AU 6 AVRIL
Ce n'était pas sans raison que le sous-préfet de Soissops^ d9DS son désir d'être nommé préfet, demandait avec tant d'instance des soldais pour Napoléon. Napoléon en avait réellement bien grand bcboin.
Ce n'était pas une exagération que ces paroles prononcées par lui au sénat le 10 novembre 4813 :
« Toute l'Europe marchait avec nous, il y a un an; aujourd'hui, toute l'Europe marche contre nous! »
Pour la seconde fois, l'Europe se trompait à l'endroit de la France : la première, c'était en 1792, quand, au lieu de laisser la révolution se concentrer dans ce grand cratère que l'on nommait Paris, elle força Paris à répandre sur le monde celte lave révolutionnaire qui l'embrasa.
La seconde fois, c'était en 1813, quand, au lien d'accorder à Napoléon la paix qu'il demandait, de le circonscrire dans nos anciennes limites, de l'y garder à vue pour qu'il n'en sortît plus, elle le poussa à bout comme un sanglier blessé, l'accula à l'ile d'Elbe, lui fit faire le plus beau retour historique qui jamais ait illuminé l'histoire d'an sillon de feu, et en le crucifiaul à Sainte-Hélène, mit à la un de sa vie ce magnifique ea\N«Àt% ^>i\ wk ^\ ^xç^
Dieu non-seulemenl poHr la France, mais encore pour le inonde I
En effet, comme il faut être juste, même envers les hommes de génie, bel exemple que nous donnons et que nous voudrions bien voir suivi par nos contemporains, nous conviendrons que celte paix, qu'on lui proposait alors, il ne pouvait l'accepter.
Le 5 novembre, le prince régent d'Angleterre déclare dans le parlement qu'il n'est ni dans l'intention de l'Angleterre, ni dans celle des puissances alliées, de demander à la France aucun sacriflce incompatible avec son honneur et ses justes droits.
C'était parfaitement joué^ puisque, si la guerre continuait après une pareille déclaration, on ne pouvait attribuer cette persistance dans la voie sanglante qu'à l'amour de l'empereur pour la destruction.
Ofa! nous le répétons, l'Angleterre joue parfaitement bien; seulement, elle triche parfois.
Le 14 novembre, M. de Saint-Aîgnan arrivait à Paris.
M. de Saint-Aignan était un homme de beaucoup d'esprit, jouissant d'une grande faveur près de Napoléon, faveur conquise par un admirable à-propos de flatterie.
Comme il était préfet des Hautes-Alpes, je crois, l'empereur visitait avec lui son département et l'interrogeait à sa manière brusque et saccadée sur toutes choses.
Bonaparte faisait de bru8(\\ies <\wft.'8>\X^\s& ^\^\x»»îN. \^^ réponses rapides; il s'agissaW mo\\i^ ^«fe x^^^^^'^^"^ "^"^ de ae pas balbutier ea répondaTiV.
Les questions s'étaient multipliées, vis-â-vIs de M. de Saint-Âignan, et chacune d'elles avait obtenu immédiatement sa réponse rapide comme une riposte.
— Combien d'hommes, M. le préfet? — Tant, sire. — Combien d'arpents de bois? — Tant. — Combien d'hectares de terre? — Tant. — Combien d'oiseaux de passage? — Un seul, sire, un aigle!
L'empereur, ennuyé à la fin de ces rapides réponses qu'il aimait tant, avait voulu embarrasser M. de Saint- Aignan, et lui avait donné la réplique de celte splendide flatterie.
Napoléon se regarda comme battu et récompensa le vainqueur en l'appelant au conseil d'État d'abord, puis en le nommant son écuyer, puis en l'attachant à la cour de AVeymar comme ministre résidant de France.
L'envahissement de l'Allemagne forçait M. de Saint- Aignan à revenir en France. M. de Metternich résolut de proOter de son départ pour faire parvenir de nouvelles propositions de paix à l'empereur.
