‹ Dieu et diableChapitre 14 sur 17 · LE RÊVE DE HABIBTTB · texte numérisé non relu

LE RÊVE DE HABIBTTB

Le lendemain, an point dq jour, après avoir couché à Presie, petite ville de cinq cents âmes, située sur la tra-^ verse, à trois lieues de Laon et à cinq lieiies de Soissons^ les deux jeunes gens s'étaient remis en route, tOBJours à travers plaines et bois, suivant les sentiers que leur indi^^ quaient les paysans allant d'un village à l'autre ou ira- Taillant dans les champs.

L'aspect du ciel n'avait pas changé : il faisait tosjours on beau et vivifiant soleil, tempéré seulement par une douce brise matinale; peut-être cette brise devait^ellô être dévorée plus tard par la ehaieor croissante du jour, comme les belles et fraîches gouttes d'eau, diamants li-* qoides et transparents qui tremblaient aux branches des arbres et aux tiges des blés. Le chœur des oiseaux, silencieux la veille, s'était réveillé et semblait, comme une

rosée d'harmonie, égrener dans Fair ses notes sonores ; ]es grillons chantaient, les papillons voletaient, les abeilles bourdonnaient; chacun apportait son cri au concert universel que la terre, à son réveil, envoyait comme un. hymne de reconnaissance à son Créateur.

£t Mariette, toute rassurée, toute consolée, tout humide et toute rafraîchie de sa toilette du matin, comme les plantes, les arbres et les fleurs de leur rosée; Mariette semblait avoir des ailes comme les papillons, avoir ub chant comme les oiseaux, et semait ce chant sur le chemin du pauvre aveugle, pour le lui rendre plus facile et plus court.

Conscience souriait. Ce doux chani, cette joie continue de Mariette, lui desserraient le cœur. 11 marcha longtemps en silence, puis enfin, s'arrêlant :

— Mariette, lui dit-il, comme tu es gaie, ce matin! — C'est que, ce matin, je suis heureuse, dit Mariette. — Heureuse de voir le beau soleil, n'est-ce pas? d'entendre les gentils oiseaux qui chantent sa bienvenue, les laborieuses abeilles qui bourdonnent en travaillant? Voilà ce qui te rend heureuse. — Oui, Conscience, cela et autre chose encore... — Bonne et chère Mariette, tu ne te répons donc pas de ta promesse d'hier? — Non, car Dieu m*en a déjà envoyé la récompense. — La récompense? — Oui... moi aussi, j'ai fait un rêve, non pas triste et maussade comme le tien, mais joyeux et étincelant... 0 Conscience! le beau rêve! — Dis-moi cela. — Prends

pion braS; marchons doucement^ et je te le dirai. — Aht oui, marchons doucement, nous avons bien le temps d'arriver, n'est-ce pas? La roule est si douce avec toi, Mariette!... Voyons ton rêve. — Écoute... Hier au soir, après que je feus lavé les yeux avec cette bonne eau frai-' che que j'ai été puiser moi-même à la source, et qui t'a fait tant de bien, je l'ai laissé dans ta chambre, cl j'ai prié notre hôtesse de me conduire dans la nii«nne... Il y a, en vérité, une bénédiction du bon Dieu sur toi, Conscience; tous les gens qui te voieut, semblent, à Tinstant même, te plaindre et m'aimer... Tout en le plaignant, tout en me caressant, tout en me demandant si je n'avais besoin de rien, notre hôtesse me conduisit à une petite chambre bien blanche, bien propre, telle qu'il nous en faudrait une pour nous deux. Conscience. Dans cette chambre il y avaiit un petit lil blanc comme un lit de jeune communiante; seulement, la bonne femme s'excusa de ce qu'il n'y avait pas de rideaux à la fenêtre; mais, bah! dit-elle, c'est tout profit la nuit, la lune vous éclairera comme une lampe, et, le malin, puisque vous voulez partir au point du jour, son premier rayon vous réveillera. Je remerciai la bonne femme; elle m'embrassa encore, me dit qu'elle avait une fille de mon âge en service à Fismes, et qu'elle allait en se couchant prier pour sa filJe et pour moi.

Sur quoi elle me laissa seule.

Une demi-heure après^ j'étais eouehée, ma chandelle

élail éteinte; j'avais fail ma prière devs&f mon beau bouquet de Notre^Dame-de-Liesse, suspendu au cbcvet de mon lif.

Mais j'avais beau être couchée, ma chandelle avait beau être éteidle, je oe sais pourquoi, je n'avais |ias envie de dormir. C'était le bonheur, sans douté, qui aie tenait éveillée, car je suis si heureuse, GonscfeDce, depuis que nous nous sommes ezpJiquésl... Si tu savais!

Et elle embrassa fraierneliement le jeune homme ao front.

— Chère Mariette! murmura Conscience. «- Mais ce qui m'empêchait surtout de dormir, continua la jeune fille, c'était cette belle lune toute brillanle, qui semblait me regarder doucement è travers les carreaux de ma fenêtre, si bien que, moi et mon lit, nous étions tout entiers illuminés de ses rayons... — 0 Mariette! Mariette, coBine tu dis bien! s'écria Conscience, et comme je vois ce que tu dis!..! Tu avais raison, Mariette : avec toj, je pourrai me passer de mes yeux. — Je ne sais quaAd je m'endormis, continua Mariette, tant fut dout pour moi le passage de la veille au sommeil; en tout cas, il me sembla que, ouverts ou fermés, mes yeux ne cessaient pas de voir celte belle lune, qui, de son côté, toute lumineuse, me regardait. *

Peu à peu, ces taches qui lui composaient une espèce de visage, avec lequel elle me souriait, se régularisèrent, et elle continua de me sourire, tandis que, non-seule-

ment elle sembla! 1 prendre une tête, mdis on corps... Bientôt cette tête et ce corps me rappelèrent des traits et une forme connus. — €*était Notre-Dame-de-Liesse avec son petit Jésus entre ses bras! Elle avait sa belle couronne de diamants, sa belle robe d'or, toute parsemée de fleurs naturelles et de lis d'argent; seulement, outre sa couronne de diamants, elle avait autour du front ce doux rayonnement de lumière céleste qui éclairait la lune. Â celle vue, et comprenant que celle-là c'était la vraie madone, puisqu'elle m'apparaissail au ciel, je me laissai couler de mon lit, et je tombai sur les genoux en murmurant : Je voiu saluCy Marie, pleine de grâce, le Seigtieur est avec vousî

Alors je vis un rayon d'or s'étendre de ses pieds jusqu'à la fenêtre de ma chambre; elle glissa légèrement sur une pente inclinée, venant à moi sans secousse, et tout ù coup elle se trouva remplir le cadre de la croisée comme dans l'église elle remplissait sa niche au-dessus de Pautelî... Je me retournai, te cherchant, car j'étais si heureuse de la divine apparition, que je voulais que tu fusses de moitié dans mon bonheur; et, en effet, je vis avec joie que tu étais là, près de moi, à genoux... Comment et quand étais-tu entré? je n'en sais rien; mais tu étais là, et de tes yeux aveugles, tu regardais comme moi la Vierge miséricordieuse, vers laquelle nous tendions DOS Bnûns, soulevées par une seule et unique prière... Alors elle de.«cendit de cette espèce de châsse

dans ma chambre, tenant toujours son petit Jésus entre ses bras; elle s'approcha de mon chevet, y prit le bouquet de fleurs bénites, le mit à la main du petit Jésus, et, lui ayant dit quelques mots tout bas, elle passa devant moi en répondant à mon signe de croix par un sourire, et se dirigea vers loi... Le petit Jésus souriait aussi comme elle, et, souriant, il étendit le bras, el toucha tes yeux avec la fleur d'or du bouquet bénit, et toi, aussitôt, tu t'écrias, avec un accent de joie si profond, qu'il semblait être un accent de douleur :

— 0ht je vois! je vois!... Merci, «bonne Vierge! je vois!...

