'elle a une tendance à nous ramener aux qualités occuUeSi et à transfornier le corps en un parloir de petites molécules qui parviendraient à s'entendre
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et à s'accorder, malgré le bavardage et {a légèreté de leur sexe.
On peut encore dire que si le cerveau change petit à petit) il en est de même de nos idées, de notre caractère, de nos tendances, de notre esprit même. Mais si d'un côté nous considérons la substance constitutive du cerveau à un moment donné, il arrivera quelques semaines ou quelques mois plus tard (peu importe le temps), que la moitié par exemple de cette substance sera changée, et qu'il n'y aura plus par conséquent que la moitié de la substance considérée au moment en question. Plus tard, il n'y en aura plus que le quart. Plus tard encore, le demi-quart, et ainsi de suite. De sorte que, dans cette hypothèse, nous serions à moitié changés, puis aux trois quarts, puis aux trois quarts et demi, puis il ne resterait presque plus rien de notre personne primitive. Or, qui ne sent qu'il n'en est pas ainsi, qu'on ne tranche pas de la sorte un morceau plus ou moins considérable de notre âme, que notre âme est une, simple, indivisible, identique à elle-même en chaque instant consécutif de sa durée? La permanence du moi sort donc encore victorieuse de cette mêlée.
Avancera-t-on enfin qu'il y a quelque part dans le cerveau un sanctuaire au sein duquel une molécule cérébrale reste affranchie des lois générales de la matière, immuable et permanente, privilégiée entre toutes et douée d'une intégrité inattaquable, et que c'est cette molécule qui est le centre des pensées et qui constitue l'identité de notre per-
KlILLITE DES EXPLIUTIONS HATÈtllALISTES. K9 sonne? Une telle supposition est non-seulement purement arbitraire et dénuée de sens, mais encore en contradiction avrx l'observation scientifique et l'esprit de la mèlhode positive, et nul d'entre nos adversaires ne se propose du reste à
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Tcdifice séculaire des connaissances humaines.
Si Ton nie ce premier fait de conscience, plus rien ne tient dans rtiumanité.
Comprend-on l'audace de celte plaisanterie? Si nous sommes dans Tillusion sur notre propre personnalité, de quoi serons-nous sûrs à présent, et quelle chose oserons-nous affirmer? Nous admirons vraiment messieurs les matérialistes, qui posent ce doute en première ligne, et qui osent rafflrmer sur de prétendues observations de science positive. Ne trouvez-vous pas qu'ils sont à leur tour la dupe dS quelque merveilleuse illusion , en venant naïvement soutenir que notre identité personnelle n'est qu'un mirage, et que nous sommes simplement l'adjectif de Télément cérébral. Ils devraient cependant être bien persuadés que leur pensée n'étant que la résultante du phosphore ou de la potasse, la nature de ces pensées dépend de la nature de ces combinaisons, et que, par conséquent, ils ont mauvaise grâce à se poser comme de personnels affirmaleurs. Ils n'en ont pas le droit, et si nous voulions pousser leur propre système jusqu'à ses burlesques conséquences, nous ne les considérerions pas euxmêmes comme existant personnellement , et au lieu de nous adresser à leur personne pensante, nous nous en prendrions à la constitution de leur cerveau. C'est le moment de remarquer avecllerschel qu'il n'est point d'absurdité qu'un Allemand, n'ait mise en théorie.
Lorsqu'on en vient à ces exagérations, on est
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vraiment porté à relounier ses regards en arrière et à rappeler Vontologie au trône qu'elle abdiqua en faveur de la république scientifique. Sans rétablir l'équilibre, on est tenté de se demander avec de Broglîe* si l'ontologie est vraiment une sottise, et si les ontologistes sont nécessairement des fous, des idiots et des rêveurs. Il ne semble guère, répondrons-nous avec lacadémicien. L'ontologie n'est point chose qui se prenne ni doive se prendre en mauvaise part. Elle est l'une des branches de la philosophie général^ c*est la science de l'être, par opposition à la science du phénomène ou de l'apparence. L'homme, disent les philosophes, aborde directement les phénomènes; il les appréhende soit par les sens, soit par la conscience; il les étudie, les décrit, les compare. Mais sous le phénomène, il y a l'être qui persiste, tandis que le phénomène change ou passe. Indépendamment des attributs, des modifications, il y a la substance qui supporte les attributs et subit les modifications. Aux qualités, aux apparences, il faut un^ujet d'inhérence, un support, n'importe le nom. Tandis que les sciences naturelles décrivent les phénomènes sensibles, tandis que la psychologie décrit les phénomènes de conscience, l'ontologie sonde la légitimité du procédé par lequel nous passons du phénomène à Têtre.
Mais nous ne voulons pas entrer ni conduire notre lecteur dans ce caveau encore trop obscur de
* De l'exiilence de Vâmet p. 112.
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la science abstraite, et nous craignons plus que nlu autre les émanations soporifiques qui s'en exhalent. Nous tenons essentiellement à rester dans le monde lumineux et actif de Tobservation expérimentale. Remarquons même — tant il est vrai que nous sommes sûrs de la victoire, et que nous soulevons avec plaisir toutes les difficultés possibles contre nous — remarquons même que fautorité de la conscience peut sous un certain aspect être révoquée en doute, et qu'il importe de ne pas accepter sans contrôle le témoignage pur et simple du sens intime. Comme le principe de la pensée subit à chaque instant une multitude d'influences dérivées du monde extérieur par l'intermédiaire des organes, influences dont il est parfois le jeu, sans qu'il lui soit possible de le découvrir et de s'en affranchir, on pourrait peut-être prétendre que le sentiment de sa prétendue identité est une illusion due à une invincible ignorance du jeu respectif des divers éléments qui le composent. A cette objection, nous répondrons avec M. Magy *, par l'enchaînement des propositions suivantes :
Nous trouvons dans l'âme humaine comme dans toute la nature la coexistence de la force et de rétendue* Les faits qui peuvent nous révéler dans le sujet pensant une activité propre, sont visibles à chaque pas de la marche de nos études.
En effet, la première condition d'apprendre est pour notre esprit un effort spontané pour n'eutra-
« De la Science et de la Nature, p. ZO, 63.