Le 9 novembre, le jour même du retour de Napoléon aux Tuileries, où nous l'avons laissé demandant les trois cent mille conscrits dont le pauvre Conscience devait faire partie, ce jour même, à Francfort, M. de Saint-Aignan recevait de M. de Metternich, de M. de Nesselrode, ministre de Russie, et de lord Aberdeen, ministre d'Anglelerre, Faltimatam suivant :
L^s alliés offrent la paix à \a eoivdxWow (vyv^X^^t^w^
abandonnera l'Allemagne^ l'Espagne, la Hollande, l'Italie, et se retirera derrière ses frontières naturelles des Alpes, des Pyrénées et du Rhin.
» On choisira une ville des bords du Rhin pour tenir le congrès; mais les négociations ne suspendront en aucune façon les opérations militaires. »
Les conditions étaient dures, surtout pour un homme qui avait pris l'habitude de faire des conditions et non d'en recevoir.
Abandonner l'Allemagne, il le fallait bien, puisque l'Allemagne, envahie par les alliés, nous était reprise.
Abandonner l'Espagne, c'était chose arrêtée déjà, la résistance acharnée des Espagnols, soutenue par l'or et le fer de l'Angleterre, avait lassé Napoléon.
Mais abandonner la Hollande tout entière à nous et si pleine de ressources pour la. France et de menaces contre l'Angleterre; mais abandonner Tltalie, intacte et occupée par Muratet Eugène, c'étaient là de ces sacrifices terribles que l'on ne pouvait faire qu'à une paix prompte, de ces retranchements cruels que Ton ne pouvait faire que dans l'espoir d'une guérison absolue.
Encore rien de tout cela n'était positif, puisque les négociations ne devaient en aucune façon suspendre les opérations militaires.
Ces ouvertures inacceptables ne furent cependant point repoussées tout à fait; seulement, Naçoléoiv %^ ^^x^^^^^V subir son destin jusqu'au boul eWlivt^ ^'^ ^^\^\n»k>s^>^^ fortune de la France.
De là la rigueur des ordres donoës aux préfets et ara soas-préfets à Pendroit de la eonseription.
En même temps, tout se préparait pour repousser la guerre d'invasion dont la France était menacée, et menacée d'une façon bien autrement inquiétante qu'en 1792.
En 1792, la France n'avait contre elle que la Prusse et TAutricbe, tandis qu'en i8f5, elle avait contre elle l'Europe tout entière; en 1792, il s'agissait d'être ou de ne pas être; en 1813, il s'agissait que Napoléon fût encore ou ne fût plus.
Maintenant, au lieu de l'enthousiasme national, restait le génie individuel.
Hélas! nous le répétoQs pour la seconde fois, Thisto^ire des grands de ce monde est tellement mêlée à celle des petits, qu'à notre suprême regret nous sommes obligés de nous occuper des puissants, quand nous ne voudrions ne nous occuper que des humbles.
Les propositions transmises par M. de SainhAîgnan avaient été présentées au corps législatif, Napoléon déclarant que, si dures que fussent ces conditions, il étïiit prêt à les accepter, si elles dévalant amener la paix.
Par malheur. Napoléon prenait le corps législatif dans un moment de mauvaise humeur. Napoléon lui avait, pendant son dernier voyage à Paris, imposé un président sans présentation de candidat.
Nous ne professons pas une admiration profonde pour M. Bâoar'Lormian; cependanl, coTOtae t\wv^ VKWiYi's» ^
notre répulalion d'imparlidlité^ nous avonerons qu'il y a^ dans sa tragédie de Mahomet second^ deux beaux vers. Il s'af il de ce corps de janissaires : si fort dédaigné des sultans.
Qu'ils nous font payer cher les mépris qu'ils endurent! Si le trône chancelle, à Tinstant ils murmurent...
dit Mahomet II.
Il en fut du corps législatif comme du corps des janissaires,Ie trône de Mahomet II chancelait.