Pour moi, à ce cri, je fus tellement saisie que je rouvris les yeux, toate palpitante...

Hélas! c'était un rêve! tout avait disparu! Seule la lune brillait toujours au ciel, et, légèrement pâlissante, commençait à descendre à l'horizon.

Mais ce qai restait de tout cela en réalité, vois-to, Gpnscience,c'élail lafoi,la sérénilé,Ie bonheur presque... Et voilà pourquoi je suis si joyeuse ce malin; car, avouele, n'est-ce pas, ce rêve est un rêve heureux?... Eh bien! eh bien!... demanda Mariette après avoir attendu un instant, tu ne me réponds pas. Conscience.

— Non, je ne te réponds pas, chère bien*aimée, car J'écoute encore. Oh! pendant que tu pariais, Mariette, mon cœur débordait de joie, car, je te le répète, je voyais tout : cette belle lune , resplendissante et tranquille, deve-

nant pea à peu la Vierge sainte^ avec sa couronna de diamants^ son auréole de flammes, sa robe d'or, aux roses de pourpre el aux lis d'argent; et tout cela était si vivant, si réel, que lorsque tu m'as dit que le petit Jésus me touchait les yeux avec le bouquet bénit,* j'ai senti le frôlement des fleurs et il m'a semblé voir des milliers d'étincelles! — Oh! tu as vu, oh! tu as senti cela? s'écria Mariette; bonheur! bonheur! — Chère Mariette, dit Conscience avec mélancolie, il ne (aul pas te bercer d'un fol espoir... Ce que j'ai vu, ce que j'ai senti, c'est Telfet de mon imagination excitée par ta parole. Remercions Dieu de cette consolation qu'il nous envoie pendant noire voyage, et ne lui demandons pas plus, je ne dirai pas qu'il ne veut, ipais qu'il ne peut accorder. — Oh! n'importe! n'importe! s'écria Mariette; il y a quelque bon présage là-dessous, crois-moi, Conscience; et j'aime et je vénère la Mère dé Dieu depuis notre pèlerinage à la chapelle, encore plus que par le passé. Maintenant, remettonsruous en route, Conscience, et marchons un peu vite avant que le soleil monte au haut du ciel... Â midi, nous nous asseoirons à Tombre de que que bouquet d'arbres, et nous nous reposerons, ou bien, si nous trouvons quelque village, nous y ferons une halte pour laisser passer la chaleur.

£t tous deux continuèrent leur roule silencieusement, car chacun de son côté pensait, Mariette au beau rêve qu'elle avait fait, et Conscience au beau rêve qu'elle lui

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Il résulta de cette préoccupation que Mariette, qui servait de guide, cessa de faire an chemin toute l'attention nécessaire dans un pays inconnu et sur une route de traverse.

Le sentier que suivaient les deux jeunes gens devint de plus en plus étroit, de moins en moins tracé, et finit par se perdre dans une prairie parsemée de petits bois d'aulnes.

Mariette regarda devant elle, autour d'elfe et à ses pieds; mais, ne voyant plus aucune trace de chemin, elle s'arrêta tout à coup.

— Eh bien! Mariette, demanda Conscience, sentant qu'elle s'arrêtait, qu'as-tu donc? — Oh! mon pauvre Conscience, dit la jeune fille, voilà que j'ai fait un beau coup, moi! — Qu'as-tu fait? — J'ai marché, marché, marché en pensant à autre chose, et je me suis écartée du droit chemin, au point que nous voici arrivés sar le bord d'une petite rivière qui coupe la prairie dans toute sa longueur, et que je n'aperçois ni pont ni pierre pour la traverser... — C'est fàcheux,répondit Conscience. Tu n'as pas idée, Mariette, combien il est fatigant de mar cher sans y voir clair et de se heurter à chaque cailloi| du chemin, si bien que Ton soit conduit par un excel* lent guide comme toi... L'eau de cette rivière est-ell bien profonde? — Oh! non... le ruisseau est larj mais on en voit le fond... El, tiens, voici Bernard vient de le traverser, et qui nous attend déjà sur l'a

ire bord, sans avoir eu besoin de se mettre à la nage.

— Alors, demanda Conscience, qui empçche que nous ne le traversions nous-mêmes? — Rien... Seulement, nous nous mouillerons, suivant toute probabilité, jusqu'aux genoux. — Eh bien! risquons cela, Mariette; ce n*est pas un grand malheur par la chaleur qu'il fait.

— D'autant plus, répondit Mariette, que de celte manière nous éviterons un grand détour qui nous éloignerait peut-être encore davantage de notre chemin.

— Allons! dit Conscience. — Allons! dit Mariette, et tiens-toi bien à mon cou, — Pourquoi cela? — Parce que le talus est rapide pour descendre et rapide pour remonter, lieureusement, de l'autre côté, il y a des branches de saule qui pendent presque dans l'eau; tu t'acerocheras à ces branches, et tu t'en aideras... Viens.

Conscience se laissa glisser du talus jusque dans la petite rivière, la traversa à gué, soutenu par Mariette, gagna l'autre bord, et, comme l'avait dit la jeune fille, en se faisant un appui des branches pendantes, 11 gravit le second talus avec facilité.

Arrivé là, il s'assit.

— Ah! que tu as bien fait de te tromper de chemin, dit-il; comme cette eau est douce et comme elle rafraîchit! Sommes-nous bien ici pour faire une petite halle, Mariette? — Parfaitement, mon ami, et si tu yeu% même nous déjeunerons. — Volontiers, dit Conscience, fai faim. Il y a longtemps que cela ne m'est arrivé, Mariett*'

d'avoir fa(m; e^est ce bon air qui me donne de Tappéiit.

Mariette lira un pain et un morceaa de veau froid da double papier où ils étaient enveloppés, coupa le pain en deux, et la viande en une foule de petits morceaux, fil à Conscience sa part, comme elle Teiit faite à un enfani, et le repas commença.

