CONSCIENCE L'INNOCENT
Ces mots de bu! Bincher, furent accompagnés de deux ons coups de fouet, que le vigoureux et patriotique gros Iharles eût été capable d'adresser au vrai BlûcKer lui- [lême, s'il Teût trouvé seul en tête à tête dans quelque ndroit écarté, où il n'eût eu d'autres témoins que les lois, les champs ou les nuages.
A la porte on fit les mêmes difficultés pour laisser sor- Ir gros Charles que Ton avait faites pour laisser entrer larlineau; mais lé maraîcher lira iVe ^tv ^otVfcX&M^^^"^^ ^pier légêrmettt altéré dans 83l coxA^vvc \\v«î\>cc^^'i^'^^
. DISU ST DIABlEj T. 5. V
lequel étaient écrites quelques lignes et apposé un cachet^ qui eurent le pouvoir d'aplanir toutes les difficultés; de sorte que, dix minutes après le départ de la Boole- Rouge, et comme une heure sonnait à la cathédrale, Mariette se retrouva de Tautre côté de Soissons, et trottait d^un pas qui faisait honneur à la fois aux jambes de Blûcher et à l'amour de gros Charles pour Javotte.
Pendant toute la route, gros Charles n'entretint Mariette que de son bonheur conjugal.
Avant d'arriver à Crouy, c'est-à-dire à trois quarts de lieue de Soissons, Mariette savait que gros Charles était marié depuis deux ans avec Javotte, qu'il en avait trois enfants, ce qui prouvait qu'il n'avait pas perdu de temps, et que ces trois enfants étaient deux garçons et une fille.
Intérieurement Mariette ne comprenait pas trop comment on pouvait avoir trois enfants en deux ans, mais son instinct de jeune fille lui disait tout bas qu'il ne fallait pas faire trop de questions là-dessus.
A Vaurains, elle savait que Javotte était courte, grasse, blonde et jalouse, qu'elle avait la main légère, et que dans ses moments de mauvaise humeur elle n'y regardait pas plus à frapper sur gros Charles, que celui-ci, dans ses moments de gaieté, ne regardait k frapper sur Blûcher.
A la distance d'une demi-lieue de Chavignon, gros Charles faisait déjà tout ce qu'il pouvait pour faire disi/ngaer à Marfelfe le loU el\a Ixxmèç^ ^^ ^^xas^vy^i^^wv».
toutes les fumées et tons les toiis des maisons du village.
Mariette se prêtait avec complaisance à toutes les indications de gros Charles; mais au fond elle pensait à une chose : c'est que Chavignon n'est éloigné de Laon que de quatre lieues, et que dans la même journée elle allait avoir fait, presque sans fatigue et sans aucune dépense, un peu plus de douze lieues, c'est-àrdire près de deux étapes.
Elle se disait même tout bas que, comme Blûcher, secondant l'impatience de gros Charles, avait fait la route en moins de deux heures, peut-être serait-il possible que dans cette même journée elle fît encore deux ou trois lieues.
De sorte que, le lendemain, vers sept ou huit heures du matin, elle pouvait être à Laon.
Il faut même le dire, cette pensée avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle s'en était emparée tout entière au moment où gros Charles, après avoir annoncé son arrivée par un concert de coups de fouet, arrêtait Blûcher à la porte de sa maison.
Il faut le dire à la louange de Javotte, au bruit de ces coups de fouet, elle parut sur le seuil de la porte, portant un premier marmot dans ses bras et suivie d'un second accroché au pan de la jupe; quant au troisième, il dormait dans son berceau.
De toutes les réputations que gros Charles avait faites à Javotte pendant la route, sa répulalmd&v^^"^^^^^^ d'abord celle qui, aux yeux tfwu o\i^tN^Vsw>s^'®^^^' eàt para la p/os méritée.
-^ Obi oht dil^e11« éii àpercevafit Mariette, où avons- 11^08 pfèehé ^ette jeunesse-là, rïi vous plaît?
Le débol n'était pas graeieni; aussi Mariette senUl-elie la rMgeor de la honte lui monter an Visage, mais gros Charles lai donira un eoup de genou et l«i fit du cota de Tceil signe de ne pas faire atteniion.
— Où on Ta pêchée?on Ta vous dire cela en deux mots et en quatre yeux, madame Javotte; laissez-moi seolement le temps de descendre et de vous embrasser. — Ob! m'embrasser, dit JaTotle, nous aTons, pardi! biee le temps. *- Jamais) dit le gros Charles, iamaist
Et, sautant à bas de la charrette, il s'avança les bris ouverts du côté de Javotte qu'il repoussa topt doucement dans l'intérieur delà maison, tandis que Mariette, restée dans la charrette, caressait le bon gros museau que Bernard, debout contre la roue, passait entre deux ridelles.
11 parait que les raisons données par gros Charles à Javeue seaibièrent bonnes à celle-ci, car dix minutes après être rentrée dans la maison, elle reparut sur le seuil de la porte en disant :
^ Allons, la bdie fille, descendez et soyez la bienvenue.
Or, comme il n'y avait pas à se tromper à l'accent de bienveillance de Javotte, Mariette ne se fit point prier et descendit en souriant.
— Ob* dit gros Charles en paraissant à son tour et ea d^oâal de l'œil à MarîeUe, comift^ ^o\a Wx ^vt^ \ ^^^
▼oyes bien qoMl n'y a que façon de s'y prendre et qne J'en fais tout ee que je veux; oh! nous allons donc rétoié^ grev le général en chef à récurie et dîner un peu crânement, car, moi, j'enrage la faim; allons, Blûcher, allons, mon bonhomme, allons!
El faisant crier la i;rande porte sur ses gonds, il fît disparaître dans la cour cheval et charrette, laissant Mariette achever sur Javotte la séduction qu'il avait corn* mencée.
La chose ne fat pas difiScile : la ménagère était bonne femme et Surtout femme au fond; en deux mots elle comprit tout cequ'il y avait de dévouemeul et d'élévation dans le cœur de la jeune fille, et comme l'action qu'elle accomplissait était en l'honneur dû sexe en général, elle se félicita de concourir en quelque chbse à faciliter l'accomplissement de cette action.
Il est vrai que Starlette, dans sa douce bienveillance, t'était déjà emparée d'un des deux enfants qu'elle caressait et embrassait, tandis que Bernard, couché aux pieds de l'autre, se laissait retourner les oreilles et fourrer la main dans la gueulé comme un bon et brave animal qu'il était. Javotte profita de ce motnent de répit pour descendre à la cave, d'oîî elle remonta avec une bouteille à chaque main; spectacle qui parut ravir en extase gros Charles» qui reparaissait par là porte de la cour, tandis qu'elle reparaissait par celle du caveau.
Cinq minâtes après on élail k \aW^^ «X ^^^^ ^3c»<^^
proarait qu'il n'était tombé dans aucune exagération quand il avait parlé de la faim enragée dont il était atteint.
La maladie était sérieuse, et la convalescence fut longue.
Quant à Mariette, qui avait dîné à midi avec Martineau, elle mangea peu, et songeait beaucoup à la façon dont elle aborderait la question de continuer son chemin le même jour.
Mais on eût dit véritablement qu'un bon ange était avec elle et donnait Tinspiration à tous ceux qui l'entouraient.
Vers la fin du dîner, gros Charles cligna de l'œil à Mariette comme pour lui faire comprendre que ce qu'il allait dire n'était pas tout à fait indigne d'attention.
Javolte surprit le coupd'œil.
— Eh bienl reprit-elle. — Après, fît gros Charles; ch bien! la mère, je voudrais te demander un peu ce que c'est que Fane que j'ai trouvé dans l'écurie, et qui se léchait les babines en mangeant dans le râtelier les restes du général en chef. — Comment, ta ne l'as pas reconnu, imbécile? —Si fait, dit gros Charles. C'est justement parce que je l'ai reconnu que je te demande des explications sur lui : c'est l'âne de la mère Sabot.— Justement. — Ne faites pas attention au nom, la belle enfant, dit gros Charles, nous l'appelons la mère Sabot parce qu'elle est la femme de Guillaume le sabotier; seulement, pour le moment il i\'esl (v^estiou ni de la mère Saùot, ni de Guillaume, U eal <\\Ji^sVVi^ ^^\«a V^'^\
comment leur âne se Irouve-l-il ici, JavoUe? — Damet parce qu'on Ta prêté à la nourrice qui est de Pargny, afin qu'elle n'échauffe pas son lait en marchant trop; elle a passé aujourd'hui avec l'enfant, laissant Tâne ici et disant qu'il était convenu avec la mère Sabot qu'on le renverrait par la première occasion qui se présenterait.— Allons donc! dit gros Charles d'un air fin, je savais bien, moi. —Eh bien! que savais-lUj grosse bête?— Je savais que cette belle enfant-là trouverait encore un moyen de faire sa route sans fatiguer ses petits pieds; as-tu vu ses petits pieds, Javotte? Et dire qu'elle s'était mise en route pour faire seize lieues avec cela, hein! Faut-il être brave! — C'est bon, c'est bon,dit Javotte, qui n'aimait pas que son mari s'étendît ainsi sur les perfections des autres femmes, après? — Eh bien, après, l'occasion est toute trouvée : démain matin, après déjeuner, on mettra cette belle enfant-là sur l'âne de la mère Sabot; on tournera au baudet la tête du côté de Chivy; on lui dira : « Hu! » et il ira tout droit, sans s'arrêter, jusqu'à la porte de sa maison, comme Blûcher est venu sans s'ar* rêter jusqu'à la porte de la sienne. — Tiens, en effet, c'est une idée, ça, dit Javotte; tu n'es pas si bête que tu en as l'air, notre homme.
Un coup d'œil de Javotte disait en même temps à gros Charles qu'il y avait des moments où elle ne le trouvait même pas bête du tout.
Pendant ce diaIo|;ue parte eV. mxieX.^iXxfiA^^^^'^'^^^^'^
pauvre Mariette, toujours tendue vers le but de son voyage, venait de faire du chemlo.
— Mon Dieu! madame Charles, dit-elle avec timidité, je pense à une chose. — Et à laquelle, mon enfant?
Gros Charles continuait à cligner de Toeil.
— Je pense qu'il est quatre heures de l'après-midi k peine, que nous avons encore trois heures et demie de jour, et que si le baudet de la mère Sabot n'était pas trop fatigué, au lieu de le reconduire demain, je pourrais le reconduire ce soir. — Ohî oh! ce soir, dit gros Charles, vous êtes bien pressée de nous quitter, mon enfant. — Vous vous trompez, monsieur Gharies,je ne suis pas pressée de vous quitter,au contraire :Dieu merci! vousm'avez trop bien reçue pour cela; mais je suis pressée de revoir mon pauvre Conscience.— Dame! c'est bien naturel, cette jeunesse, fit Javotte. — C'est qu'il y a du risque, fit gros Charles. — Du risque?— Oui, pour unefille seule. — Lequel? — Celai de traverser le petit bois d'Éconvelles : il y a garnison russe à Écouvelles, et l'on a bientôt fait une mauvaise rencontre.— Oh !il n'y a pas de danger, dit Mariette en souriant : qui voudrait du mal aune pauvre fille? — Eh! fit gros Charles en riant de son rire jovial, je ne dis pas précisément que ce serait du mal que l'on vous voudrait. — Yeux-tu te taire? dit Javotte. — Je me tais, la femme, je me tais! mais avoue que je n'ai pas tout à faîl lorL — Le fait est, dit JavoUe^ (\ue ce serait plus
pradent d'attendre à demain. — 0\ù, ^\\^w\^vv^, ^'5^^
Sar quoi Mariette se mit dod pas eo selJe, mais eo blatrîère. Bernard partit eo avant^ gros Charles emboîta le pas de Margot, et la caravane, en faisant des signes d'adieu et d'amitié à Javotte, restée sur le seuil de sa maison, s'éloigna peu à peu, et disparut à l'extrémité du village, continuant son chemin vers Chivy,et par conséquent vers Laon.
ou IL. EST DÉMONTRÉ QCB QUINZE PAS SONT QUELQUEFOIS PLUS DIFFICILES A FAIRE QUE QUINZE LIEUES.
Margot ne marchait ni comme le cheval de gros Charles, ni même comme celui de Martlneau. On mit donc deux heures et demie pour gagner ce fameux bois d'Étouvelles, qui inquiétait tant gros Charles.
Hâtons-nous de dire que cette inquiétude avait été fort exagérée par le maraîcher : il voulait compléter sa bonne action, en accompagnant Mariette le plus loin possible; mais il n'osait le faire sans la permission de Javotte, et, pour obtenir cette permission, il ayalt créé un danger qui n'existait pas, ou qui n'était pas aussi redoutable qu'il voulait le faire croire.
Et comme Mariette avait ce doux çrivitô^^ ^^^sôiji^ ]es eœars à elle, Javotte avail à'ô\\^-\iA\ftft ^Vfe^sir^^K^^îiS^'^ des désirs de son mari.
