‹ Dieu et diableChapitre 11 sur 17 · DE GROS CHARLES · texte numérisé non relu

DE GROS CHARLES

Le lendemain, au point du jour, Mariette, après avoir pris congé de tout le monde, partit triste et joyeuse à la fois :

Triste, du malheur qui était arrivé à Conscience;

Joyeuse, de le revoir même au milieu d& ce malheur.

Le ciel avait cette limpidité matinale qui promet une journée splendide.

D'un côté, les dernières étoiles scintillaient à l'occident plus resplendissantes que jamais dans le voile encoreépais de i'azur nocturne; de Fautre, le OrmamecLt.cA^\S!iK&^{!^V se colorer sous les premiers ra^ii^ ^u s^«^ '^v "^v\

passer des nuances «ki rose te plus pâle aux (elates du pourpre le plus foncé. Avec Faube tout s'éveilUit ; faabitants des plaines, hôtes des l)ois; l'alouette s'élevait verticalement au ciel, saluant les premières flammes du jour de son chaut ckiir et joyeux; les grillons couraient dans les herbes, les rouges^gorges sautillaient dans les buissons; récureuil se suspendait, btlancé aux branches des arbres; seules, quelques chauves-souris attardées protestaient, réfugiées aux endroits les plus ténébreux de la forèl qu'elles sillonnaient de leur vol silencieux et intermittent, contre Tenvahissemeût de la lumière et le pr ogres de la clarté. ,

On sentait que Ton venait d'entrer dans un de ces pre^ miers jours de printemps qui, les pieds dans la rosée, descendent du haut des montagnes pour réveiller la nature engourdie en lui sou£Qant au visage leur baleine tiède et parfumée.

Mariette, malgré son habitude de traverser la forêt à l'aurore, n'était point insensible à tous ces changements qui se faisaient autour d'elle. La jeune fille avait le cœar plus léger ce jour-là que les autres; aussi Temarquait* elle tous ces élancements joyeux de la terre vers le ciel : sans doute c'était la bonne action qu'elle était en train d'aeeonqilir qiai rassérénait à la^foia son esprit et son front.

Mais si le cœur était léger, s^ petits pieds étaient plus légers eûcore; elle traversa \«i loî«\. e% m«& «wi «a^^^

d'heure, entra dâos le parc^ ne s'arrètia d»iis la vilte que pour prendre chez le hoocher les trenie fifanes qui devaient servir à faire sa route, ei reprit son chemin vers Soissons.

Le surlendemain, elle comptait être à Laon; bîeo renseignée, elle savait qu'elle avait quatorze à quinze lieaes à faire : c'était sept lieues chacun des deux premiers jours, et une lieue seulement le troisième; elle avait coupé ses étapes ainsi, car elle se doutait bien qu'arrivant à tiaôn le soir, elle ne pourrait voir Conscience que le lendemain, et elle aimait mieux coucher dans quelque vHIage des environs de la ville que dans la ville elle-même.

Il n'y avait point à se tromper, la route de VHiers- Cotterets à Laon étant «ne route de première classe.

Vers sept heures du matin, Mariette sortit de Vltters- Cotterets par la roo de Soissoni^, Le soleil printanier dea jours précédents avait séché la terreç elle marchait sur le bas-côté de la route oà «b joli chemin, pareil à celui d'un parc, s'offrait aux piétons. Bernard, conrant devant elle, revenait Joyeux en bondissant, et reprenait sa course comme un éclafteur chargé de visiter chaque arbre, diaque pierre, chaque buisson.

On eut dit, à ses bonds, à ses allers, à ses retours, qu'il savait que la jeune fille était en chemin ponrrejoindre Conscience; et sans doute, en dfet, le savaitr-il, le bon Bernard, car il n'eût pas été si lo^^Uiii %%»& ^^*

Mariette avait déjà f^ii une dfc«vW\\«^^V^^\^>î^v'^'^

rien ne lui semblait si facile que de marcher ainsi toute la journée, lorsqu'une voix retentit derrière elle.

— £bt Mariette! disait cette voix.

Mariette se retourna et vit une voiture dont, depais quelques instants, elle entendait le roulement derrière elle. C'était celle du voiturier qui, à cette époque ou les diligences étaient rares, faisait le service de Villers-€otterets à Soissons.

— Âhî c'est vous, M. Martineau, dit Mariette. — Oui, c'est moi; et où allez-vous donc ainsi, la belle enfant?

Mariette s'approcha de la voiture, s'appuya sur le brancard et raconta au voiturier et aux quatre voyageurs entassés dans sa voiture la cause et le but de son voyage.

Les voyageurs écoutèrent d'abord avec impatience cette jeune fille qui les arrêtait au milieu de la route; puis, peu à peu, l'intérêt succéda à l'impatience.