— Marielte, Mariette, murmura Conscience, tu es le dévouement et la bonté en personne, et je ne sais comment il me sera possible de te réconipenser jamais de tant d'amour et de tant de pitié... — Bon! dit gaiement Mariette, parlons-en.«. avec ça que ça en vaut la peine! Parce que je t'ai aidé à traverser un ruisseau, parce que je me suis mouillé les jambes jusqu'aux genoux, et parce que je te coupe ton pain, tu ne sais comment me récompenser jamais de tant d'amour et de pitié?... En vérité. Conscience, tu mets un trop haut prix à tous ces petits services, dont je compte bien faire le bonheur de ma vie. — Bonne et chère Mariette! dit Conscience,

Puis après un instant :

— L'eau du petit ruisseau que nous venons de traverser est-elle pure? demanda-t-il. — Comme un cristal, mon ami. — Donne-moi à boire, alors*

Mariette avait acheté une gamelle de bois qui servait à boire d'abord, et ensuite à transporter de l'eau pour mouiller de temps en temps les yeux du pauvre aveugle. Mariette descendit vivement, avec $a gamelle vide, jus-

qu'à la rivière, et remonta lentement ave la gamelle pleine.

Conscience prit la gamelle à deux mains» et, après l'avoir Vidée :

— Oh! la bonne eaa, Mariellet — Mais, dit celle-ci avec cette gaieté qui ne la quittait plus depuis l'explication de la veille, et surtout depuis le songe de la nuit, mais, c'est de l'eau comme une autre cependant. — En effet, et peut-être est-ce seulement parce que c'est toi qui me la donnes. -^ Âh! voilà qui est gentil! dit Mariette en faisant une révérence que le pauvre aveugle ne put voir. Merci, Consciencel Mats mange donc, mais bois donc, à (on tour, Mariette. — Damet j'aurais bien bu, mais tu n^as rien laissé dans la gamelle. — CTest vrai; Peau était si bonne! Écoute, lorsque nous allons avoir fini, tu me laveras les yeux avec cette eau, et il me semble qu'elle me fera aux yeux un plus grand bien qu'aucune autre ne tn'a encore fait. — Alors, pourquoi attendreîdit Mariette : si tu dois être soulagé, mon bien-aimé Conscience, autant que tu le sois tout de suite que plus tard. — En effet, Mariette, les yeux ine picotent; cela provient sans doute fie l'ardeur du soleil.

Mais Mariette était déjà à la rivière. Elle remonta vers Conscience avec la sebilie pleine d'eau fraîche et pure, et, trempant son mouchoir dans cette eau, elle commença ï laver les yeux du jeune homme.

— Ah! fil cdul-ci en respirant, quelle douce et bonne

sensationt on dirait un second baptême... Ah! que cette ean me fait revivre!... C'est qu'aussi la main est si iégère, Mariette? — Mod Dieu! quelle bonne récompease tu me donnes pour tout ce que je fais en nie ranereiant ainsi, Conscience! mais en voilà assez, je me soutiens de Tordonoance du chirurgien-major. — .Où vas -ta donc? Mariette? — Où je vas? — Oui, tu félonnes de moi, il me semble. — Je vais étendre au soleil mon mouchoir qui est mouillé, et qui doit être sec pour rentrer dans ji>a poche, en tendez- vous, monsieur le curieux. — Va, Mariette, va.

Et, guidé par le bruit des pas de )a jeune fille et par fe chant dont elle accompagnait sa course, Taveugle fixa ses yeux sans regard du côté où, sur une belle pelouse verte, parsemée de marguerites et de violettes, elle étendait soa mouchoir humide.

Tout à coup Conscience jeta un cri.

Mariette se retourna, et, le voyant le regard ûxe, la bouche entr'ou verte, les mains étendues :

— Mon Dieu! dit-elle en courant à lui, que t'est-ildofic arrivé, mon cher Conscience ? — Mariette! Mariette! dit celui-ci tout frissonnant, et en la repoussant avec douceur. — Eh bien? eh bien? demanda la jeune fille. — Mariette, recule un peu, je t'en supplie... retourne où to étais. «. — Pourquoi cçla? — Par grâce... par grâce, Bfariette!

Et, tout eo disant ces mots, Conscience, par un effort

de ses muscles, se soulevant, et saDs l'aide de ses mains, toujours étendues vers Mariette, se retrouvait debout, suppliant toujours de la voix, et nous dirons presque du regard.

Et la jeune fille obéissait sans lui demander d'autre explication, et se replaçait sous ee rayon de soleil qui semblait ruisseler autour d'elle comme un manteau de flamme.

— 0 Mariette! Mariette, s'écria Conscience, je te vois! je te vois!... mes yeux ne sont pas tout à fait morts!

La jeune fille chancela, comme si elle eût été frappée de vertige; puis, tremblant de tout son corps :

— Conscience, dit-elle, ô mon bon, mon cher Conscience, ne me fais pas mourir de joie! — Je te dis que je te vois, continua le jeune homme; comme une ombre vêtue de noir, c'est vrai; mais, enfin, je le vols!... Oh! je te le répète, Mariette, mes pauvres yeux ne sont pas tout à fait morts, et c'est ton rêve qui s'accomplit!

Mariette tomba à genoux, remerciant la Vierge sainte par une fervente prière.

Conscience avait vu ce mouvement comme à travers on épais brouillard.

— Je vois, dit-il, et la preuve, c'est que tu es à genoux... Maintenant, tu vois bien que je vois, Mariette; tu vois bien que je vois. — Sainte Mère de Dieu! s'écria la jeune fille, c'est toi qui as opéré ce miracle! sainte Mère de Dieu! nous ne l'oublierons jamais! et nous te jurons

qu'avaol notre mort nous ferons un nooveau pèlerinagi ta chapelle bénite, non plas pour t invoquer, mais pour te remercier, cette fois!

Et, après celte invocation, faisant un grand elfort, comme pour arracher ses genoux de la terre, elle s'élaoça dans les bras du jeune homme en s'écriant :

— Ah! Conscience, est-ce bien vrai que tu m'as vue? — Je t'ai vue! répondit le jeune homme. — Ah! murmurèrent ensemble les deux enfants, aux bras Tun de i'aalre et les yeux levés vers le ciel, gloire à Dieu, qui a laissé tomber jusqu'à nous son céleste regard!

DiCOORAGKMlinr,

Ce cri de joie et de reconnaissance avait été profond comme celui qui sort de l'abîme et qui monte au Seigneorj dans la prière des morts.

En effet, si Conscience revoyait la lumière du soleil toute celte magniflque création qui resplendit à cette h roière, Conscience, comme ces damnés qui croient à D\ du fond de. Tabime, Conscience sortait de l'enfer de T scurité pour rentrer dans le paradis du jour.

4lors tout un avenir d'amour et de bonheur se déi lait à ses yeux; alors la vie revenait à lui, non plns^j portable comme allait la lui faire le dévouement

ricUe, mais resplendissante et joyeuse comme la fail la JjoBlé (le Dieu.

Ëofîo, Mariette revint la première à elle, cl elle y fut rappelée par une crainte.