Cependant ce iiois d'Étonvelles eût bien pu donser quelques inquiétudes à Mariette, si «lie l'eût traversé seule. Elle y rencontra d'abord une espèce de patrouille de Cosaques, composée de sept ou huit hommes qui Tef* frayèrent fort avec leurs barbes rousses, leors loagoes lances, leurs pistolets passés à la ceinture et leurs étrien de cordes; puis des soldats isolés ou en groupe; trois même, au moment où la petite caravane allait sortir da bois, s'arrêtèrent comme pour lui barrer le passage. Sans doute l'intention n'était pas bonne, car Bernard s'arrêta aussi et gronda, montrant ses dents de loin. Ce grondement fut secondé d'un moulinet supérieur que gros Charles exécuta avec un noueux bâton d'épine qu'il portait à la main, et ces deux démonstrations, soutenues par la présence d'un jeune officier qui sortit tout à coup dq bois, ayant tout vu, clouèrent les malintentionnés à leur place.
En effet, à la vue de leur supérieur, les trois f^rena* diers rosses étaient restés debout, immobiles comme des termes antiques, le petit doigt de la main gauebe à la couture de leur pantalon, la main droite à la hauteur da leur bonnet doré.
Non-seulement cet officier âait jeune, mais c^étidi presque un enfant; car eet autre empereur, celui du Nord, qui était venu peser sur nous, avait, lui aussi, été forcé d'épuiser d'hommes sa terre stérile et glacée« Pourtant, sijeuoe qtèe (ni Tofficier, s\ ))tonàa i^ Vosaftix ««& ^âMb-
veaxy si rose que fût son teiat, il y avait sar toute cetle physioDomle juvénile quelque chose eomme un vernis de barbarie qui la rendait plus terrible que telle figure dure et virile que Mariette avait rencontrée dans son chemin.
Il s'approcha de Mariette, qui, voyant que ce jeune homme avait Finlention de lui parler, arrêta Margot.
Gros Charles n'était pas $ans inquiétude; mais Mariette lui montra en souriant Bernard, qui, d'un air caressant, allait au-devant du jeune homme.
Celui-ci s'avança, et d'un ton moitié familier, moitié poli :
— Eh! ma belle enfant, lui dit-il, qu'y a-t-il donc? — Rien, monsieur l'officier, répondit Mariette un peu tremblante; seulement, j'ai eu peur... — Peur de quoi? — Mais de ces trois soldats qui paraissaient disposés à me barrer le passage. —Eux? dit l'officier avec un accent de mépris et de menace impossible à rendre. -* Oh! mais, dit gros Charles en exécutant son dixième ou douzième moulinet, nous étions là, nous! —Vous? dit l'officier avec un accent à peu près semblable dans sa double expression. — D'autant plus, se bâta de dire la jeune fille, que j'avais un laissez-passer du général en chef. — Âh!
El elle tendit vivement le papier au jeune Russe.
Celui-ci le déplia lentement, un œil fixé sur les trois hommes, qui demeuraient immobiles comme s'ils eussent été de pierre, et, avec un certain élonnemecLt^ Im^ 4v\^ les trois langues la triple IdjoucWotv ^xi \j^^\Ax^ «^/^^
Pais, le laissez-passer dans la main gauche, il alla en faire lecture aux trois grenadiers^ leur donna à chacao, de la main droite, un vigoureux soufiSet, sous lequel oe sourcillèrent point ces faces esclaves; après quoi, revenant à Manette :
' Mademoiselle, dit-il avec un certain respect, où allez-vous? — Aujourd'hui, monsieur l'officier, je vais jusqu'au village deCbivy, qui esta une lieue d'ici à peu près. — Bien, dit l'officier en lui remettant le laissezpasser; non-seulement vous pouvez continuer votre chemin, mais encore vous le continuerez avec une escorte.
Et, se retournant vers les soldats, il leur donna en russe, d'une voix claire et impérative, un ordre dont Mariette et gros Charles ne comprirent pas la teneur, mais virent l'exécution.
Après avoir répondu au salut de l'officier et avoir remis Margot au pas pour proGter delà permission, Mariette et gros Charles virent les trois soldats russes pivoter sur eux-mêmes, et, se mettant en marche, les suivre à vingt pas comme trois automates, la main gauche à la couture de la culotte, la main droite à la hauteur de l'espèce de casque pointu qui couvrait leur tête.
Ils devaient faire la lieue ainsi, aller et retour, et se retrouver dans la même position devant la porte du jeune officier, à quelque heure qu'il rentrât, et cela sous peine de vingt coups de verges chacun.
Le jeuM officier reprit Vniik(\xù\\tm%vA%Q^ ^^\ix\\k^vx\
Étouvelles^ en faisant un dernier signe de la main à Marielle.
Il était bien sûr que son ordre serait exécuté à là lettre.
Mariette fut attristée, dans son bon cœur, de ces soufflets donnés et de cette punition infligée à ces trois hommes; mais nous devons dire que, tout au contraire, gros Charles non-seulement ne partagea pas sa pitié, mais encore qu'il donna l'essor à son hilarité, chaque fois qu'en se retournant il vit toujours à la même distance les trois Russes marchant au pas, et ayant, comme les ailes d'un moulin à vent, un bras en bas et un bras en l'air.
On arriva ainsi à Chivy. Les trois Russes, c'était leur consigne probablement, s'arrêtèrent à l'entrée du village, pivotèrent sur leurs talons, comme ils avaient déjà fait, mais en sens contraire, et reprirent, toujours avec la même roideur et dans la même attitude, la route d'Élouvelles.
Chivy est un petit village de soixante à soixante-dix maisons à peine; celle de la mère Sabot était située presque à l'extrémité, du côté de Laon.
Plusieurs fois elle était déjà venue sur le seuil de sa porte, interrogeant la route pour voir si on ne lui ramenait pas Margot. Une course que son mari avait à faire, le lendemain au point du jour, en transportant une partie de marchandises, lui rendait ce retour urgent.
Mariette se ressentit donc du bon accueil que l'on fit à
sa moBture. D'ailleurs^ accompagnée et recommandée comme elle l'était par gros Charles, tout devait aller de soi-même.
Gros Charles raconta l'histoire de Mariette, histoire qui faisait toujours son impression sur les femmes, et le souper et le gîte furent offerts cordialement à la |eaoe voyageuse par le père et la mère Sahot.
Quant à gros Charles, heureux de sa bonne action, les jambes alertes et le cœur satisfait, il reprit, tout courant, comme il l'avait promis à Javotte, la route de Ghavignon, où il arriva sans accident.
Seulement, en passant à Étouvelles, il vit devant une porte qui, sans doute, était celle du jeune officier, les trois grenadiers russes redevenus immobiles, et tenant toujours la main gauche à la couture de leur pantalon et la droite à la hauteur de leur bonnet.
Le jeune ofiScier» selon toute probabilité, n'était pas encore rentré.
Mariette dormit peu : comment eût-elle dormi, se sentant si près de Conscience? Le premier rayon do jour la trouva debout, et quand le père Sahot, prêt à partir pour sa course, vint frapper à la porte, croyant la trouver couchée encore, elle accourut lui ouvrir tout habillée.
Le père Sabot faisait route avec Mariette jusqu'à ia hauteur de Clacy, c'est-à-dire jusqu'à une demi-lieue de LaoD. Là, il prenait un chemin de traverse. Mariette coolma seule souNOlH^,ICviwv\^^>»v^
tromperni à craindre : Laon était devant elle, s'élevant sur la hauteur, couronnant ces plateaux qu'avait voulu, dans un dernier élan de désespoir, escalader le Titan, et sur lesquels il avait laissé inutilement quatre mille morts et trois mille blessés.
La jeune fille trouva la porte de la ville gardée par un poste russe; mais, à cette belle et gracieuse enfant, on ne demanda pas même son laissez-passer. Elle entra donc et pénétra jusqu'à la place où s'élevait autrefois la tour mérovingienne de Louis d'Outremer.
Elle dut s'informer de son chemin, ne connaissant pas la ville; elle s'approcha d'un factionnaire qui se promenait de long en large devant une maison où, sans doute, logeait quelque oflScier supérieur, et lui demanda l'hôpital.
Le factionnaire fit signe de la tête qu'il ne comprenait
Alors, Mariette tira son laissez-passer de sa poche, et le montra au soldat.
Celui-ci ne savait pas lire; mais, en voyant le grand cachet imprimé au bas du laissez-passer, il jugea bien que ce devait être un ordre ou une permission, et fit signe à un sous-ofiScier de s'approcher.
Le sous-officier trouva, sans doute, la chose ^ssez grave pour avoir besoin d'en référer à un supérieur, car Il remit respectueusement le papier à la jeune fille et alla chercher un officier.
L'otSeier pam, frisant sa rnoxisU^Xi^NNa^^"^^ ^^^"^^
riette prodaisit son effet ordinaire : il s'avança vers elle souriant.
Puis, avec un français fortement accentué d'aUemand :
— Ponchour, la pelle envant, dit>il. A guoi beud-on fous être agréable? — Monsieur, dit la jeune fille, pourriez-vous m'enseigner le chemin de Thôpital? — Il y en a teux, tes hobidals. Auguel foulez-vous alleç? — A celai où est Conscience, monsieur. — Qu'est-ce gue Gonziense, matemoizelle? — Conscience, monsieur, c'est un pauvre Français qui a eu les yeux brûlés à la bataille de Laon.
— Édait-il gafalier ou vandassin, ce Gonziense? — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur, répondit Mariette. — Che vous temanle s'il édait à gifal ou à bied?
— Il était dans l'artillerie, monsieur; il conduisait un t caisson. — Abt foui, je gombrends : c'édait un houzard à quatre roues, gomme nous tisons, nous autres... Eh pien! alors, c'est l'hobidal de la gafalerie.
Et, se retournant vers un soldat, il lui dit en allemand quelques mots que celui-ci écouta respectueusement, la main à son schako.
Puis à Mariette :
— Suifez ce garçon, dit-il, il fous gontuira. Mariette fît une révérence de remercîment à l'officier,
lequel en échange lui envoya un baiser du bout des doigts en murmurant:
— Der Teufel, sehr schœn, stehr schœn.
Paroles qui n'eussent pas m^iii^wè ^^ \^vt^xwx%vt ^%-
rieUe, si, elle eût pa comprendre ce que disait lecompiaisHDt officier.
Mais elle était déjà loin; légère comme une gazelle, elle s'était élancée sur les pas du soldat^ qui, à son avis, allait bien doucement.
Aa bout de cinq minutes, le soldat prussien s*arrêta, lui montra une grande porte surmontée d^une croix de pierre sculptée, devant laquelle se promenait, le bras gauche en écharpe et le sabre à la main droite, un factionnaire qu'à son reste d'uniforme on pouvait reconnaître pour avoir appartenu au corps des cuirassiers.
Le factionnaire regarda le Prussien de travers.
— Hir, dit le Prussien à Mariette. — Hir? répéta celle-ci. -^ la, hir; et il joignit le geste à la parole.
Mariette comprit.
— Ah! dit-elle, cela veut dire que c'est ici et que nous ^Sommes arrivés. —la, la, dit le Prussien. — Merci! merci! dit la jeune fille, et elle s'élança vers la grande porte surmontée d'une croix. — Mais le cuirassier lui barra le passage. — On ne passe pas! dit-il d'une voix rude et en fronçant le sourcil. — Gomment! on ne passe pas? dit la jeune fille reculant effrayée. — Non... Est-ce que vous n'entendez pas le français, par hasard? — Si fait, mais c'est justement parce que j'entends le français, t'est justement parce qu'il me semble que je parle à un compatriote, que j'espérais pouvoir entrer. — Vous avie^ iorï, puisqu'on n'entre pas. — ^qî^ \>\kq\ \ûsL\^ ^ ^-
fend donc cela? — La consigne. — Monsieur le soldat, en grâce, je vous prie... — Allons, arrière! dit le cuirassier. — Si vous saviez, je viens de si ioint — Allons, arrière! on vous dit!
Et il fit brutalement un pas de menace vers la jeune fille.
— Mais, monsieur, dit Mariette toute tremblante, j'ai un laissez-passer. — De qui? • — Du général en chef. — De quel général en chef? — Du général en chef russe.— Connais pas le général en chef russe, dit le soldat de plus en plus irrité. ^ 0 mon Dieu! mon Dieu! que faire et que vais-je devenir? s'écria Mariette en levant les bras au ciel et en éclatant en sanglots. — Faites ce que vous voudrez et devenez ce que vous pourrez, cela ne me regarde pas, pourvu que vous décampiez d'ici^et lestement. — .Dites donc, dites donc, camarade, s'écria une voix derrière Mariette, il me semble que vous traitez bien durement une pauvre fille. — Je ne connais pas les pauvres filles qui viennent conduites par des soldats prussiens avec des laissez-passer russes. — Le fait est, la belle enfant, dit le troisième interlocuteur, que la recommandation, vous comprenez, est pour des Russes et pour des Prussiens; mais pour des Français mieux vaut venir sans, guide ni recommandation, et dire : Camarade, j'ai affaire ici, ou j'ai besoin là; laissez-moi passer.