D'ailleurs Martineau, sur le siège de sa carriole, était maître aussi absolu qu'un capitaine sur son bord, et les voyageurs avaient beau murmurer, Martineau allait au pas de son cheval, pas auquel, y compris les baltes qui étaient accordées au cheval pour se reposer, il faisait en quatre heures les six lieues de poste qui séparaient Villers-Cotterets de Soissons.

Le récit de la jeune fille intéressa plus vivement encore, à ce qu'il parait, Martineau que les voyageurs, car à peine eul-«lle achevé :

— Eht la belle enfant, dU-W, W e%v \m\:\\^ ^^ \wvvV^

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tfgaer eomme vous le faites en marchant à pied. — Mai.":, dit Mariette en riant, il faut bien que. je marche à^pied, M. Martineau, puisque je n'ai pas de voiture. —Eh si! pardieu, vous en avez une.— Laqueile?—La mienne, parbleu!

Blarielte se -recula.

— Monsieur Marti neau, vous riez, dilrelle, car vous savez bien que je ne suis pas assez riche pour monter en voiture; vous prenez quarante sous par voyageur, et je n'ai que trente francs en tout ponr aller chercher Conscience et le ramener; c'est lui qui aura probablement besoin de voiture et non pas moi; d'ailleurs, votre voiture est pleine. — Et qui vous parle de payer, ma belle enfant? Il n'est, Dieu merci! pas question de cela; et quant à une place, s'il n'y en a plus dans la voiture, il y en a encore sur le siège. Et puis, ajouta Martineau avec un ton des plus galants, il n'est pas déisagréable d'être serré par une jolie fille comme vous. — Merci! monsieur Martineau, dit Marietteen se reculant.— Allons! montez donc, dit le voiturier, pas de façon, mon enfant, vous désirez voir Conscience le plus tôt possible. — Oh! oui, s'écria la jeune fille. — Eh bien! grâce à la p>itache, vous arriverez à Soissons à onze heures au plus tard; elle est douce comme un berceau d'enfant, vous ne serez donc pas fatiguée; rien n'empêchera que vous ne séjourniez point à Soissons et qu'après avoir mangé un morceau avec moi, vous ne repreniez votre roule-^ cyivm^.^^sis. irez peut-être coucher ce soir k Çi\v«s\%\iw^ ^\ \fife®^^^

ÉfoaTeile, de sorte 4|Q8 detnaio matin vous verrez votre bon ami, an iieo de ne ie revoir qo'après-demain malin : c'est vingt-quatre heures net de bénéfice; qoe ditesvons de cela, la belle fille? — Acceptes donc, dirent les voyageurs, moitié par intérêt, moitié ))aree que, Mariette sur le siège, la patache reprendrait, selon toute probabilité, son mouvement. — Ma foif dit Mariette, vous m'offrez en effet la chose de si bonne grâce, monsieur Martineau, que j'ai bien envie d'accepter. — Allons, houpt dit le voiturier en lui prenant la main et en Tai^ dant à s'enlever malgré un reste de résistance.

Mariette tonte rougissante se trouva assise près du voiturier.

— Eh voilà! dit celui-ci; en route, mauvaise troupe!

Et, fouettant son cheval, il se remit en chemin.

Ainsi que le programme l'avait annoncé, on fut aux portes de Soissons à onze heures. Les portes étaient gardées par des soldats russes; mais Martineau, en sa qualité de voiturier patenté, avait un laissez-passer parfaitement en règle: Mariette n'eut donc pas même besoin de montrer le sien.

Mariette n'avait jamais vn une aussi grande ville; ces portes fermées, des herses suspendues, ces canons sur les remparts, ces sentinelles se promenant l'arme au bras, tout cela l'avait fort effrayée à la première vue, et en songeant qu'elle aurdit pu avoir à traverser de pareilles difficultés toate sea!e, elle était fort io^en^e ^'w^\x %tRfc\!vfe\^!»ï*5^

de Martineau.

Le yoiiurier d^scesdait à J'hôtai des Trois^PuceUe^; on savait l'heure de son arrivée, qui oe variait guère que de onze heures à onze heures et demie. Il trouva donc son déjeuner prêt.

Un vieux proverbe gastronomique, et qui cependant est renié par les vrais gastronomes, dit que, lorsqu'il y en a pour un, il y en a pour deux.

Le voiturier était ï^i bien traité à l'hôtel, que non-seu-* lement son déjeuner était suffisant pourdeux, mais pour trois. II montra la table toute servie à la jeune fille. Celle-ci, comme pour monter sur le siège, fît quelques difficultés d'abord, mais finit par céder, s'assit et mangea de bon appétit; ce que fît aussi Bernard, il faut le dire, à sa louange.