Une (les recommandations du chirurgien-major avait été de ne jamais laisser plus de cinq minutes les yeux du malade exposés à la lumière du jour, et il y avait déjà près d'un quart d'heure que la visière de Conscience était ôtée. Aussi voyait-il maintenant comme si Pair roulait des vagues de flamme et comme si tout Thorizon s'était changé en un océan de feu.

Il se garda bien de dire à Mariette ce qu'il éprouvait; mais il se prêta avec empressement à ce qu'elle lui replaçai sur les yeux la visière et le voile.

Mariette accomplissait, toute joyeuse, cette double opération.

— Oh! disait-elle en agrafant la visière et en nouan^ les cordons du voile, oh! comme je suis gaie, comme je suis heureuse, mon ami! Non-seulement je ne sens plus la fatigue de mes pieds, mais encore il me semble que j'ai des ailes; je ne sais quel changement s'est fait en moi et quelle force m'est venue du ciel; mais je ferais maintenant, je crois, dix lieues, vingt lieues sans être fatiguée! — Chère Mariette! — 0 mon ami, mon ami, si tes yeux pouvaient guérir! quel bonheur! quelle joie! lorsque j'y songe, j'étouffe... car je ne puis y croire encore!... Ainsi, tu vois? — C'est-à-dire que j'ai entrevu, Mariette, fît

doucement observer Conscience, car, retombé dans la nuit la plus profonde, il ne voulait pas affermir an cœur de Mariette un espoir à peine entré dans le sien. — Oh! c'est bien cela, reprit Alarielle; c'est bien ce que le bon chirurgien-major avait dit; c'est ce que j'ai refusé de le répéter hier, tu sais, quand tu m'as demandé : « Mariette, moo amie, que murmures-tu tout bas?» Ce que je murmurais, c'est ce que le chirurgien m'avait dit à l'oreille : « Moo enfant, je ne réponds de rien; mais, cependant, il est possible que la vue de votre ami ne soit pas perdue tout à fait; il est possible qu'un œil, les deux yeux peut-être retrouvent leur transparence, car le bon Dieu lui-même a mis le principal remède à Tinfirmité dont votre ami est nlleinl dans le glissement perpétuel des paupières, qui finira peul«êlre par rendre à l'œil son poli primitif. > Voilà ses propres paroles. Conscience; je les lui ai fait répéter trois fois afin de les retenir, de les savoir par cœur, et de pouvoir te les redire, s} un jour l'occasion bienheureuse s'en présentait... L'occasion s'en présente, et je le les dis. — * Marietle, Mariette, s'écria Cooscienee en serrant la main de la jeune fille, si les choses réussissaient ainsi, vois donc comme nous serions heureux... Alors j'accepterais de grande joie et de grand cœur ce que lu m'as proposé : nous nous marierions; je travaillerais du malin au soir, car c'est à cette heure seulement que je m^aperçois que je ne faisais absolument rien là-bas que penser ou plutôt que rêver, ce qui est une bonne

ebose aussi... Mais alors, comme je le disais, je travaillerais depuis le malin jusqu'au soir, et c'est loi au contraire, Mariette, qui ne ferais plus rien que penser et rêver, ou qui ne travaillerais que pour te distraire. — Et nos parents, mon bien-aimë Conscience, reprit h son tour Mariette, comme ils seraient heureux! comme ils se réjouiraient jusqu'à leur dernier jour! Quel paradis de joie et de bonheur que celui que Dieu nous promet làt 11 n'y a pas jusqu'aux animaux, j'en suis sûre, jusqu'à Pierrot, Tardif, jusqu'à la vache noire, qui ne s'en réjouissent comme s'en réjouit le pauvre Bernard, qui te lèche les mains, et auquel tu ne fais pas attention. Ah! quelle vie, quelle vie, Conscience, et que je suis heureuse!... Mais qu'as-tn donc? Tu baisses la tête; tu pleures, il me semble...

— 0 Mariette! s'écria le jeune homme, au nom du ciel, tais-toi; ne me parle pas de toute celte joie qui peut nous échapper... 0 Mariette! ce serait à me rendre fou, vois-tn, si, après avoir entrevu tout cela, même en rêve, tout cela nous échappait! Mon ami, mon cher Conscience, la madone de Liesse est si miraculeuse et Dieu est si grand! — Allons! dit Conscience en secouant la tète, assez pour aujourd'hui, Mariette. Je ne suis pas encore bien fort ni de corps ni d'esprit, et je ne puis supporter de' pareilles émotions. Remettons-nous en route, Mariette, et faisons le plus de chemin possible, car il me semble que nous oublions nos pauvres mères...

Avance un peu, ei, s'il y a quelque montieofo, qnelqw point élevé, tâche de l'orienter, Mariette, et de retrouver notre chemin. — Oui, dit la jeune fille en essayant à son tour ses yeux aveeson tablier; oui, attends, je vais voir. Elle monta, en effet, sur un petit tertre, et regarda autour d'elle.

— Eh bien! demanda Conscience, qui jugea que la jeune fille devait être en observation. — Eh bien, moa ami, à trois quarts de lieue à peu près, devant nous, je vois un clocher. Nous allons marcher droit dessus, et, là, nous nous informerons.

El, presque triste, elle revint prendre Conscience, qui, ayant soulevé sa visière, avait essayé de voir, et qui, triste lui-même, se remit en marche en soupirant et en murmurant tout bas :

— Mon Dieu, Seigneur! vous qui m'avez donné la foi, ne permettez jamais que je doute ou que je désespère!

Tous deux marchèrent droit sur ce clocher entrevu par Blarielte, et, au bout de trois quarts d'heare, ils en- Iraient dans le village de Bray-en-Laonnais.

Là, ils s'informèrent et apprirent où ils étaient. Depuis leur dépari de Nolre-Dame-de-Liesse, ils n'avaient fait qu'une dizaine de lieues, soit que la traverse, qui devait raccourcir leur chemin, l'eût allongé, soit que Ton voyage lentement lorsqu'on voyage au milieu des préoecupations de douleur et de joie que nous avons racontées.

Quoi qu'il en soil, Conscience se sentait brisé, et il

fut abligé de $e reposer un instant dans ane pélite auberge. Les deux jaunes gens y apprirent qu^ils avaient u» peu trop appuyé sur la gauche, qu'ils étaient encore à cinq lieues de Solssons et à douze de Villers^Coltereti»; que pour se remettre dans leur chemin, il leur fallait gagner Vailly, traverser l'Aisne au bac de Celles, et aller coucher à Sermois.

De cette façen,ils a'auraieat plus à faire que sept lieues le lendemain.

On gagna Sermois à graud'peine, et Ton s'y arrêta.

Toutes ces émotions semblaient avoir épuisé le pauvre Conscience. De dix minutes en dix minutes, il levait sa visière^ essayait de distinguer les objets, et, voyant rinatiljté de ses efiforts, il la laissait retomber avec un soupir..

Mariette elle-même, ce cœur si plein d'espérance, n'osait plus lui parler de ce moment de bonheur que l'un et l'antre regardaient déjà comme un moment d'illusion.