Mais, penàani ce temps, Mariette s'était retournée et âvàfi d'abord reconnu un uïiUotxue <\\ï\^^ Vq\^\»\^^
élranger; pois^ à travers \es bandes qui emmaillottaienl le front da soldat et lui cachaient un œil et une partie de la joue, elle avait deviné une figure de connaissance.
— Mon Dieu! murmura-t-elle, est-ce que je ne me trompe pas? est-ce que je serais assez heureuse pour vous avoir retrouvé?... est-ce que...— Mariette! s*écria le hussard. — Bastion! s'écria Mariette. Ah! mon ami, à mon aide, à mon secours!... Je suis venue d'flaramont pour voir Conscience, qui ne peut plus me voir, lui! et je meurs, entendez-vous, Bastien? je meurs si je ne le revois pas!
Et elle se laissa tomber à genoux, les bras étendus vers le hussard.
— Oh! soyez tranquille, Mariette, dit Bastien; vous le verrez, c'est moi qui vous le promets, ou j'y perdrai mon nom.
Puis, s'approchant du cuirassier :
— Camarade, dit-il, vous voyez, c'est une compatriote, une payse, une amie à moi, qui vient pour voir son amoureux, le pauvre Conscience : vous savez bien, celui qui a eu les yeux brûlés. — Oui, dit le cuirassier, je sais cela. — Eh bien! — Eh bien! la consigne défend qu'on passe, et votre payse ne passera pas. — Oh! si! oh! si! s'écria Mariette; il ne sera pas dit que je serai partie de la maison pour voir Conscience, que j'aurai promis à Madeleine de voir son fils, (vue V^%«"».^^^^^ Iei,è travers tant de dangers, ^ow m'^ikX^Vwa^^^^^'®'^'*'
je suis venue! 0ht quand je devrais forcer les portes comme une voleuse, je passerai!... Quand le sabre de ce méchant soldai devrait me percer le cœur, je passerait
Elle fil un mouvement en avant, mais Bastien Farrêla.
Puis, la tirant en arrière, il se mit entre elle et le cqïrassier.
coiMEirr mjleixtte fit enfin ces quinze bseniebs pas,
SI DIFFICILES A FAIEE.
— Vous avez entendu? dit Bastien au cuirassier qui était en faction à Thôpital. — Quoi? — Ce qu'elle a dit, la pauvre fillet qu'elle passerait quand votre sabre devrait lui percer le cœurt—Obî connu, toutes ces farces-li, dit le cuirassier; connut — Ce ne sont point des farces, dit Bastien, qui, dans son impatience, commençait à se mordre les moustaches, ce qui était mauvais signe chez lui. C'est de la vraie douleur, au contraire, des larmes véritables; et un brave soldat, voyez-vous, camarade, ça peut voir couler le sang des hommes, mais ça ne peut pas voir couler les larmes des femmes.
Le cairassler, sentant le léger accent de menace qui se glissail dans les paroles du \\\i%^^T^,^\\%\^^^<^\Qâ\.Cé-
tait sa manière à lui de faire comprendre qu'il n'étail pas complètement satisfait.
— Et tu crois comme cela^ dit-il, que^ pour les pleurnicheries de ta payse^ je vas manquer à la consigne et risquer vingt-quatre heures de salle de police? Bien obligé! — Et depuis quand ne risque-t-on pas, entre militaires, vingt-quatre heures de salle de police? — Ce serait volontiers pour une aiftre; et encore cela dépendrait de la manière dont le camarade le demanderait. -^ Pourquoi cela : volontiers pour une autre, et pas pour celle-ci? — Parce que celle-ci connaît trop de Russes et de Prussiens pour être une bonne Française. — Cuirassier, mon ami, ditBastien, tu sauras que c'est une bonne Française, du moment où c'est la promise de Conscience et Famie de Bastien. — N'impolrte! je n'en suis pas assez sûr pour > risquer vingt-quatre heures de salle de police.
La lèvre supérieure de Bastien disparut presque entièrement sou? sa lèvre inférieure.
— Cuirassier, mou ami, dit-il, quand c'est moi qui te l'affirme, tu dois en être sûr.
Le cuirassier cligna si fort de l'œil, qu'il eut l'air d'être borgne.
— Et si la caution ne suffisait pas, hussard de mon cœur, que s'ensuivrait-il? — Il s'ensuivrait que, comme J'ai dit que Mariette entrerait à l'hôpital ou que j'y perdrais mon nom, il faudra bien qu'elle y entre^dA^4^ CD de hree, attendu que \e i\e Nft\«. v^^ ^«t\\^ ^^^^
nom... Voilà! — Ton nom? venx-ta me le dire^ afin qae ce soir, à cinq heures, j'aille le crier assez haal derrière le rempart pour que ta l'entendes de quelque lieu que ta sois! — C'est bon! dit Bastien, à cinq heures, du côté de Saint-Marcel... Tu n'auras pas besoin de crier bien haut, attendu qu'on y sera, et plutôt le premier que le second, quoique tu aies de pins longues jambes que les miennes et un plus long sabre que le mien. — Ob! mon Dieu! s'écria Mariette toute tremblante, Bastien! Bastion! si je comprends, vous allez vous battre, et vous battre à cause de moi! — Eh bien* quand cela serait, ma petite Mariette, dit Bastien en regardant la jeune 011e de côté, on s'est battu quelquefois pour de plus vilains minois que le vôtre. — Je ne veux pas, je ne veux pas, Bastien! Je vais aller demander pardon à ce méchant cuirassier, et je le prierai tant, qu'il me laissera passer. — Oh! pas de ça, Lisette, ça gâte les manchettes!. comme nous disons, nous autres hussards. L'affaire est emmanchée, il faut qu'elle se vide. — Mais s'il allait vous arriver malheur par ma faute, Bastien, je ne m'en consolerais de ma vie. — Oh! ne vous inquiétez pas, Mariette; histoire de rire! Bah! les gros talons ne sont pas si méchants qu'ils en ont l'air; et cela pourra bien Onir par une bouteille bue à la santé du père à tous, de celui qui est là-bas, de Nicolas, comme ils l'appellent, les imbéciles! Ainsi, laissez faire à Jean Chaudron sa marclie eV %^ tc^tkVt^-m^^rche devant la porte de rbôpital, el venez ^x^^ mox. — CssŒiraft\i>^^ç!fc
je m'en aille avec vousl dit MarieUe. Mais il faut donc que je m'en aille? — Momentanément, dit Baslien; c'est indubitable. — Mais, Bastien, s'écria Mariette, je ne puis pas m'en aller sans voir Conscience... Vous avez cependant dit que je le verrais, Bastien. — Je Tai dit, et je ne m'en dédis pas.
11 regarda l'horloge de l'église.
— Eh bien ? demanda Mariette. — £h bien ! répondit Bastien, ce sera avant une demi-heure. *— Que je le verrai? — Oui. — Oh ! Bastien ! mon cher Bastien f — Seulement il faut s'éloigner, s'asseoir sur ce banc de pierre et causer un petit quart d'heure raisonnablement. — Ohî tant que vous voudrez, dit Mariette en s'asseyant près de Bastien; mais, dans une demi-heure, je verrai Conscience? — C'est-à-dire maintenant que vous le verrez dans vingt-cinq minutes, attendu qu'il y a cinq minutes qui sont déjà passées depui&que je vousai fait cette promesse.—£t je le verrai malgré ce méchant cuirassier? — Malgré lui.— Expliquez-moi cela, Baslien. — C'est bien simple, Mariette : il ne sera pas toujoursdegardeàla porte derhôpital.— Ahljecomprends; à neuf heures, dans vingt minutes, un autre le remplace. —Justement, Mariette; et comme son successeur ne sera probablement pas aussi chien que lui, il nous accordera ce que celui-ci nous a refusé. — Mais s'il nous refuse également? — J'ai trouvé un moyen pourqu'il ne nous refuse pas, Mariette. — Lequel? — Vous verrez cela. — Bientôt? — Dans un quart d'heure, dit
Bastien, regardant à Tborloge. — Mon Dieu, mon Dieu, que c'est long, un quart d'heure! — Ça, c'est vrai; quand on ne fume pas, ça dure quinze minutes. — Bastien, vous m'y faites songer, mon ami, vous n'avez peut-être encore rien pris. — Deux ou trois petits verres, voilà tout. — Si je vous offrais quelque chose? — Ma foi, comme je vais peut-être rester là deux heures à croquer' le marmot, ça n'est pas de refus, Mariette. — Eh bien! venez vite, dit Mariette en l'entraînant vers un cabaret qui faisait l'angle de la rue; venez, Bastien, car nous n'avons plus que dix minutes. — Bah t dix minutes, dit Bastien; en dix minutes on fait bien des choses. Et Bastien entra dans le cabaret en criant :
— Garçon, une bouteille de^ vin, un morceau de pain et deux verres. — Oh! monsieur Bastien, dit Mariette, moi je ne boirai pas. — Bah! je sais un moyen de vous faire boire. — Vous êtes 'bien malin alors, monsieur Bastien. — C'est ce que nous allons voir.
Et, prenant la bouteille, il versa quelques gouttes -de vin dans le verre de Mariette, et emplit le sien bord à bord.
•— Même ces quelques gouttes de vin? dit-ii en prenant le verre plein. — Même ces quelques gouttes... Vous savez bien que je ne bois que de l'eau, monsieur Bastien.
Bastien leva son verre.
— A la santé de Conscleww, d\V-\\, ^i à l'espoir que vous le verrez dans cinq m\i\w\ft^\ — WV^^\«ii«^\xk\m^
dit Mariette; je ne refuse pas; je craindrais que cela ne me porlât malheur.
Et elle répéta, la pauvre fille, en levant son verre comme celui de Bastieu :
— A la sanlé de Conscience et à Tespoir de le voir dans cinq minutes! — Ah! je savais bien que vous boiriez, moi, dit le hussard en attaquant bravement le morceau de pain, qui, au bout de cinq minutes, avait à peu près disparu, et la bouteille, qui était tout à fait vide.
Neuf heures sonnèrent.
Mariette écouta chacune des vibrations de Thorloge, comme si le marteau du timbre eût frappé sur son cœur; puis, quand le bruit du dernier coup se fut éteint :
— Aht s'écria-t-elle, les cinq minutes sont expirées!
— Venez, dit Bastien.
Il conduisit Mariette à la porte du cabaret, et là, tous deux s'arrêlltent un instant, les yeux tournés vers Feutrée de rhôpital.
Un dragon escorté d'un autre dragon et d'un hussard relevait le cuirassier, recevait la consigne, et s'apprêtait à faire les deux heures de garde à son tour.
Les blessés n'avaient pas voulu avoir à leur porte de sentinelles étrangères, et avaient obtenu de se garder euxmêmes, ou plutôt d'être gardés par les plus avancés d'entre eux en convalescence; de là venaient la succession des armes et la variété des uniformes dans les factionnaires.
Le cairassier et BastieD échangèrent chacau un regard qui, de la part da cuirassier, voulait dire :
— A cinq heures, toujours.
Et qui, de la part de Baslien, correspondait à cette réponse :
— Pardieu! c'est dit.
Puis le cuirassier s'éloigna et disparut à Tangle d'âne me.
— Là, maintenant, dit Bastien à Mariette impatientée, restez là, mon enfant; et quand le dragon m'aura cédé sa place et se sera éloigné à son tour, venez. — Vons espérez donc toujours? demanda Mariette, le cœur palpitant et serré tout à la fois. — Plus que jamais, dit Bastien. Maintenant, attention an commandement.
El il s'avança vers le dragon, avec ce dandinement militaire qui est familier aux hussards en général, et qui était une des grâces de Bastien en particulier.
Sans être lié avec le dragon, Bastien le cooDaissait. D'ailleurs, il y avait entre tous ces pauvres débris de la gloire napoléonienne une grande communion rellgîease : c'était la fraternité du malheur.
Le cuirassier n'avait été si rude et si tenace à Tendroit de Mariette, que parce qu'elle s'était présentée à lui conduite par un soldat prussien et protégée par un laisseipasser rosse.
Céiait de l'opposition nationale pure et simple qu'il avait faite à la jeune fiWe. S^iis \owV^^^% ^vt^»«âaaMi&^
son cœar, tout habitué qu'il était à être couvert d'uoe enveloppe de fer, eût bien certainement cédé aux prières de Mariette et aux instances de Bastien.
Bastien n'avait rien de semblable à craindre de la part du dragon; mais il n'en résolut pas moins de ne point s'exposer à un refus.