Puis, quand le déjeuner fut fini :

— Restez là, ma belle enfant, dit le voiturier à Ma^ rlelte; je vais m'occuper de vous.

Et lui faisant un petit signe de tête, il sortit. En quoi allail-^il s'occuper d'elle? C'est ce que Manette ne savait pas.

Mais c'est ce qu'elle sut un quart d'heure après. Martineau rentra tout joyeux.

— Allons! dit-elle, la belle enfant, la chose est arrangée, et nous verrons notre ami Conscience demain. — Comment cela? demanda Mariette toute joyeuse. — Oh! c'est bien simple, dit le voiturier : j'ai UQ^\i ^^!!&i. \^^ garçon, uoe vieille conoaissanee ^ ntfÀ^ ^\k ^^>^3^^^s^ ^^

Cbavignon; il est veou vendre ses légumes au marché de Soîssons, il s'en retourne à vide; on mettra deux on trois bonnes bottes de paille pour vous faire des banquettes, et il vous prendra avec lui; à trois heures vous serez à Cbavignon, vous vous reposerez bien dans un bon lit qae vous donnera sa femme, et demain, fraîche et alerte, vous vous mettrez en route au point du jour : ça fait que, sur quinze lieues, vous n'aurez été obligée d'en faire qae quatre ou cinq à pied. — Oh! monsieur Marlineau, que de remercîments!... dit Mariette les larmes aux yeux. — — Baht il n'y a pas de quoi, dit le voiturier en faisant claquer ses doigts. Ma foi! s'il n'y avait pas un bon Dieu pour les braves gens, pour qui donc y en aurait-il un? — ' Et quand partons-nous? demanda Mariette. — Tout de suite. Il est là, à dix pas d'ici, à l'auberge delà Boule-Rouge, oiî il fait mettre de la paille dans la voiture, afin, comme je vous l'ai dit, que vous voyagiez plus doucement. — En ce cas, allons! dit Mariette. — Allons! dit Martineau.

Tous deux sortirent précédés de Bernard, qui, bien repu et bien reposé, paraissait tout prêt à se remettre en chemin.

L'ami de Martineau était un bon gros marchand d'artichaux l'été, de choux et de carottes Tfaiver.

Il reçut Mariette en homme prévenu, et aussi pressé d'arriver chez lui que pouvait l'être la jeune fille ellemême de faire quatre ou cinq lieues de plus.

Voiturier et maraîcher échangèrent quelques paroles; pois le maraîcher, qu'on appelait gros Charles, qualification qu'il devait probablement à la rotondité de son corps et à la rondeur de ses joues, invita sans façon Mariette à monter dans la charrette, attendu, disait-il, que Javotte l'attendait, et qu'il ne ferait pas attendre Javotte, même pour la plus belle fille de la terre.

Mariette ne se fît pas prier; elle tendit la main à Martineau et monta légèrement dans la charrette, tandis que Bernard se dressait contre la voiture et regardait àlravers les ridelles, comme pour s'assurer si sa maîtresse était bien.

Il paraît qu'il fut satisfait de Tinspection, car il retomba sur ses quatre pattes et se mit à hurler joyeusement.

— Jarni! dit gros Charles, vous avez là un camarade de route qui ne serait pas facile à manier, je crois, si Ion vous disait un mot plus haut que l'autre. — Bah! dit Mariette, et qui voulez-vous qui insulte une pauvre fille comme moi, monsieur Charles? — Hum! hum! fit le voiturier en la regardant, faudrait pas trop s'y fier, sur les grandes roules, le soir, pleines comme elles sont d'un tas de gueux de tous les pays. — Croyez-vous donc que nous ayons quelque chose à craindre, monsieur Charles? — Oh! non : d'ailleurs, nous arriverons de bonne heure; mais, je vous le répète, le soir à la nuit, ou le matin de trop matin, je ne m'y fierais pas. — Mais,

dit Mariette, j'ai ud laissez-passer en trois laognes da général russe qui est à Viliers-Cotterets chez M. Fiospecteor. — Bon! dit gros Charles en riant, on laissezpasser, c'est pour ceux qui savent lire; mais pour ceux qui ne le savent pas?... — En effet, dit Mariette; eo vérité, vous me faites peur, monsieur Charles. — Ah! bab! c'est pour rire, dit celui-ci. Allons, adieu, Martineao, merci de la bonne compagnie que tu me donnes. Êtesvous bien, la belle enCant? — Oui, monsieur Charles. — Eh bien! bu! Blûcher, bu!

Blûcher était le nom de baptême do cheval de gros Charles.

C'était une profession de foi politique tout entière qae le bonhomme faisait là, une espèce de manifestation, de protestation même contre les événements qui venaient de s'accomplir.

Fllf DU DEUXlÈnS VOLUME.

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