Les deux jeunes gens couchèrent à Sermois, n'ayant pas le courage d'aller plus loin. Les pieds de Conscience, quoiqu'il les eût délassés en les trempant dans toutes les sources d'eau qu'il avait rencontrées, étaient brisés par le heurt continuel des cailloux; puis, surtout, ce qui chez lui était fatigué, non pas de la longueur du chemin, mais de la lourdeur de la pensée, c'était l'esprif; Tesprit, constamment arrêté sur une seule idée et se cramponnant à un seul espoir.

Chose étrange! Comment donc une journée témoin d*Qne joie si vive e^^d'oo pareil élan de reconnaissanoe, s'éleignail-elle dans an semblable affaissement et dans un doute si profond?

— 0ht c'est que le cœur de l'homme est ainsi fait : rocher de granit pouri a douleur! rocher de neîge pour la joie!

Conscience et Mariette avaient décidé que, le lendemain, en marchant toute la journée, il s'agissait 4l'atteindre Hararoont. Six ou sept lieues n'eussent rien été pour Conscience, allant guidé par lui-même, voyant de ses propres yeux; mais c'était une étape énorme pour Conscience aveugle et faisant chaque pas avec hésitation.

Néanmoins, fldèles à leur résolution, ils traversèrent Acy, Rosières, Buzancy, oiï ils firent, vers onze heures du matin, anehalted'un instant; puis,si fatigué, si efaaacelant même qu'il fut. Conscience voulut repartir.

Depuis le matin, Mariette n'avait pas passé près d'une rivière, près d'un ruisseau, près d'une source, qu'elle n'eût essayé de la vertu de l'eau en lavant les yeux de Conscience. Mais c'était jour néfaste apparemment; la nuit qui pesait sur les yeux du malheureux jeune homme, non-seulement n'avait point été éclairée d'une seule lueur, mais encore semblait devenue plus épaisse que jamais.

Il y avait pis : sans doute ces efforts que Conscience faisait pour voir, sans doute ce jour ardent qui était venu

brûler sa vue, chaque fois qu'il avait levé sa visière, et, nous l'avons dit, il la levait à chaque Instant, avaient redoublé rintensilé de l'inflammation, et ses yeux lui causaient d'atroees douleurs, chaque fois que Teau les touchait, ou qu'il levait, soit par hasard, soit volontai* rement, la visière qui les abritait.

Tous deux marchèrent ainsi une heure ou une heure et demie encore, sans prononcer une parole, tant ils étaient abattus. Seulement, en traversant le petit village de Vierzy, ils prirent quelques informations : ce grand rideau vert qui s'étendait devant eux, c'était la forêt de Villers-Cotlerets. Ils n'étaient plus.qu'à trois lieues d'Haramonl.

Cette nouvelle rendit le courage, sinon les forces, à Conscience.

— Allons! Mariette, dit-il, songeons que nos mères nous attendent, et que, dans trois heures, nous' pouvons être près d'elles. --Oh! je ne demande pas mieux de continuer mon chemin, dit Mariette, je ne suis point fatiguée, moi... Viens, viens. Conscience.... Appuie-toi sur mon bras. «- Non, Mariette, dit le jeune homme, en marchant ainsi, je te fatigue de tous mes faux pas... Non, marche devant, et doone-moije bout de ton mouchoir, je le suivrai.

Mariette n'avait point d'objection a ce que désirait Conscience. Elle lui donna un bout de son mouchoir, prit l'autre, et marcha la première.

DIEt- ET DIABLE, T. O.

Bernard) tpii semblaii partager leur tristesse, venatl i côlé d'eux, et paraissait aussi fatigué que ses maîtres.

De temps à autre, Ittarietle se retourimîl tout en marctiant; silencieux et la tète sur la poiirine. Conscience la suivait, son bâton à la main, ou plntôt se traînait derrière elle. On voyait que de qui brisait ce corps, c'était un cœur brisé; c'étaient la fuite et la disparition de tout espoir; c'était la perte de ce bel et doux avenir, de celle joie ineffable, de ce bonheur inouï, entrevu dans le rayeo du jour, qui avait, par un incompréhensible accident, pénétré dans les prunelles éteintes de Conscience, et qui avait disparu avec lui.

Hélas! le pauvre jeune homme en était arrivé à ee moment qu'il avait tant redouté : il en était aux limites du doute, il touchait à celles du désespoir.

El Mariette, qui sentait tout ce que souffiraîi Conscience par ce qu'elle souffrait elle-méme,,non-seuJènaent ne riait plus, non-seulement ne ehantait plus, mais n'avaii plus même le courage de lui adresser la parole, de peur qu'il ne comprît tout ce qu'il y avait de larmes dans sa voix.

Mais tout à coup force lui fut d'adresser la parole à Conscience; celui-ci s'était arrêté et chancelait.

— Mon Dieu! mon ami, s'écria la jeune fille, qu'as-to donc encore? — Mariette, dit Conscience, arrêton&-B0us, je te prie. Je ne puis- aller plus loiir : les forces me manquenl... ^ Du courage, du courage, mon amit dit Marietic en soutenant le jeune homme dans ses bras. Nous

sommes près cPone charmille qm f^sril Pânclos d^me jolie pelile maison... Vingt pas encore et tu pourras l'asseofr à son ombre, et si celle maison eisl habitée- par des chré^ Ctens, ta y trouveras du secours, — 0ht je n'ai besoin d'autre' secours que du repos, murmura Conscience. Ce n'est pas le chemin, c'est la douleur qui me lue!... N'importe, allons!

Et, seroidissuBt, Conscience franchi l la distance qui le séparait de la charmille, mais en arrivant au talus qu'elle dominait, ii se laissa ailer, pâle et la fête alfaissée, comme un homme à qui le cœur el les jambes manquent à lafois^

La jeune fille, en voyant Conscfence ainsi abattir, poissa un faible cri et tomba à genoux à ses côtés.

Un léger bruit se fil entendre derrière h haie; mais Mariette n'y prit point garde.

Puis, comme Conscience fermait les yeux et; kissait aller sa tête eh arrière :

— Mon Dieuî mon Dieui murmura^l-^lfc, après tout ee que nous a:Vofls souffert, n'aulrez-vous donc pas enfin pitié de noosf...

Ge> bruit qui s'était produit de l'autre éôlé delat haie, et qui n'avait pu distraire Mariette dé la douloureuse préoceupation que lui' causait l'état de Conëciaice, était causé par Inattention que venait de prêter à la scène qui' se passait sons ses yeiix:, et à deux pa& de lui, un de ces personnages épisodiqnes que les pérégrinations de Ma*

— HG —

rietle et de Conscience nous forcent de senaer sur la route de nos deux béros.

Celui-ci était un vieillard de soixante à soixanle>cinq ans, aux cheveux blancs, à la figure grave et douce; il était vêtu d'un pantalon à pied, de bazin blanc, et d'une grande robe de chambre de molleton gris.