11 adopta donc vis-à-vis du nouveau factionnaire une autre manœuvre, et, s'approchant de lui en se dandinant, comme nous avons dit :
— Bonjour, dragon, flt-il. — Bonjour, hussard, répondit le factionnaire.
Il eut une pause d'un instant.
-^ Dis donc, dragon, continua Bastien, serais-tu par hasard disposé à rendre service à un camarade? — Toujours, répondit celui-ci, pourvu qu'il n'y ait pas d'aflfront pour le régiment, et pas d'infraction à la consigne. — Et bien! voici, dit le hussard : tu as bien vu le grand gaillard qui montait la garde ici, et que tu viens de rele^ ver. — Le cuirassier? — Oui, lui-même. — Eh bien? — Eh bien! nous venons d'avoir des mots ensemble. — Bah! — Oui. — A propos de quoi? — A propos d'une payse à moi quhest là-bas à la porte du cabaret, au coin de la place, avec un chien couché à ses pieds.
Le dragon regarda du côté indiqué par Bastien, et passa sa langue sur ses moustaches.
— Oh! oh! dit-il, belle fille, ma foi... et beau. cIlU.^ anssil — Oui, reprit Bastien, no\is «hovi&^q^^^'^^'^
mots, si bien qu'à dsq henre» nous devons aller derrièn le rempart de Saioi-liaroel bous làire an es deux abreevoirs à moaches. — £t tu as besoin de moi poor te servir de tëmoiA, bossardî — Non pas, attenda que, si to me rends le service que je vais te demander, ta seras ici tandis que nous serons là-bas. — < Gomment, je serai ici? Crois-*ta qu'on m'a planté là pour vingt-quatre heures? ^— Attends donc que je t'explique^ ^ J'écoute, dit gravement le dragon. — Ëhbien! le cuirassier, il avait un tic dont je n'ai pas pu le faire démordre. — Un tic? abî ^ Oui. — Lequel? — C'est de se battre anjounThoi à cisq heures, pas avant, pas après. — Drôle de tict fit le dragon, qui ne comprenait point qn'on ne se battît pas toujours. — Or, continua le hussard, j'ai été obligé d'en passer par où il a voulu^ attendu que c'est moi qui l'avais provoqué. -- £b bien? -^ Eh bien! il n'y a qu'un petit inconvénient à cela, e'est que justement, moi, je monte à mon tour ma garde de cinq à sept.-- U fallait le lui dire. •^ Je le lui ai dit, mais il n'a pas écouté. -* Oh f oht H tenait donc bien à ses cinq heures t — Mais puisque je te dis que c'est une locade. C'est au point qu'il m'a oint d'exécuter quatre heures de feelion, deux pour lui, deui pour moi, afin de se pouvoir battre à oioq hewres. Que veux-tu? il paraît qu'il n'est brave qu'à celte heure-là. — Le soldat français est brave à toute heure, répondit seneaeievMmeni le dragon. — Cest juste, reprit le bussanl, qui ne voulait pns coQUm^t tftVolv vtf\^^\'\V%^«Mt
demander an seryiee. Mais^ ta comprends bien, dragon, faî refusé l'offre. — Tu as eu tort, hussard. — Non, parce que je me suis dit : Que diable, dMcl à cinq heures Je trouverai bien un camarade dont je ferai la faction, à la condition qu'à son tour il fera h mienne. Alors, quand je f ai vu remettre en place pour la contredanse, je me sois dit : Bon î voilà mon homme tout trouvé. Cornprends*tu ? — Je ne comprends pas. — Tu ne comprends pas que tu vas me rendre le service de me repasser la consigne, que je connais de reste, et de me céder ta place, moyennant une bouteille de vin de Clamecy qu'on payera au relevé de la faction, et une poignée de main qui voudra dire : Dragon, à la vie, à la mort î — Ouï, dit le dragon ; et alors, c'est moi qui la monterai à cinq heures, tandis que vous vous allongerez sur le pré.». Bout «- Justement. — Ça va, dit le dragon. Seulement, ajouta-t-il en regardant Tborloge, tu me redevras dix minutes, hussard.'— Bon! fîtBastien, on acquittera cela sur la secondebouteille. -^ C'est dit. Voilà la consigne : porter les armes aux supérieurs, les présenter aux grosses épaulettes russes, prussiennes ou françaises, du moment où ce sont de grosses épauleltes, quoi... Ne pas laisser entrer à t'bôpital d'autres femmes que les sœurs grises, à moins qn'eUes n'aient une permission... Ne pas laisser sortir de l'hôpital les malades^ à moins qu'ils n'aient leur exact du chirurgien-major. — Connut dil E^-s^kût, Vîs«^:jours )a même, pour changer. — To>iv^ut^\^^^«^^- "
Mercil Alors, à cinq heures, n'est-ce pas? — Fidèle ao poste. — Et maintenant, dragon, comme tonte peine demande salaire, passe da côté do cabaret, et dis à la jeune fille qui nous regarde, aussi poliment que tu pourras : f Mademoiselle Mariette, Bastien le hussard voudrait vous dire deux mots, à vous et à votre chien. » Elle te répondra : c Merci! monsieur le dragon. » Et ce sera la récompense de ta peine.— Sois tranquille, répondit le dragon; les dragons ont toujours été connus pourra galanterie, et ils savent comment on parle au sexe. — En ce cas, dit Bastien, comme les dragons entendent la manœuvre de rinfanterie aussi bien que celle de la cavalerie, demi-tour à gauche, en avant, marche!
]^e dragon obéit au commandement, et s'avança vers Mariette, à laquelle il dit deux mots en portant la main à son bonnet de police.
Aussitôt Mariette se détacha de la muraille à laquelle elle était adossée, et accourut. — Eh bien! mon cher Bastien, dit-elle, verrai-je Conscience? — Certainement, dit Bastien. — Vous avez donc obtenu la permission? — Non, mais je \ous la donne. — Comment! vous me la donnez? — Sans doute, puisque je suis de garde. — Mais la consigne, Bastien? — Il n'y a pas de consigne pour vous, Mariette. — Alors, je puis entrer? — Vous pouvez entrer. Seulement, si l'on vous demande votre /j/95ez-p8sser, vous direz que vous l'avez remis entre les maias du factionnaire, qu\ nous U twAx^ «^ ^^\\ssk\. —
— - Bien... Ob! merci, merci, Bastien!... Bastien, mon ami, que ferai-je pour vous à mon tour? Bastien prit la jeune fille par le bras et Tatlira à lui.
— Mariette, fit-il, vous me direz un petit mot de Catberine, pour m'occoper l'esprit pendant les deux beures de faction que j'ai à faire.
Et il ajouta tout bas :
— Et pendant les vrngt-qpatrebeures de salle de police que je ferai probablement. — Obi s'écria Mariette, qui n'avait entendu que la première partie de la pbrase, est-ce Dieu possible que l'amour rende si égoïste? — Égoïste? fit Bastien. — Je parle pour moi, Bastien, et non pour vous... si égoïste, que je n'aie pas pensé à vous parler de Catherine! — Eb bien? fit le hussard, comme préparé d'avance aux plus grandes catastrophes. — Eb bien! Catherine vous aime toujours^ mon cher Bastien, seulement, elle vous pleure depuis le matin jusqu'au soir, parce qu'elle vous croit mort. — Ah! dit Bastien fort ému, elle me croit mort, et elle me pleure!.. . Pauvre Catherine, que va-t-elle dire quand elle me re verra avec la tape que j'ai sur l'œil? — Elle dira que vous êtes le bienvenu, Bastien, et que le jour où elle vous revoit ainsi est le plus beau de ses jours. — Vous croyez donc que je puis lui écrire sans crainte qu'un autre décachette ma lettre? — Vous pouvez lui écrire, et n'avoir qu'une crainte en lui écrivant, c'est que les larmes de Joie «ç\'^Va ^«^^«t'^'^'^ Pempêchenl de lire votre \eUte. — K5û\ \i««^^- ^Ssfe^'^
CaUierioe! fit le bussard en essuyant ltti*inêine une larme qui perlait au eoi« de sa paupière; bonne Catherine! — Eh bien! dit Mariette, étes-vous eontent? — Nom d'un nom! je serais bien difficile si je ne l'étais pas? Mais à votre tour d'être contente, la belle enfant, et allez! — Par oik faut-il aller? demanda Mariette loote joyeuse. — Droit devant vous; pas plus malin que cela! — Mais par laquelle de toutes ees portes faadra-<t-il que j'entre? — Parbleu! dit Bastien, voyez... par celle devant laquelle Bernard est couché. — Abl pauvre Bernard, dit Bhriette, je l'a* vais oublié!
Et, faisant un dernier signe de remereîment à Bastien, elle s'élança dans la eour, légère comme une de ces biches qu'elle faisait parfois lever en traversant la forêt de Vtllers-Gotterets.
Bastien la regarda s'éloigner en murmurant :
— Je gagnerai probablement au service que je viens de lui rendre un eovp de sabre et vingt-quatre heures de salle de police; mais bah! je ne m'en dédis point : elle vaut bien cela.
Et ilajonta, en manière de péroraison :
Au rrrégiment, c'était le platsirl...
L'hôpital de Laon avait une chambre t^ot entière con-^ sacrée, non-seulement aux avengles mllftaires, mais «neore aox ophtàlmîqnes de la ville, dont le difrorgien^ major, directeur de ^hôpital, fort savant dans œs sortes ûe cures, surveillait îe traitement»
iCette chambre, destinée aux pauvres malades privés de la vue ou menacés de la perdre, ou près de la recou^ vrer, avait un aspect étrange, dont le )H*iocipal et même Punique caractère êtipl vne profonde tristesse. Cette iris-^ tesse provenait surtout de ce que les vitres étaient recouvertes d*un pafrïer vert qui, bHsani à l'extérieur tou9 les rayons du soleil, empêchait aucune clarté d^y pénétrer. Pour les étrangers admis avec autorisation dans cette partie de l*hospice, c'était un lien lugubre, éclairé d'une hieur plus trisie que l'obscurité elle-même; des espèces de limbes qui n'étafent pas la n^it, qni n'éiaient pas le four, et où s'agitaienl des espèces de fantômes marchant silencieux et les bras étendus, ou qui, des heures entières, demeuraient assis, appuyés à la muraille, sans prononeer une senfe parole.
En entrant éêmi ce sombre royaume de V^ tjb!^<i^^v. cœar était pris d'une atixiélè s^w^v^. 0\v ^^ ^\n. ^^
descendu vers les régions inférieares du monde mystérieux, on faisait une halte à moitié chemin de la vie à la tombe, dans une station funèbre qui, n'étant déjà plus Texistence, n'était pas encore le sépulcre. Avant de rien saisir distinctement, les yeux devaient s'habituer à cette teinte verte du papier qui recouvrait les vitres, et qui faisait que ceux des pauvres aveugles dont la vue commençait à revenir étaient presque aussi tristes de ce jour factice, qui leur était rendu, que de l'obscurité de laquelle ils sortaient. Tous, à quelque degré qu'ils fussent de la maladie ou de la convalescence, portaient une visière verte abaissée sur leurs yeux, de sorte que le chirurgien qui les traitait était obligé lui>iâême d'appeler ces spectres par leurs noms, pour les distinguer les uns des autres et pour appliquer à chacun le traitement que réclamait le degré d'intensité ou d'amélioration auquel était arrivée la maladie.
Au moment oii nous sommes-parvenu, la chambre des aveugles, immense salle de trente pieds carrés à peu près, était peuplée de huit ou dix malades seulement.
Conscience était un de ces huit ou dix malades.
Malgré le malheur qui lui était arrivé, le jeune homme n'avait perdu ni sa foi ni sa sérénité. Cette espèce de monde invisible dans lequel Conscience avait d'ailleurs toujours vécu ne lui avait point fait défaut : depuis que son regard était privé de la vue du monde extérieur, il sva/ty si VùD peut dire ainsi ^ v^oii^^ \\^^ v)v\\ ^\ikks^
dans le monde intérieur où s'agitent les rêves des foos et des extatiques, deux classes de malades que les médecins, matérialistes pour la plupart, rangent dans la même catégorie.
Mais il n'en était point ainsi des pauvres aveugles, compagnons de prison et d'obscurité de Conscience : pour eux, le jeune inspiré était un puissant consolateur qui, à défaut du monde réel, dont ils étaient exilés, leur révélait un autre monde; celui-là peut-être qui est visible aux yeux seuls de la mort, que, par un étrange privilège, Conscience avait toujours entrevu tivec les yeux de l'âme, et qu'il voyait, nous l'avons dit, plus distinctement encore depuis que les yeux du corps étaient éteints.