Son œil était noir et vif sous des sourcils grisonnants, et une moustache grisonnante comme ses sourcils ombrageait sa lèvre supérieure.

Il y avait en lui une certaine allure militaire dénonçant rhomme des champs de bataille.

Au moment oii Conscience et Mariette s'étaient approchés de lui et s'étalent arrêtés sons la charmille, il était assis sous une tonnelle, ayant devant lui une tasse de moka fumant, et tenant à la main un journal qui, de temps en temps, lui faisait grincer les dents comme s'il eut mordu dans une pomme verte.

Ce journal était l'ancien Journal de FEmpire, et le nouveau Journal des Débats.

Il y a un proverbe belge qui dit que te macaron est l'emblème du mariage : doux et amer tout à la fois.

Ce journal, à ce qu'il paraissait, c'était, pour l'homme à la tournure militaire, doux et amer à la fois, comme le macaron et le mariage; car, après l'avoir, à diverses reprises, jeté sur la petite table devant laquelle il était assis, ou déposé sur le banc qui lui servait de siège, l'avait toujours repris et y avait mordu de Donveaa.

Aussi ne faliut-il rien de moins que ee bruit que flt Conscience eu s'alTaissaut sur lui-même, que le cri poussé {lar Mariette, que la prière douloureuse qu'elle adressa au ml, pour distraire Taltention du vieux brave, ear il est à peu près convenu que c'en était un, et la faire passer Je la feuille de papier à l'homme, du Journal des Débals ii Ck)nscieace.

Il se pencha donc vers la baie, et, à travers la charniiHe d'épine, plus claire à sa base que vers son centre, il aperçut le touchant tableau que nous avons essayé d'es* i|oisser.

— Oh! olil murmtira-t-il, qu'est-ce que ce j€une liomme, cette jeune fille et ce chien?

El il écouta.

— Conscience! Conscience! s'écriait Mariette, les mains jointes; Conselenoe, réponds-nioi don<;, |e t'en suppiie, ou je croirai que lu vas mourir.

Mais, soit qu'il n'entendit pas, soii qu'il entendît et n'eût point la force de répondre, 4e jeune homme se con- («otd de secouer la lête en poussant un soupir.

— Conscience, mon ami, eontinua la jeune fille, mon Dieu! se peut-il donc que le courage le manque ainsi à Textréfflilé du chemin! Nous sommes à deux cents pas à peine de la forêt de Villers-CoUerets, c'est-à-dire bien près d'Haramont; nous pouvons y être ce soir, non pas à pied» je le sais bien, pauvre ami, puisque les pieds sont lout saignants! mais avec une petite carriole que nous

— as —

louerons mi prochain village... c»r, de mes trente francs, Conscience, i) en reste encore dix-Aeuf, tant diaenn a été bon pour nous!... Ehbieni je te le r^te^ doos pouvons ce soir être prés de nos mères... et, une ials arrivé^ ta n'auras plus de fatigue» tu n'auras qu'à traverser d'une chaumière àTautre^^et je serai là pour te servir cke guide... — Oui, murmura Conscience, oui... je le sais feie». Dans deux heures nou$ pouvons être arrivés, mais ees deux petites obaumières qui nous sont siichères, je ne tes verrai plus! mais ma mère Madeleine et ma mère Marie^ je se les verrai plus! mais le père Cadet, mais petit Pierre, mais Vêtue, mai& le bœuf, mais h vache Aoire, je ne les verrai plus t.:. Ah! Mariette! Mariette! si tii savais eomme à cette pensée le cœur me bat douIoareusemeBt!

Mariette irepdiût un peu de force à celte plainte âe son ami. Elle sentU qu'il lui failaii kil|ter contre ^ découragement mortel.

— El cependaB;!, dit-elle^ mon .«her GoasdeBce, il est bien certain que tu m'as vœ, n'est-ce' pas?... «ntrevne, peu importe! il n'en e^ pas moins vrai qiie, pour un Moment, tes yeuK avaient recouvré leur transparenee... Eb IMenî jcelle jiueur, crois-moi, elle n'jest pas éteinte; les y.ey;^ se sont fatigués; celle douleur qm lu y ressens, c'est de rinAammalion; mais aie patience, mon bieo-aimé; le docteur Leco^se est bien savant : il entreprendra la cMire de les pauvres yeux, ei les guérira... Oh! mais voilà qu'au lÀeu de te copsoler, ce que je te dis t'aUrisiet

voilà que lu pleures! voilà que lu pâtis encoret— Marielle! Mariettel murmura Conscience, je ne sais ce que j'ai... mon cœur se brise de désespoir... fl me semble que je vais mourir!

Et, c^le fois, les bras de Conscience ^^afTaissant sur le gaioD, sa têle échappant à la main de Mariette^ qui la soutenail, il retomba sur le talus, complètement évanoui.

— Hélas! héhis! s'écria Mariette, au secours! de l*eauî ée l'eau!

€Pf TROiSiâMS DOCTEUR.

Puis, se levant comme une folle, et laissant le jeune b4»mine à la ^arde de Bernard, nui lui léchait doucement le visage, Mariette courut à la jiremière porte; c'était celle de la maison du vieillard.

Mais, au moment oiî elle allait s'attacher au marteau, eette porte s'ouvrit, et Je vi<Hllard parut, accompagné d'un domestique dont l'ancienne condition se dénonçait encore plus clairement ijne chez son maître par un bonnet de police inciiaé sur Poreille, et par un reste d^ceoulrolaent miliuiire.

Ce dernier tenait à la «nain une ^le e% une petite «uii- 1er à café.

— 0 monsieur! monsieur! s'écria Mariette, là, à vingt pas de vous, un pauvre jeupe homme qui se troave mal.'., un pauvre jeune, homme qui se meurt. . . Oh! venez,veDez, monsieur, je vous en supplie! — Nous* y allons, nioo enfant, répondit le vieillard, car j'ai tout vu à travers cette charmille. Mais soyez tranquille, son mal n'est pas bien dangereux; c'est de la faiblesse, et voilà tout. - Alors, monsieur, dit Mariette, vous allez le guérir! — Oui,, mon enfant, oui... viens, viens, Baptiste.

Tous deux se dirigèrent vers Conscience, suivis de la jeune fille, dont Témolion était si grande qu'elle avait peine à marcher.

Bernard comprit que c'était du secours qui arrivait pour son jeune maître, et il accourut, tout joyeux et toot bondissant, au-devant du vieillard.

— Ma foi! dit Baptiste en regardant aliernatîvemeiil Mariette, Bernard et le jeune homme étendu, m'est avis, monsieur le docteur, que ce doit être un bon garçon,cel8i qui est aimé à la fois d'une si belle fille et d'un si bein cbien.

De toute la phrase, Mariette n'avait entendu que ces mots : < monsieur le docteur. »

— Oh! s'écria-t-elle, seriez-vous médecin, monsieur? — Oui, oui, et un fameux, allez! répondit Baptiste, et qui en a vu bien d'autres que ce qui arrive à votre bon nmi! — Oh! alors, monsieur, voilà le bon Dieu qui nous aime de nouveau, puisqu'il vous envoie à notre secours!

Pendant ce temps les deux hommes étaient arrivés près de Conscience^ et tandis que le domestique lui soulevait la tète, le vieillard versait quelques gouttes de la liqueur que renfermait la' fiole, et k Taide dé la cuiller les lui introduisait dans la bouche.

Mariette^ les mains jointes et les yeux fixés sur Conscience, prononçait des paroles entrecoupées qui étaient moitié une prière à Dieu, moitié un remereiment à Tinconnu.

il y avait une telle angoisse dans Tialtitude suppliante de la pauvre enfant, que le docteur comprit qu'il ne suffisait pas de secourir le jeune homme, mais qu'il fallait «ucore consoler la jeune fille.

— Rassurez-vous, mon enfant, lui dit- il, ce n'est rien; il ne s'agit que d'un évanouissement ordinaire, et,, dans une minute, le pauvre garçon aura repris ses sens. — Dites-vous bien vrai, monsieur? s'écria Mariette, et n'est-ce point parce que vous comprenez que je mourrais, s'il mourait, que vous me dites cela?... Oh! il ne mourra point, n'est-ce pas, monsieur? — Non; n'ayez aucune crainte... Vous aimez donc bien ce pauvre soldat? — Oh! monsieur! — Et d'où venez-vous avec lui?— De l'hôpital deLaon, oôj'ai été le chercher; car ce que vous ne savez peut-être pas, monsieur, c'est qu'il est aveugle : il a eu les yeux brâlés par Texplosion d'un caisson. — Aht diablef fit le docteur, cela est plus grave. Mais tirons-le d'abord de son évanouissement, qui me paraît simplement

causé par la fatigue, el noss nous oecuperons ensuite de ses yeux. — Oh! monsieur, monsieur, s'écria Mariette, vous aviez dit vrai, le voilà qui revient... Voyez, voyei, il respire, il ouvre les yeux... Laissez-moi lui prendre )i main et lui parler, monsieur, car il croirait que je ne suis plus là, et cette idée lui ferait beaaooop de mai. — Mariette! rounuara le jeune homme qui commençait efte- Itvement à revenir à lui. — Conscience, mon ami, répoidit vivement la jeune fille, je suis là, à tes genoux, et, avec moi, il y a un bon docteur qui promet de prendre soin de toi et de te guérir... Oh! n'esH:e pas, roonsûor, que vous le guérirez?

Le vieillard regardait avioc attention les yeox enflammés de G(»iseience.

— Depuis que l'accident vous est arrivé, mon ani, dit-il, n'avez^vous jamais éprouvé de mieux?

Conscience essaya de répondre, mais il était si faible, ^ull ne put que balbutier quelques paroles ininlellcgibles. Mariette se hâta de répondre pour lui.

— Si fait, monsieur, dit-elle; hier mène, il lui a seahlé que le voile qu'il avait sur les yeux s'éciairoissait; hier, peadant un iBsiani, il a cru m'avoir vite. — ie 4'ai vue, Mariette, murmura le jeune homme. — Vous rentendee, monsieur, s'écria la îeaaeille, ii le dit laimême. Eh bien! comme depais ce temps-là il n'y a pis eu d'avéiioratioM pour ses yeux, tout an eontraire, ii est tombé dans ce désespoir où vous le voyez... car c'est

le dése&poir, moosleur^ bien plos que la fatigue, ajouta J^lariette en pleurant, qui Ta réduit à l'état où il est! — Et il a tort, dit le doeleur. Il est possiliile que la conjedive soit seule atteinte, et qu'elle se régénère d*elle-mêine. — Qui que vous soyez, monsieur, répondit Conscience, soyez béni pour Tespéranoe que vous sous donnez, que celte espérance se réalise ou non... IttaHieureusenaent, ajoula-t-11 en secouant la tête, les médecins sont les seuls pour lesquels Dieu ait fait du inefisonge une vertu. — .Apprenez, jeune homme, dit Baptijste, que mon maître est un ancien oiScier qui a fait, comme chirurgien-major de la prde consulaire et de la garde impériale, Jes icampagn.es de la Révolution et de r£mpire, «e qui signifie que mon maître ne ment jamais.

Puis il ajouta, comme indigné, et s'adressani au vieillard : -

— Mais qu'est-ce que c'est d^c que ce blanc-bec-ia, qui dit que vous nen4ez?... Avez-vous entendu, monsieur le major? — Tais-loi., Baptiste, t^is-toi, fil le vieillard en souriant, c'est très-beau, ce qu'il a dti. — Comment! il a dit que vous mentiez, el vous Irouvez cela beau? Je n'y comprends pius rien! §i l'oji vous avait dit, il y a quinze ans, que vous mentiez, comme vous vous seriez coupé la gorge avec celui qui vous eût <]it cela!

Puis, haussant les épaules, et poussant un soupir :

— iU —

.. fr

— Ce que c'est que l*âge, murmura-l-il, coi rouille! — Allons! mon ami, dit le vieillard à C vous voilà revenu à vous; faites un effort, et es ^'agner la maison; nous y serons mieux qu'ic lâcherons de faire quelque chose pour vos yeo monsieur, dit Conscience^ ne prenez pas tant d nous! Avec un peu de repos, je vais me tronv( de conlinaer ma roule... Cette liqueur que vo fait boire m'a rendu mes forces... Mariette, j moi pour remercier monsieur, et partons. — L <lit le vieillard; oh! non pas! Il en sera autren moi qui vous le dis... Vous êtes venus tomber ( ))orte, vous entrerez dans ma maison. Vous êt< ves jeunes gens, et je ne veux pas que vous épu ^'os forces. Vous ne partirez point avant de voi posés chez moi et de vous être fortiûés par un bon vin... El puis, peut-être, en regardant ce de plus près, y verrons-nous quelque remède. eecas>Ià, viens. Conscience, viens, dit Mariette tenter Dieu que de refuser... Monsieur, Je ne si pauvre paysanne, et Conscience n'est qu'un pai San, hélas! nous ne pourrons jamais vous p soins, car nous sommes pauvres tous deux; mai prières, monsieur, des prières inépuisables coi amour, et je prierai durant toute ma vie, pou pour les personnes qui vous sont chères. Faites coque vous voudrez, monsieur, et que Dieu vou

de loni|;s jours, beaucoup de félicités dans ce inoDde, et, après la vie, un bonheur éternel!

Mariette adhérant ainsi, Conscience n'avait plus aucune objection à faire; il s'appuya, d'un côlé, au bras de la jeune Glle, de l'autre, à celui du docteur; et Baptiste courut devant pour ouvrir les portes.

Baptiste avait reçu ses instructions. En entrant dans la maison, il donna ses ordres, ou plutôt il transmit les ordres de son maître à un second domestique qui disparut aussitôt.

Quant à lui, il continua son chemin jusqu'au salon, où le docteur et Mariette le trouvèrent, roulant un fauteuil pour faire asseoir Conscience.