Ils se tenaient donc d'habitude groupés autour de Conscience, qui, sentant que la consolation tombait de ses lèvres, laissait parfois déborder de son cerveau toutes ces merveilleuses visions qui l'illuminaient; tant que Conscience parlait d'un autre monde à la douce lumière, lumière éternelle, bonne pour le jour^ bonne pour la nuit, dont Dieu était le soleil, et les anges les étoiles, où tous les bons cœurs, oiî toutes les saintes âmes se trouvaient réunis, pour recevoir la récompense éternelle du bien momentané qu'ils avaient faitpendant cette vie périssable; tant qu'il décrivait ce monde, fait à l'instar du nôtre, car telle est la faiblesse de l'homme, qu'il ne peut inventer même dans le rêve^ tant qu'il décrivait ce ifiA^4<^<».^V^ foi avec ses belles forêts omY^Teu^^s^ ^^^ N^^Vfc^ Nps^^è*^
brodés de fleyrs^ sas grands lacs paisibles» ses rivières murmuranles, ses oiseaux aux mlHe eonreurs pariani ia langue des JioflMnes, ions l'écootcient» et, en i'éooataot, voyaient si bien que, pendant un instant, les pauvres aveiigles ne regrettaient plus rien, ear Goasclence leur rendait par le rêve plus <}u'iU t'avaient perdu dans la réaiilé, et 4oos soupiraient, non phis pour ee monde du passé qu'ils avaient perda, mais pour ce mondeile l'aveDîT qui leur était révélé.
^ulemeat^ il arrivait «n moment ou la parole tarissait aux lèvres 4a jeuae homme, ainsi que, dans les grandes ardeurs d'aoèt, tarit une source où Ton a trop puisé* Alors cette lumière aUiimée dans les imaginations par le brûlant discours du révélateur s'éteignait peu à peu, comme, après ie divin service, s'atteignent un à un les cierges qui éclairaient une église et faisaient re^tendir la blanche nappe et les ornements d'or de l'autel* Alors, les pauvres aveugies se retrouvaient, non plus dans leur simple nuit, mais dans la double obscurité physique et morale où les replongeait l'absence de la parole. Alors, chacun allait silencieusement et à tâtons s'asseoir à sa place accoutumée» car telle est la force de l'habitude, que les aveugles eiu>-raêffles ont une place de préférence; chacun, disons-nous, allait aiiencieusement et à tâtons s'asseoir à sa place accoutumée, emportant un lambeau dâ cette âêame, lueur du iour, dernière flamme allumée é /â lampe iu tabernacle, et ftu'A enVcc^fiiAW ^%&%v:)i&
- iS -
esprit avec un coite {uireil à celui qu'avait la vestale anlH que pour le feu sacré, dont la vie était sa vie,dont la mort entraînait sa mort.
Quant à Conscience, au contraire, tandis que ses compagnons suivaient ces lueurs éparses de ses rêves, comme des voyageurs perdus suivent des follets bondissant sur la prairie, lui retombait dans la réalité, lui revoyait les deux cbaumières, s'élevant aux deux cotés du diemln, celle de gauche avec sa cottroone de pampres, celle de droite avec si robe de lierre, et, dans ces deux chaumières, vivani d'une vie commune, attristés par son ab^^ sence et par son malheur, le vieux père Cadet, gisant sur son lit de douleur, Madeleine pleurant, dame Marie et Mariette priant, tandis que l'enfant, insoucieux comme son âge, courait à ce beau soleil de mai que Conscience ne pouvait plus voir, après les belles mouchAg d'émeraude et les beaux papillons d'or et d'azur.
Il était assis dans l'angle le plus éloigné de la porte, plongé dans ces sombres réflexions, lorsque tout à coup il tressaillit : il lui avait semblé qu'un bruit in^ercepti* ble, mais inaccoutumé, avait fait craquer les marches de l'escalier; il avait cru e&lendre son nom prononcé par une voix de femme; il avait perçu cette douce plainte que jette d'avance un chien qui va revoir son maître après une longue absence; il sentait, par son cœur, si accessible à ce genre d'intuition, que quelque chose de doux^ 4A^^^&^s^^ ée consolateur, comme \a venw 4'%tk\wiîfc^ ^%^^x<si^^«^
de lui! Inslinctivement, il se leva, marcha vers la porte, haletant et les bras teDdus,[dans une direction aussi juste que sMl avait retrouvé la vue. La porte s'ouvrit en ce moment : quelque chose comme une efQuve magnétique s'établit entre lui et la personne qui apparaissait sur le seuil... Un seul cri s'échappa des deux poitrines :
— Mariette! Conscience!
Et, avant que ce cri fût achevé, les deux jeunes gens étaient dans les bras Tun de l'autre.
Mais à ce cri de joie succéda chez Mariette un cri de douleur. En détachant sa tète de la poitrine de Conscience, Mariette avait rouvert ses yeux, un instant fermés et alanguis sous le poids de son émotion; ses regards étaient tombés sur cette sombre salle; elle avait vu ces spectres assis le long des murailles se soulever avec lenteur et s*approcher en trébuchant; et alors, se rejetant d'effroi dans les bras du jeune homme, elle s'écria, avec ee pénible accent qui contient à la fois de l'amour, de la pitié et de la douleur :
— 0 Conscience! mon pauvre Conscience!
Et ses bras tombèrent inertes près d'elle, comme si les forces I lui manquaient, et elle ne se soutint debout que grâce au point d'appui que donnaient à sa tête languissante la poitrine et l'épaule de son ami.
Conscience comprenait si bien tout ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille, qu'il n'essaya pas même delà consoler; il la prît, la serra àaï\^ sea\$t^%,^wo^fc\^sa^
de murmurer son nom, de le répéter vingt fois comme eût fait un écho venu du cœur, tandis que Bernard, qui semblait comprendre que son tour n'était pas arrivé, se tenait à deux pas,* attendant que cette joie douloureuse eût épuisé ses éians et ses angoisses.
L'humble animal comprenait son infériorité dans la chaîne des êtres, et attendait que Tamour de Conscience vînt le trouver en se baissant jusqu'au degré où l'avait placé la nature.
Et cependant la joie l'emporta bientôt sur la douleur de Mariette; un soupir s'échappa de sa bouche moins péni* ble; son regard se releva vers le jeune homme moins douloureux: et ce fut avec un accent plein de reconnaissance déjà, sinon encore plein de bonheur, qu'elle répéta une seconde fois :
— Gonseiencet mon pauvre Conscience!
Cependant ces pauvres aveugles, que Mariette avait vus se mouvoir à son apparition, s'étaient tout doucement rapprochés d'elle, et avaient formé un cercle autour de leur ami', ils touchaient des mains la jeune fille comme s'ils eussent voulu connaître cette bonne Mariette, dont Conscience leur avait si souvent parlé, et qui pénétrait dans leur enfer, comme Jésus crucifié, sinon pour les racheter tous, du moins pour racheter l'un d'eux. Le toucher de toutes ces mains bienveillantes, mais curieuses, effraya Mariette et la tira de Tespèce de torpeur dans laquelle elle était plongée.
£IIe serra CoDscience plus étroitement eœore daM ses bras, et reculant en l'attirant ayec elle et à elle :
— Ofa! mon ami^ dit la jeune fille, prie-le6 donc de ne pas me toucber ainsi, car ils me font peur, ne sachaat pas quelle est leur intention et ce qu'ils i^euient de moi. — Ne crains rien, chère Mariette, répondit Conscience; tons ces gens sont mes amis et tous ces gens-là t'aiment, par conséquent. Hélas! tu ne sais pas une chose, c'est que les pauvres aveugles y voient avec les doigts; ils touchent tes habits pour te connaître un peu; s'ils osaient, Fis toucheraient ton visage pour te connaître toot à fait; laisse-les faire, Mariette, car il n'y a pas en eux la moin* dre intention mauvaise. — 0ht les pauvres amist dit Mariette; s'il en est ainsi, je leur pardonne de grand cœur; mais enfin. Conscience, comme il me semble que cela ne doit point se faire, viens t'asseoir avec moi sur uo banc, et dis-lenr de nous laisser causer un peu; f ai tant de choses, tant de choses à te dire! si tu savais!
£t elle conduisit, en efiet, Conscience sur un banc oà elle s'assit à côté de loi en serrant ses mains dans les siennes.
Nous n'essayerons pas de suivre les deux enfants dans ce premier, épanchement du cosor qui, après une si longne absence, jaillissait du choc de leur réunion.
Seulement un être doué de la voe, perdu parmi les
pauvres aveugles, eût pu voir le visage de la jeune fille
exprimer tous lessenlimenVs OLftsoiv^mA^v^î^^afcxNsswi
toHr de Ift joie à la doaleur et de Fmdioasiasme aux larmes.
Par intervalles ^!e pressait plus énergi^oemeot les maios de GooscieDce; e'est qu'alors elle versait avec son amour le baume de Tespérance dans le eœar du jieaBe bomme. Les sons à peine pereeplibfes de sa voix^ tant elle parlait pour son bien-aimé seul; étaient, en ees mottentS'* là, pénétrants et suaves eomme les notes d^un chant d'à • moor.
De son côté, CoDScienee avait ealevé )a visière qui couvrait ses yeux, comme si, en enlevant cette visière, ii eût eu unecbance de plus de revoir Mariette. Sa prunelle sans regard et recouverte d'une taie blancbâtre était levée vers le ciel, et sa tête, légèrement renversée en arrière et appuyée à la muraille, laissait voir tout son visage mé» lancolique, empreint d'une rêveuse attention^
Tout autour d'eux les aveugles se tenaient en cercle et à distance, voulant, comme i\& pouvaient, entendre ce que les deux amants disaient tout i)as, et r^rdant, eomme s'iN^ pouvaient les voir, le jeune ^homme et cette jeune fille aux bras entrelacés, aux têtes réunies, aux cœurs inséparablesy avec leur cbien couché i leurs pieds comoie un symbole. Groupe charmant posant sous rœil miser !«cordieux du Seigneur.
Au milieu de cette douce et tendre causerie des deux jeunes gens, la porte d'entrée s'ouvrit iQQt à coup et l'inârokier en cfae/ entra dans la cYvQLttvVÎK.
Mariette et GoDscience étaient si bien masqués par les aveugles, qu'il ne les aperçut point au premier abord.
Cependant, au bruit qu'il avait fait en ouvrant la porte, tout le monde s'était retourné, et si les aveugles ne pouvaient voir sa colère, ils la devinaient.
— Où est, demanda Tinfirmier, la jeune fille qui s'est introduite ici sans permission?
Mariette frissonna de tout son corps et se dressa debout contre la muraille, mais sans oser répondre.
— Voyons! est-on muet en même temps qu'aveugle, ici? continua l'infirmier bousculant deux ou trois malades et faisant invasion dans le cercle. — Qu'y a-t-il donc, monsieur l'infirmier? demanda Conscience. — Il y a que cette jeune fille^ reprit celui-ci, a pénétré dans cette chambre en disant qu'elle avait remis sa permission au factionnaire; que je suis allé moi-même demander cette permission au susdit factionnaire; que celui-ci a cherché inutilement pendant dix minutes dans ses poches, et a fini par dire qu'il l'avait perdue; mais mon rapport est fait et le hussard, en descendant de garde, en aura pour ses quarante-huit heures de salle de police. — Oh! monsieur, dit Mariette de sa voix douce et en joignant les mains, ayez pitié, je vous prie : ce hussard, c'est notre pays, Bastien; il sait combien j'aime Conscience, combien j'avais hâte de le voir; il avait vu ma tristesse et mes alarmes quand le cuirassier m'a repoussée, et il s'est
dévoué pour moi. Oh! monsvewt, u<& WV l^vVfts i^as de
peine pafce qu'il a été compatissant. — Ainsi donc, fit l*infirmier^ c'est vrai, ce dont je me doutais? — Pardon! monsieur, demanda Mariette, mais de quoi vous dontiezvous? — Que vous n'aviez pas de permission. — Non, monsieur, dit Mariette. — Comment! non? — Je dis que non, que je n'ai point de permission, mais seulement ce laissez-passer.
Et elle tira timidement de sa poitrine son passe-port russe.
L'iofirmier en chef jeta les yeux sur le papier.
— Qu'est-ce que ce cachet, qu'esi-ce que ce laissezpasser? dit-il; je ne connais pas cela; c'est valable pour circuler sur les routes et non pour se glisser dans les chambres des malades. Allons! allons! dehors, la belle fille, et plus vite que cela! — Oh! monsieur, s'il vous plaît, dit Mariette. — Hein? fit l'infirmier étonné qu'on lui résistât, même par une prière. — Une petite demi-heure encore, monsieur, rien qu'une petite demi-heure, je prierai le bon Dieu pour vous, et de reconnaissance je vous baiserai les mains. — Trêve d^enfantillage, jeune fille, dit l'infirmier en homme qui a sa résolution prise de ne pas céder. — Eh bien! non,' reprit Mariette; jecomprends, une demi-heure, c'est trop, un petit quart d'heure seulement!— Pas un instant, pas une minute, pas une seconde, dehors! dehors! — Au nom du ciel, monsieur, dit Mariette au désespoir; j'arrive de l'autre, bout da dft^-îctVR.ment, j'ai fait quinze lieues eu uu \o\it, ^tk'CA^>K»wV«Nfc^
DIEV ET DIARl.R. T . 7\ . ^
eharilables qoe j'ai rencoiitrées sur mon cheou'o, poor revoir Conscience; je sois déjà cause qu'il y a un duel entre deux hommes et qoe le pauvre Bastion va être puni de sa pitié pour moi; enOn, je revois Gooscience, qui ne peut me revoir, lui, et à peine l'ai-je serré dans mes bras, à peiae ai-je commencé à lui dire quelques mots de consolation, que vous me chassez. Ah! si vous saviez tout ce qui nous reste à dire, oh! j'en sois sûre, vous auriez pitié de nous!— Sortiras-tu, ou non? s'écria l'inOrmiereB frappant du pied, ou faudra-t-il que je te pousse i la porte par les épaules? — Monsieur, monsieur! ne me faites pas mourir! s'écria la jeune ille; lais*toi! Bernard, ne gronde pas ainsi : monsieur es4 bon, monsieur permettra que j« reste quelques minutes encore; il aura pitié d'un pauvre aveugle, il ne voudra pas loi déchirer le coeur. Ikf oosienr, vous êtes homme aussi, vous, et un pareil maiëeur peut vous arriver. Eh bien! si vous étiez privé de la vue à votre tour et que votre mère, votre sœur ou votre amie vint pour vous voir, est-ce que vous ne seriez pas au dér sespoir, dites, qu'on voulût la renvoyer? Aussi vous ne me renverrez point, n'est*ee pas, non bon monsieur! Vous me laisserez ici pour soigner Conscience, non pas pendant une demi-heure, non pas pendant on qvart d'heure, non pas pendant quelques minutes, mais jusqu'au moment où il aura obtenu do quitter l'hôpital et de ivf^i^/r âHaramoot. Oh! mon bon monsieur! pour l'a* wour de Dieu, je vous en pv\e, \^ nw» «^ «^^\^^\
— Bl —
£t la pMvre Mariette UmlM à genoax^ mailriiaiitde stt petite main Bernard, qui, les yeux sanglant, l'haleiae haletante, et battant, comme un lion, ses flancs de sa queoe, éiait prêt à s'étaneer 4uir rinfirmier.
De leur côté les «veugles murmuraient; cette oruauté sembkit lesaUeindre tons dans la personne de lear ami Conscience,
GoBscienee se tenaii debout, siiescieux, mais les bras crispés; en sentait que le pt«ox jeune bomme appelait à 99B secours toute la patknte bonté dont Tavaii doué la Providence.
L'infirmier saisit Harietie par Je bias»
-~ Taisez^-voust dii-^ilaux aveugles qui manauraient; tals-loiS dit-il à Bernard grondant; que toot le monde se taise et obéisse, ou je fais tuer le chien et j'envoie la fille à l'hôpital.
II n'avait point achevé cette double menace que, tandis que Marietie, tonjoors à fenoux, retetait^ Bernard prêt à étrangler «et homme, il seatilse serrer aaiiour de sa gorge une espèce d'anneau de fer qai A'éiait riea aatre chose que les deux mains réunies de CSooseiance qui, pour la première fois de sa vie, réunissait easenble la fl»anaee «i l'aeiieia*
— Âht dit le jeune homme, pÂiissafit et fixant sur. lut ses yeax a«xquais â'abseoce de la vie donnait une expression terrible, aht malheureux méchant bomme^ Csakc^x^^ lien, tu laerasBernarà et tu enNen^^^wV^v^^^^^'^^^''-
Aht tu es bien heureux que celle chambre soil si sombre et si sourde que Dieu^ sans douie, ne l'a ni vu ni entendu!
L'infirmier poussa un cri élouffë, la respiration lui manquait; Tindignalion des pauvres malades grondait autour de lui comme un orage prêt à le submerger.
— Conscience! s'écria Mariette, retenant Bernard d'une main et saisissant de l'autre un des bras du jeune homme, Conscience! au nom. do ciel, lâche cet bomme^ et bien certainement de lui-même il se repentira do mal qu'il nous a fait. — Tu as raison, Mariette, dit Conscience en laissant retomber ses deux mains à ses côtés, tu as raison^ ne nous faisons pas plus malheureux que nous ne sommes; viens, Mariette, viens que je l'embrasse encore une fois.
Puis sentant les efforts que faisait Mariette pour retenir le chien :
— Ici, Bernard, ici, à moi! dit-il, pauvre ami, j'étais si heureux que je n*avais pas encore pensé à toi.
Bernard, joyeux de ces mots, les premiers que son maître lui eut adressés, oublia l'infirmier à l'instant, et se dressant tout debout contrti son maître, il passa avee un grognement plaintif et joyeux à la fois, sa langue caressante sur ses yeux éteints.
Mais Mariette avait compris qu'un homme était là qu'il faUait désarmer.
Elle lieba Conscience, eV aN^t \ïft^ ^xçwNfe ^^^ ^<èrt
qu'on n'eût pu l'attendre de son état et de son âge, elle g'avança vers l'infinnier, calme en apparence, mais ne pouvant retenir deax grosses larmes qui roulaient silencieusement sur ses joues.
— Monsieur, dit-elle, je m'en vais, mais pardonnezmoi, pardonnez à Conscience, pardonnez à Baslien; je vous promets que Dieu, qui nous donne à tous l'exemple de la miséricorde, vous en récompensera, car ce sera une bonne action. Vous aussi, vous avez un cœur et c'est à ce cœur que j'en appelle. Oui, n'est-ce pas, vous serez assez bon pour oublier, et moi je parlerai de vous à Dieu dans mes prières?
Soit que l'infirmier ne voulût pas s'exposer à avoir à lutter une seconde fois contre'^les mains de Conscience et contre les dents de Bernard, soit qu'il fût désarmé par cette soumission :
•— Eh bien! dit-il, retirez^vous, et si la contravention reste secrète, si le silence est gardé, par pitié pour vous, la jolie fille, je ne dirai rien.
Mariette lui prit la main et la baisa.
— Oh! vous êtes un brave homme, dit-elle, je le savais bien. Oui, monsieur, oui, je m'en vais sur-le-champ; rien qu'un simple adieu encore.
Et une dernière fois elle jeta ses bras autour du cou du pauvre aveugle, lui donnant un long et fendre i)aiser et lui murmurant tout bas à l'oreille ces paroles oa^^vgués:
Alors la pitié l'emporta chez elle sor la crainte.
— Montez, mon enfant, lui dit*elle, et apprenez- moi quel genre de service je pais vous rendre.
Puis elle ajouta avec ce sourire charmant dont les femmes accompagnent leurs bonnes actions :
— £t s'il est en mon pouvoir de faire ce que vous désirez, eh bien! je m'y emploierai de toute mon âme.
Mariette n'en demanda point davantage, et haletante de joie s'élança par les degrés.
La dame attendit Mariette sur le seuil de la porte ouverte.
Elle prit la jeune fille par les de^x mains et, Pattîrant dans l'intérieur de l'appartement :
— Pauvre enfant! dit-elle, venez et raeoaiei-moi la cause de celle grande désolation.
Puis elle força Mariette de s'asseoir sur une chaise.
Mariette obéit; mais avant de parler, toute tremblante, elle montra à la dame un ofOeier assis dans la chambre même où elles étaient, devant un bureau sur lequel il écrivait, et dont le collet brodé d'or, comme celui d'un général, l'inlimidait fort.
La dame la comprit, avec cette certitude dlntuilion que possèdent les femmes.
— Oh! ne vous inquiétez pas de ce monsieur qui travaille, dit-elle; il est tout à ce qu'il fait et ne s'occupe pas de nous le moins du monde. -^ Ainsi, vous permet -
tez donc que Je vous dise loul, ift^A^\».^1 — V^^^^'^^^
^rie, ma chère eofanl. '
El il y avait dans la voix qui pressait Mariette an tel accent d'intérêt tendre et de douce pitié, que Mariette n'bésita plus.
— Eh bien! madame, voici toute Thisloire, dit-elle : nous sommes de pauvres paysans du petit village d'Haramont, situé à l'autre bout du département, à quatorze ou quinze lieues d'ici. Nous vivions, ma mère, moi et mon jeune frère, le père Cadet, Madeleine et Conscience, dans deux chaumières situées en face l'une de l'autre. Nous ne nous étions jamais quittés, jamais perdus de vue un seul instant. Nous nous aifnions comme si nous eussions été d'une même famille, à l'exception-que j'aimais Conscience peut-être encore plus que mon frère.
Mais la conscription vint et nous emporta Conscience. Nous nous quittâmes... ou plutôt il nous quitta... Nous reçûmes plusieurs lettres de lui, pleines d'espérances d'abord, et-qui nous soutinrent dans la voie de la résignation; mais, enfin, il en vint une dernière... Âh! madame! une dernière, dans laquelle Conscience écrivait à sa mère qu'il avait les yeux malades, et qu'il craignait de perdre la vue; mais, dans celle-là, en était enfermée une autre pour moi, où il me disait tout! c'est-à-direqu'ilélaitaveugle pour la vie!... Oh! madame! madame! à cette nouvelle, j'ai failli mourir! je suis tombée évanouie sur la roule, sous les arbres, ne voyant plus le jour, ni le soleil, ni rien de ce qui m'entourait.
Heureusemenl, Dieu m'a \\ie^W\\\>VKv\^^>^'SJ^^^^
moi, il m'a rendue à Texislence^et, en me rendant à l'existence, m'a inspiré fidée de venir rejoindre Conscience, de venir soigner le pauvre enfant, qui, depuis ^ngt ans, avait auprès de lui deux mères et une amie, et qui maintenant n'avait plus personne... Alors, J'ai été toucher le prix d'un veau que nous avions vendu, et je sms partie, décidée à faire la route à pied en trois jours; mais de bonnes âmes ont eu pitié de mol, m'ont recueillie sor le chemin; de sorte que, tantôten voiture, tantôt à âne, sans avoir rien eu à dépenser, je suis arrivée en un seul jour. Ce matin, j'ai vonlu entrer à l'hôpital, ntais on m'a dit que personne n'y entrait, et surtout chez les aveugles, sans une permission...
A qui m^adresserf Je ne connaissais personne, et ne vous avais pas vue encore. J'implorai un pauvre garçon de mon pays, Bastien, un hussard, qui, pour moi, va se battre probablement aujourd'hui, ce qoi ajoute encore à mon désespoir .. Bastien prit la garde d'un de ses camarades, et me laissa passer malgré la consigne, disant que, pour moi, son amie, il pouvait bien risquer deux jours de salle de police. Alors je suis entrée, madame; je me suis glissée dans la salle des aveugles... Y ètes-vous enirée jamais? Oh! c'est bien Iristet... J'y ai revu Conscience, et j'étais bien henreuse et bien mallienreuse k la fois près de lui^ quand t'inûrmier en chef est arrivé, a voulu ne faire sorlir de force, et, comme ie résistais, il m'a in-
sultée, presque battue!...
L'homme au coHet brodé d'or fil un mouvement.
— Oh! s'écria Marielle, qui vil que, sans te vouloir, elle veiMiil de porter une dénonciation contre un homme : Il a bien dil que ce n'était point sa faute, qu'il était forcé d'agir ainsi, que sa consigne étail là... de sorte que je lui ordonne, oh! bien sincèrement, oui, de lout mon cœur> surtoul depuis que vous ai trouvée... Alors je surs sortie comme nne foHe, promettant à Conscience que je trouverais qo^qu'on pour nous protéger, pour nous réunir, pour empêcher que nous fussions séparés désormais... eleli sortant, les mains et les yeux levés au ciel, je vous ai vue, madame, et il m'a semblé, je ne sais pourquoi, que c'était vous qui alliez être cet ange protecteur que je cherchais... Voilà pourquoi je vous ai tendu les bras, voilà pourquoi j'ai crié à vous, voilà pourquoi je suis venue, voilà pour^ quoi je suis à vos pieds!...
Et Mariette, en effet, étail tombée aux pieds de la dame, dont le visage, pendant qu'elle parlait, s'était tout doucement couvert de larmes, et, sans que celle-ci piit l'en empêcher, elle baisait ses genoux avec autant de dé« votion qu'eHe eût pu faire de ceux d'une madone.
dépendant la dame ne répondit rien; seulement ses yeux interrogèrent l'oflBcier au collet brodé d'or, qui se retourna, et rencontrant les regards de la dame, flt un léger signe d'entente.