Tous trois entrèrent; Bernard se tint modestement ù la porte, les parquets si bien cirés l'intimidant.

Le docteur conduisit Conscience dans le fauteuil qui l'attendait, en prenant soin seulement de lui faire tourner le dos à la lumière.

Aussitôt Conscience installé, Baptiste sortit.

Quelques secondes après il rentra, portant une bouteille et trois verres sur un plateau.

— Viens ici, dit le vieillard. — Me voilà, major.

Il saisit la bouteille par le goulot avec cette précaution que les amateurs de bon vin ont toujours pour la vétusté de certains récipients, et emplit les trois verres.

Il en présenta un à Conscience.

— Buvez cela doucement, à longs traits, mon ami,

dii^il, et je vdBB (Promets qut vous ne vous en Irouverei point mal.

Conscience prit le verre :

— Pardon, monsicup, drt-il, mais, si c'est du Va, je dois vous prévenir que je n'en hors jaoïais. — Tart mieux! s'écria le docteur, If'effet n'en sera que pins elcace. Buvez, mon ami, buvez! c'est conanae remède ^( je vous le donne.

Conscience s'apprêta à obéir.

Alors le docteur présenta le second verre à Mariette:

— Et vous aussi) ma belie enfant, dil-ii^ vous devez être fatiguée, et ce vin vous rendra des forces. — Je crois bien! fit Baptiste, qui ne perdait point de voecs trois verres, qu'on eût dits pleins de topazes liquides; je crois bien! du vin qui ressusciterait un mort! — AJIobs! dit le docteur en prenante le troisième verre, à la goérisoo de votre ami, ma belle enfant! — Oh! monsieur, de gratid cœur! dit Mariette.

Et tous t^ois portèrent simaHanëmeni le verre à leurs lèvres, tandis que Baptiste, qui n'avait pas de verre, se contentait de faire clapper sa kingue, en homme qui déguste par le souvenir une liqiieur absente. *

Le vieux docteur avala leverrfe d^un seul trait, et, le verre avalé, poussa un hum! dé satisfaction.

Conscience porte le sien lentement à ses lèvres, le dégusta avec cette méfiance qu'ont toujours, pour avaler^ les aveugles, qui ne peuvent d'afeDord apprécier par la vue

Is avalent; puis, surmontant un« certaine réri flnit, en- s'y reprenant à trois fois*, par vi • rre.

I Mariette, aux premières gouttes qu'elle but, [ le verre de ses lèvres eomme si- elle eût toa>

monsieur, dit-elle en tendant vivemenl le verre , je vous demande bien pardon, mais il me sesible de boire cela.

reçut respectueusement le verre des mains de lie, qui se hâta d'éponger ses lèvres avec son On eût dit que cette liqueur était un corrosif voulait effacer jusqu'à la dernière trace. î dit le docteur; lieureusement que Baptiste légoùlé de vous, car vous auriez perdu là, ma ni, un verre du meilleur Xérès qu'ait jamais oleil de TÂndaiousie. N'est-ce pas, Baptiste, 3 pas dégoûté dé mademoiseUe, hein? — Non, lajor; elle a de trop jolies lèvres pour cela! A ^! major et toute la compagnie!

uoi, Baptiste avala le contenu do verre d'un comme avait fait son maître, e(, comme lui, hum! de satisfaction.

int le verre avait été avalé plus vite, cl le kuml ne façon plus sonore.

int l'effet prévu par le docteur était produit. : de la liqueur dorée circulait dans les veines

r il paraît que c'est bien excellent comme remède.

donc comme Conscience revient à lui! Tu le trou^ V n'est-ce pas, mon cher Conscience? — Oui, d

science, tout à fait mieux, plus fort et plus ga ! singulier, Mariette, il me semble que Tespoir me r(

l J'ai faim même. — 0ht ohî dit le docteur, un

t Pesleî comme nous y allons, mon jeune ami..

l'heure! Il nous faut prendre un bain auparavai

resterez vingt minutes dans l'eau. Ta veilleras \ Baptiste : vingt minutes, pas plus, pas moins. ]

tout ce temps, le malade se bassinera les yeux i l émoilients; puis tu le sortiras du bain et tu nou

j mèneras. Vous entendez^ monsieur le soldat? ]

'' d'obéir ici comme au régiment. Voilà la consi:

Vous êtes trop bon, monsieur, et vous donnez vol signe d'une manière trop bienveillante pour qi obéisse pas en tous points.

— Ma cbère enfant, dit le doctear à Mariette, j'ai à vous parler. — Je le conduis jusqu'à la porte seulement, dit en rougissant Mariette, et je reviens à Tinslant même. — Bien! bien! allez! fit le docteur.

Mariette conduisit elTeelivement Conscience jusqu^à la porte, et revint.

Le docteur avait retenu la jeune fille pour Tinterroger sur les détails de Taccident, sur ce qu'elle pouvait avoir retenu du traitement suivi, et sur celle espèce de retour à la vue qui, la veille, les avait si fort réjouis tous les deux.

Mariette donna tous les renseignements qu'elle put donner, avec celte charmante naïveté que nous connaissons déjà, mais qui, inconnue du docteur, faisait sur lui, au fur et à mesure qu'elle se produisait, celte bonne impression de changer en tendresse presque paternelle l'intérêt philanthropique qu'il avait témoigné tout d'abord aux deux enfants.

Pendant ce temps, le docteur écoutait avec attention, et approuvait ou improuvait le traitement suivi. En somme,* Mariette crut remarquer que l'approbation remportait sur l'improbation, l'espérance sur la crainte.

— C'est bien! dit- il quand Mariette eut fini; nous allons faire une nouvelle preuve.

Il sonna Baptiste. Baptiste entra.

— £h bien! lui demanda-t-il, as-tu mis notre maade au bain? -— Oui, major, répondit celui-ci; j'ai même

eu grand'peine è empêcher son chien dévider la baignoire. Il parail qu'il avait très-soif... — As- tu lavé ses yeux avec de Peau de guimauve? — Oui, major. — Les as-lo recouverts d'un bandeau? — Oui, major, — Eh bien! fais sortir le malade du bain, et amène-nous-le.

Baptiste pivota sur lui-même avec une précision M militaire, et disparut.

Le major baissa les stores du salon, de manière s faire passer le jour d'une lumière ardente à une douce demi-teinte.

Mariette regardait le vieillard faire tous ces préparatifs avec un frissonnement certes plus plein d'angoisses que s'il se fut agi d'opérer sur elle-même. N'avail-il pas dit, ce bon docteur, que l'épreuve qu'il allait tenter était décisive?

Au moindre mouvement venant du dehors, elle tressaillait et se tournait vers la porte.

Enfin, elle entendit des pas et reconnut la marche ioquiète et hésitante de Conscience. La porte s'ouvrit, et ^ jeune homme parut, appuyé au bras de Baptiste.

Le docteur fit signe à Baptiste de conduire l'aveosie jusqu'au milieu de la chambre.

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