PuiSi s'adressant à la jeune fille :
— Mon enfdnl, dit-il, je rfal v^% \i\^îi ^tiV.^xsàs^X'^ v^j^-
meDceroenl de celte histoire, altenda que j'écrivais... Vous dites que ce jeune homme, ce malade, cet ayeugle, s'appelle Conscience? — Oui, monsieur le supérieur, dit Blarietle, qui, aux premières paroles de l'oflScier, s'était relevée. — N'est-ce pas un soldat d'artillerie qui a eu les yeux brûlés par l'explosion d'un caisson? — Oui, moDr sieur le supérieur, c'est cela même; — Et que vous est ce soldat, ma belle enfant? Est-ce votre frère? — J'ai déjà raconté à madame, dit Mariette en baissant le front. — Oui, mais je vous ai dit aussi, moi, que je n'avais pas entendu.
Mariette releva doucement ses yeux chastes et limpides, et, les fixant sur l'oflScîer :
— Non, monsieur, dit-elle, je ne suis point sa sœur; mais depuis notre enfance nous demeurons l'un près de l'autre, presque sous le même toit; une seule de nos deux mères, la mienne, nous a nourris du même lait; ses parents sont les miens.:. Enfin, depuis que nous savons ce que c'est que le travail, la joie ou la douleur, joie et travail nous sont communs, si bien que j'ai cru longtemps qu il était mon frère... — El vous ne le croyez plus maintenant? — Depuis qu'il est malheureux^ monsieur, j'ai compris que je n'étais point sa sœur.
L'officier se leva à son tour, quitta sa table et s'avança vers Mariette.
La jeune fille tremblait bien fort; mais la dame lui pril la main, ce qui la rassuTa mv\ v^xi.
— Pauvre enfant! dit la dame. — Alors vous rairnez? demanda Fo£Scier. —Oh! oui, monsieur, s'écria Mariette avec expansion, et de toute mon âme ! — Mais cependant, à moins que vous ne soyez riche... L'officier s'interrompit avant de finir sa phrase.^ Avez-vous quelque bien ? — Monsieur, le grand-père de Conscience avait des terres qu'il labourait lui-même avec un âne et un bœuf; mais il est tombé en paralysie, et il ne peut plus les labourer... En outre, il doit encore quelque chose sur ses lerres. Peut-être, ce qu'il reste devoir, ne pourrat-il pas les payer, car les Cosaques ont bivaqué dans nos plaines, et leurs chevaux ont tout foulé aux pieds; de sorte que, j'en ai bien peur, Conscience ne sera pas plus riche que moi... — Eh bien! mais, ma chère enfant, s'il n'est pas plus riche que vous, vous ne serez pas raisonnable de devenir la femme d'un pauvre aveugle. — Plaît-il, monsieur? demanda Mariette, qui n'avait pas biea coin^iri». — Je dis qu'il faut vous consoler du malheur arrivé à Conscience, mon enfant, et en aimer un autre.
Mariette frissonna par tout son corps.
— Moi, monsieur, s'écria-t-elle, moi oublier, moi abandonner Conscience! parce que, pauvre cher ami, il ne sait plus se conduire et ne sait plus marcher! Moi cesser d'aimer mon frère, mon fiancé, parce qu'il est malheureux!... Oh! monsieur, ne me dites plus de ces choses-ià, car elles me traversenl te <:.«.\\t <i.^\S!KSv^\5w\îsss\^ (Tan eouteaoy et me font froid v^t VwiXX^^w^'^^
Et la jeune fille, se renversant en arrière^ sembla près de défaillir, comme si, en elDfél, elle eût été frappée au cœur.
La dame se le^'a yîvement et la souliiK dans ses bras.
— O mon ami t mon ami t murmurait-elle, tous avez fait bien mal à la pnuvre enfant. — Ce n'est point à mauvaise intention, dit Tofficier, et je vais l«î en donner la preuve.
Alors se tournant vers Blarietle :
— Ma belle fille, dit-il, tu serais donc contente si ton ami pouvait retourner avec toi dans son villag[e ?
Mariette releva la tête, interrogeant Polficier du regard, comme quelqu'un qui croirait avoir mal étendu.
— Pardon! monsieur, fit-elle... — Je demande, mon enfant, si tu serais contente de retourner au village avec ton ami?
Mariette jeta un cri; une expression de jofe, d'étonnément, de doute, expression impossible à décrire, passa snr son visage; ses grands yenx bktts, limpides eonme Tazur du ciel, ouverts et interrogateurs, restèrent Èiés sur l'officier, dont ils semblaient provoquer les paroles.
-* Contente?... heureuse?... babntià-t-elle. 04i!.mon-
sieurj une pareille question est tout près de m'éler le
sentiment... Je vous en prie, monsieur, ne me trompes
pas... Après tout ce que j^ai souffert, ee serait me t«er1...
Esi^ce qu'un pareil bonView fc?\ v^o\«ife>ft, %^\.-^ ^siga^W <î«t
ffossibJef Est-ce. qi\e\e pu\sV«a\*wc^
Et elle tendit ses mains suppliantes vers l'oificier.
— II faut toujours espérer, mon enfant^ dit Toffîcier^ Seulement,, si les gens qui vous ont donné l'espoir ne réussisseoi pas, il ne faut point leur en vouloir pour cela. — Ofa! dit Mariette, vous allez donc essayer?
L'officier fil en souriant un signe de tête.
— Je vais faire de mon mieux, dit-il. — Oh! madame, dit Mariette, que pourrais-je donc bien faire pour prouver à monsieur votre mari toute ma reconnaissance? —^ Embras£ez-moi, mon enfant, dit la dame.— Aht ce sont vos genoux, ce sont vos pieds que je dois embrasser.
La dame la prit dans ses bras et approcha son front de ses lèvres.
Quant à l'officier, qui n'était autre que le chirurgienmajor, il ceignit son épée, qui était sur une chaise, prit son ehapeau, fit un signe de tête à sa femme, un sourire à Mariette, et sortit.
Mariette n'avait plus la force de remercier l'officier : quelques mets inintelligibles s'échappèrent de sa bouche et semblèrent suivre son prolecteur à travers les degrés, qu'il descendait rapidement.
— Et uainteiuint, dit la dame, restée seule avec Mariette, maintenant que vous êtes un peu iranquillijsée, occupons-nous des soins plus matériels de oetie vie. Il est près de midi, et je pense que vous n'avez enciore rien pris. — C'est vrai, madame, dit Mariette, excepté quelques gouites de vin, ce matin, 4 U s^t^VÀ ^«^C^s^^wX^Vk^R.--^
Oui, m&is vous n*avez point mangé? — Oh! comment vouliez-vous qae je mangeasse, madame? c'était ooe chose impossible : j'avais lé cœur trop serré! — Eh bient dit la dame, à présent que Fespoir vous a un peu desserré le cœur, il s'agit de déjeuner* — Ob! mon Dieu, madame! dit Mariette, confuse de tant de bonté. — Qui sait? si Conscience vous est rendu... — £h bien, madame? — £b bien! vous partirez prqbabiement tout de suite.— Oh! sans perdre une minute! — Alors vous comprenez bien que, pour ce voyage, il vous faut prendre des forces.
Elle sonna. La servante parut.
'— Vous allez servir à déjeuner à mademoiselle, dit la dame; surtout, un bon bouillon, c'est ce dont elle a le plus besoin. — Ah! dit Mariette, il n'y a que Dieu, madame, qui puisse vous récompenser de tant de bootés! — Et j'espère qu'il me récompensera, dit la dame, en vous donnant le bonheur.
Le cœur de Mariette débordait; elle ne savait plus dire sa reconnaissance; à peine pouvait-elle parler. Elle serrait et baisait tour à tour les mains de sa bienfaitrice, et voilà tout.
Au bout de cinq minutes, la servante rentra, et annonça que le déjeuner était servi.
La femme du chirurgien-major prit Mariette par-des* sous le bras, et la conduisit à la f aile à manger.
Mariette, un peu gênée d'abord, s'enhardit bientôt. Celle nature, saine el \'\fto\«t\xse^%ow&^^^Y^'w^^vç. Cai-
blesse, avait besoin d'être soutenue d'ailleurs; la bonne elcbarmanle bôlesse était là, qui la servait et qui la pressait de manger.
 la fin du déjeuner, on entendit dans Pescalier un bruit pareil à celui que feraient plusieurs personnes mon* tant cet escalier.
Parmi ces différentes personnes, lUarielte, qui, dans son inquiétude, prêtait l'oreille à tout bruit, crut remarquer qu'il y en avait une dont le pas trébuchait aux degrés.
— 0 mon Dieu! murmura-f.-elle.
£t elle se retourna vers la porte, saisie d'un grand tremblement.
La porte s'ouvrit, et Conscience, poussé par le chirurgien-major, parut au seuil, le sac sur le dos et tenant un bâton à la main. ' ' •
— Mariette! Mariette! dit-il, lu es ici, n'est-^e pas? £b bien! j'ai mon congé, Mariette! j'ai ma feuille de rouie! je ne suis plus soldat, et il m'est permis de retourner à Haramout avec toi! — Est-ce vrai^ esl-ce vrai^ monsieur? dit Mariette, qui n'osait encore croire aux paroles de son ami. — Mais puisque je te le dis, s'écria Conscience, puisque c'est le bon chirurgien-major qui a fait tout cela!
£t il entra dans la chambre, les mains étendues en avant pour chercher Mariette.
Mais celle-ci n'eut point \a lote^ ii\v \j\\\\ib\.\\tiS&^'^^^^
DiEr ET DIABLE, T. B. ^
démarcher au-devant de lui : elle se retourna vers la femme du chirurgien-major, et, tombante genoux :
— 0 madame! ô ma bienfaitrice! s'écria -t-elle, si vous n'êtes pas sauvée, si le ciel ne vous est pas ouvert, qui donc sera bienheureux ?
El, sans force, l'entourant de ses deux bras, autant pour ne pas tomber elle-même la face contre terre que pour l'adorer et lui rendre grâces:
— Merci! merci ! dit-elle; mon cœur se brise. . . je meurs de joie... merci!...
Mariette avait dit vrai : le Seigneur venait de laisser tomber sur elle dans toute son étendue le fardeau de joie qu'elle pouvait porter; ses bras se desserrèrent, ses yeux s'éteignirent; eiiè poussa un soupir et s'évanouit.
Biais les évanouissements causés par un excès de joie ne sont ni longs ni dangereux. Mariette revint bientôt à elle, et se retrouva les mains dans les mains de Conscience.
11 y eut, dans celte réunion des deux amants, qui Vêtaient crus séparés, un moment de joie suprême à laquelle participèrent les spectateurs de cette joie, qui, au reste, avaient pris une part si active à cette réunion.
Une fois revenue à elle, une fois le digne chirurgienmajor et sa femme remerciés du fond du cœur, Mariette n'avait plus qu'un désir : celui de s'éloigner le plus prom|> lement possible du lieu oii elle avait tant souffert.
Ce désir était si naturel, qu'il n'eut pas besoin d'être
exprimé pour être compris. Le chirurgien-major ûl au pauvre malade la recommandation de se bassiner les yeux avec des émollieuls, quand il .aurait des émollients à sa portée, et avec de l'eau froide, quand il n'aurait pas autre chose.
II était important surtout que les yeux restassent couverts, sinon d'un bandeau qui interceptait complètement le jour, au moins d'un voile vert.
Quant au reste du traitement à suivre, partout où il y aurait un médecin, ce médecin 1 ordonnerait.
Le chirurgien- major voulait absolument que Mariette et Conscience prissent la voilure de Paris, qui les eût, en passant, déposés à Villers-Cotlerels; mais sans doute tous deux étaient préoccupés, car tous deux refusèrent résolument, disant qu'ils aimaient mieux revenir à pied et seuls, que d'être séparés encore, sinon par l'éloignément, du moins par la présence d'étrangers. . Le chirurgien-major et sa femme voulurent accompagner Mariette et Conscience jusqu'à la porte de la rue, où les attendait Bastien.
La joie de Bastien fut vive, lorsque la vue du chirurgien-major et de sa femme lui eut appris tout ce qui s'était passé. Mariette, de son côté, n'était pas sans inquiétude sur celte querelle que Bastien avait prise ù cause d'elle et qui devait se vider à cinq heures.
Mais Bastien la rassura : il avait préparé un coup de tète infaillible, avec lequel il devait couper la figure du cuirassier.
Mariette ne put voir cette conviction de Bastien sans la partager; elte prit donc congé da brave hussard^le cœur assez tranquille.
Bastien avait bonne envie d'accompagner sesdeux amis jusques au dehors de la ville^ mais, comme il supposait qu'ils allaient sortir par h porte de Soissons, et que lui avaitaffaire avec le cuirassier à la porte de Saint-Quentin, c'est-à-dire du côté tout à fait opposé, il ninsista pas trop pour les reconduire.
Baslien les embrassa donc, et prit congé d'eux en leur promettant d*aller les rejoindre aussitôt que possible à Haramont.
LE PfcLSaiIfA&E.
Au sortir de l'hôpilai de Laon, Mariette se nut .en roule, conduisant Conscience; mais, au détour éd la fNremière rue, elle s*arrêta :
— Conscience, dit-elle au jeune homme, n'avais-ta pas, pour vouloir revenir à pied au village, une avtre raisoQ que celle que tu as donnée à M. le major? — Et toi, Mariette, dit Conseienee, qui comprenait qoe son cœur et celui de son amie venaient de se rencontrer. -^ Moi, dit Mariette, j'ai pensé que j'avais fait un vœu... — A Notre-Dame-de-Liesse, n'est-ce pas? — Et comme
dans Ion ayant-Hlernière lettre» cher Gonseienee, dans ta lettre datée de Gbâlons, tu annonçais un désir d'accord avec ce vœu, j'ai voulu savoir si lu consentais à ce que nous l'accomplissions ensemble.-^ C'est étrange, dit Conscience; j'allais te le demander! — Eh bien! mon ami, dit Mariette, tu le vois, nos cœurs sont d'accord, comme Ils l'ont toujours été et comme ils le seront toujours... Partons pour Notre-Dame-de-Liesse.
Restait seulement à s'informer ouatait Notre-Damede-Liesse et quel chemin il fallait prendre.
Le premier passant venu fit l'affaire, et Mariette et Conscience, suffisamment renseignés, se nçiirent en chemin pour gagner la chapelle miraculeuse.
Seulement, il fallait traverser à peu près toute la ville.
C'était un spectacle singulier pour les habitants, attirés sur le seuil de leur porte par leur passage, que la vue de cette jeune fille de la campagne, avec son costume des dimanches, conduisant le pauvre soldat aveugle à travers les rues; d'ailleurs, Laon n'est point une grande capitale, et l'histoire du dévouement de Mariette avait déjà transpiré. Chacun était donc ému, passant ou spectateur stationnaire, à l'aspect de Conscience marchant côte è côte de la jeune fille, son portemanteau militaire roulé sur le dos, son voile vert étendu sur les yeux, et plus encore à la vue de l'orgueil et de la joie qui brillaient sur le visage triomphant de la jeune fille, et qui répandaient sur la
physionomie et la démarche de cette jeune fil'e quelque chose d'éminemment noble et d'admirablement beau.
11 n'y avait pas jusqu'au chien lui-même, ce modeste Bernard, qui n'eût sa part du triomphe de ses maîtres.
Et; pour son compte, Mariette était si fièré de ce triomphe, qn'elle passait la têle haute et le visage rayonnant, pressant le pas, mais sans baisser les yeux sous les regards curieux, jusqu'à l'indiscrétion, qui la suivaient sur son passage.
C'est que, d'un autre côté, Mariette avait grande hâte de quitter la ville. La victoire remportée par elle avait été si chaudement disputée, qu'elle en était encore surprise, presque émerveillée; il résultait de ce senliment de doute qu'elle y croyait à peine, qu'elle tremblait à chaque instant d'être victime de quelque retour du sort, et que des frissons mortels coiMraient par toutes ses veines, à Tidée qn'ime circonstance inattendue pouvait, par un caprice du hasard ou des hommes, lui enlever ce pauvre ami qu'elle venait de reconquérir, à force de persistance, de larmes et d'amour.
Enfin, elle atteignit la porte de la ville, dépassa le faubourg, vit devant elle la longue tile'd arbres bordant la route, la vaste campagne, l'horizon lointain, et respira enfin librement et pour la première fois à pleine poitrine.
Alors, seulement, un cri de joie franc et sincère sortit
de sa poitrine/ ear seulement alors elle se erut réellement sauvée.
— Âb! dit-elle, les yeux au ciel, et en faisant le signe de la croix, alit viens, viens, Conscience! nous sommes libres maintenant, car il n'y a plus rien entre nous et le regard du Seigneur!
Conscience n'avait pas besoin d'être stimulé. Tant qu'il avait été dans la ville, il avait, sinon vu, du moins deviné autour de lui tout ce monde d'importuns et de curieux. Une fois dans la campagne, lui aussi, à son tour, se sentaitlibre, satisfait, heureux, aussi beureuxque peut être une pauvre créature aveugle qui presse sur son cœur la femme bien-aimée de ce cœur, mais qui est condamnée à ne plus la voir désormais qu'avec les yeux du souvenir.
Mais ce que voyait Conscience presque aussi distinctement qu'avec la vue réelle, c'étaient les plaines verdissantes et fleuries; c'étaient les beaux bois touffus et pleins de chants d'oiseaux; c'était ce beau ciel de mai, tout azuré, avec un rare nuage blanc voyageant si lentement dans les plaines de l'air, qu'il semblait une tache de lait au bleu firmament.
Cependant, si bien et si vile que marchassent les pèlerins, ils ne purent faire que cinq lieues ce jour-là, étant sortis de Laon à plus de trois heures de l'après-midi. Ils couchèrent donc à Gia^y, dans l'auberge habituelle des pèlerins.
Là, Afarietle commença d'entrer dans son rôle presque
materne); elle veilla à ce que rien ne manquât au pauvre Conscience; elle bassina elle-même, avec de Teau fraîche puisée à la source, ses yeux ternes et sans transparence, car la pellicule externe de la cornée, atteinte par l'action de la flamme, était en train de s'exfolier; puis, après un repas qui, si modeste qu'il fût, surpassait encore de beaucoup, en luxe et en délicatesse, celui qu'il faisait, depuis deux mois, à l'hôpital, elle le conduisit dans la chambre qui lui était réservée, et se retira toute joyeuse dans la sienne.
Et cependant, c'était le quitter; mais la conviction était, dans son cœur, que celte absence était momentanée, que rien au monde ne les séparait plus l'un de l'autre, et que, le lendemain, au point du jour, elle le retrouverait là où elle le quittait le soir.
Le lendemain, en effet, comme le soleil levant pénétrait à travers les vitres étroites de l'auberge, brillant et chaud déjà, quoique encore enveloppé des vapeurs matinales; comme les oiseaux joyeux chantaieni, sautillant aux branches des arbres du jardin et faisant la toilette de leurs plumes, Mariette frappa doucement à la porte de Conscience, qu'elle trouva tout habillé et prêt à partir.
Une douzaine de pèlerins' avjiient passé la nuit dans la même auberge que Mariette et Conscience, et, disposés à se mettre en route, stationnaient dans la cour.
II y avait des malheureux qui faisaient le voyage pour eux-mêmes et dans l'espérance de guérir, par l'inlerces-
sion divine, de maladies ineurables dont les médecins avaient abandonné la guérison; il y en avait â*aatres qui étaient partis par simple dévouement, mandataires religieux de quelque pauvre infirme que son inCrmilé même condamnait à Finaclion. Chacun derces pèlerins, qu'il espérât pour lui ou pour un autre, par égoïsme ou par dévouement, semblait avoir pour premier besoin celui de raconter sa douleur ou de confier son mal à son voisin, et comme en ce triste monde le doute est au fond de toute chose, d'appuyer sa foi chancelante à une foi plus robusie que la sienne.
Au bout d'un quart d'heure de marche. Conscience et Mariette furent donc au courant de toutes les tristesses et de toutes les espérances dont ils étaient entourés. Il leur fallut alors, à leur tour, sous peine de paraître manquer à celte confiance mutuelle des malheureux dans les malheureux^ raconter leur propre histoire. On sut ainsi, nonseulement que Conscience était aveugle, mais encore il quelles circonstances il devait sa cécité.
Ce récit de Mariette, car c'était Mariette.qui parlait, tandis que Conscience, heureux de se sentir charmer par le doux son de la voix de la jeune fille, souriait et écoutait ce récit de Mariette, éveilla toutes les sympathies, qui se traduisirent aussitôt par des espérances et des consolations.
Chacun avait son histoire d'aveugle à raconter. Tous avalent connu des aveugles guéris par la miraculeuse
intercession do Nolrie-Dame-de-Liesse. Quelques-uns d« ces privilégiés de la bonne Vierge étaient même des aveugles de naissance; les chances, on le comprend, étaient donc bien autrement favorables encore à un aveugle par accident.
D'ailleurs, ce qui faisait toutes ces chances bien plus réelles, ce qui les changeait en certitude, c'était la foi ardente des deux beaux enfants accomplissant le pèlerinage pieux.
Cependant on avançait toujours. Tout à coup, en arrivant au sommet d'une montée, on aperçut le village de Notre-Dame-de-Liesse, adossé à son petit bois, et, au milieu des maisons, le clocher de l'église miraculeuse.
Aussitôt, chacun tomba à genoux, et l'un des pèlerins entonna une espèce de cantique que chacun suivit, soit de l'intention, soit de la voix.
Puis, le cantique achevé, on fll le signe de la croix, on se releva; et la petite troupe, oubliant, à la vue de l'oasis sainte, la fatigue, non pas du jour où l'on venait d'entrer, mais des jours précédents, doubla le pas pour arri-, ver au but du voyage.
Ce fut avec une émotion profonde que les deux enfante entrèrent dans l'église toute parfumée de l'odeur de Tencens, toute resplendissante de la lumière des cierges. A toutes les murailles étaient suspendus les ex-voto des pèlerins reconnaissants, et un grand cercle de fidèles, à genoux et priant, entourait Faulel principal^ où dans
une espèce de niche, se tient debout, avec son iris entre ses bras, la madone sainte, la Notre-Dame vénérée.
Mariette et Conscience tombèrent à gentilix le plus près qu'ils purent de Tantei, et leur premier sentiment fut de se plonger, chacun de son côté, dans une prière silencieuse et profonde, qui, les séparant en apparence, les réunissait en réalité, attendu que chacun d'eux, priant Tun pour l'autre, semblait animé d'une seconde âme, plus dévouée, plus exallée, plus vibrante que la première.
Sans doute le Sauveur, du haut du ciel, vit ces deux jeunes cœurs qui s'épanchaient aux pieds de sa mère, et, avçc un regard céleste, souriait à cet épanchemenl.
Lorsque les deux prières furent achevées, et elles finirent presque en même temps, les mains des deux enfants se retrouvèrent et se pressèrent à nouveau, car l'un et l'autre étaient bien persuadés, tant leur amour était chaste, que cet amour était une continuation de leur prière.
— El maintenant, dit Conscience, avec un léger serrement de main et un doux sourire, car il avait peur que ses paroles n'attristassent son amie; maintenant, Mariette, que'je dois m'habituer à voir par tes yeux, dismoi comment est la Notre-Daine aux pieds de laquelle nous sommes agenouillés, afin que je puisse la voir briller et resplendir comme une étoile dans la nuit qui est faite autour de moi. — Oh! répondit Mariette tout bas et avec une crainte respectueuse, elle est bien belle, va!
et c'est à peine si j'ose la regarder, tant elle est bellel D'abord, elle est au-dessas d'un autel tout couvert de fine dentelle, dans une belle niche de marbre; elle a une couronne de diamants, un gros collier de perles et une robe toute d'or avec des lis d'argent et des roses qui semblent naturelles, tant elles sont fraîches! Notre Seigneur est dans son bras, tout chargé de bracelets d'or; il est vêtu d'une robe pareille à la sienne, et nous sourit en nous tendant les mains^ Tout cela est éclairé par une si grande quantité de cierges, que je ne veux pas même essayer de les compter.... Oh! si tu pouvais voir! si tu pouvais voir, mon pauvre Conscience!
Conscience (erma un instant les yeux, croisa les mains sur sa poitrine, et, faisant une espèce de faisceaux lumineux de (oui ce que venait de dire Mariette :
— Merci! fit-il en souriant, je la vois avec les yeux de l'âme! — Sainte Nolre-Dame-de-Liessel... murmura Mariette, faites que mon bien-aimé Conscience, qui est agenouillé devant vous, et pour lequel je donnerais ma vie, après vous avoir vue avec les yeux de l'âme, comme il dit, puisse vous revoir un jour avec les yeux du corps!
Et, comme frappée d'une inspiration subite,* elle se leva, s'avança vers l'un des deux bénitiers scellés à chaque côté de l'autel, y trempa le coin de son mouchoir, et revint imbiber de Teau sainte les paupières arides de Conscience.
— 01»! mon Dieu, Mariette, s'écria celui-ci, qui devinait ce que venait de faire la jeune fille, n'est-ce point un sacrilège que tu commets là?— Ami, répondit Mariette, le sacrilège est dans l'intention, et Dieu, qui sait mon intention, la jugera. — 0 Mariette! Mariette! murmura Conscience, je crois que tu as raison, car il me semble que cette eau est plus fraîche que Teau de la plus pure source... 0 Mariette! je crois qu'elle me fera du bien!
Mariette leva les mains et les yeux au ciel avec une indéfinissable expression de foi, de bonheur et d'amour :
— Ainsi soit-il! murmura-t-elle.