Il murmura.
Une commission de cinq rapporteurs composée de MM. Lainé, Gallois, Flaugergues, Raynouard et Mayne de Byran, hostiles tous les cinq au système impérial, fut nommée et rédigea une adresse dans laquelle se glissa timidement le mot liberté, oublié depuis douze ans.
Napoléon déchira l'adresse et ajourna le corps législatif.
Le 2 décembre, le duc de Vicence, qui remplaça le duc de Bâssano aux affaires étrangères, écrit à M. deMetternich que Napoléon adhère aux bases générales posées par M. de Saint-Âignan.
Le 10 décembre, on reçoit de M. de Metlernich la nouvelle inattendue que les alliés ne pouvant prendre aucune détermination sans le concours de TÂngleterre, ont écrit au cabinet de Saint-James, et^ittendent sa ré|^oa&e«
Vespoir d'une négocialion ttawtYveeVVs^^'^^ ^^>^^^vîs-
paru, et Napoléon doit, comme dernier moyen de salut, accepter franctiement la guerre.
D'ailleurs, pendant ces négociations ilInsoires,les alliés ont continué leur marche. Ils apparaissent maintenant sur nos trois frontières de Test, du nord et du midi.
Les Anglais ont pajsé la Bidâssoa et vont franchir les Pyrénées.
Le prince de Schwarlzemberg, avec la grande armée forte de cent cinquante mille hommes,est en train de violer la neutralité de la Suisse.
Blucher est entré dans Francfort, autre viol, avec cent trente mille Prussiens.
Bernadolle a envahi la Hollande et pénètre en Belgique avec cent mille Suédois et Saxons.
Sept cent mille hommes enfin, formés, par leurs défaites mêmes, à la grande école de la guerre napoléonienne, s'apprêtent à franchir les frontières de la France, négligeant toutes les places fortes, se répondant les uns aux autres par ce seul cri :
Paris, Paris! Paris!
Enfin, le 2i décembre, les souverains alliés publient les proclamations qui donnent le signal des hostilités.
Désormais, ce n'est plus qu'à force de soumission ou d'énergie que l'on sauvera la France.
Napoléon est pour l'énergie : c'est une raison au corps }ég'is)aï\! d'être pot^r la soumission.
Après ravoir ajourné, î^apoUotv\ft ^^^%^.
Cependant les nouvelles se pressent plus désastreuses les unes que les autres.
Le 28 décembre, le général Bubna a pris possession de Genève.
I^ 50, le prince de Schwarlzemberg a poussé ses colonnes sur Vesoul et Besançon.
Le 4 janvier 1814, Tennemi entre à Vesoul. - Le 9, Besançon est investi.
Voilà où en est la grande armée ennemie, composée d'Autrichiens, de Bavarois, de Wurtembergeois, et avec laquelle marche la garde impériale russe.
Quant à Blucher, arrêté pendant quelque temps sur les bords du Rhin, comme par une crainte irrésistible de toucher le sol de la France, il a enfin franchi le fleuve sur trois points, dans la nuit du 1*' janvier.
Au centre, les corps du général Langeron et du général d'York ont franchi le Khin à Caup.
 Faile droite, le corps du général Saint-Priest a franchi le Rhin à Neuy^ied, où, nous-mêmes, nous l'avons franchi deux fois, aux jours des vieilles victoires républicaines.
Enfin, à l'aile droite, les corps de Sacken et de Kleisi ont franchi le Rhin devant Manheim.
Nous avons déjà dit où était l'armée anglo-espagnole commandée par Wellington.
Cependant il va se faire une halte d'un instant.
Le duc de Bellune évacue SlrasbouT^ v^%.^ ^ti^ ^\v\<«. qui ne monte pas â dix mi\le homiwes.
JflEV ET DIABKE, T. % ^^
Mais il reçoit de Napoléon Tordre de disputer pied à pied le passage des Vosges. Le duc de Trévise est en route avec une division de la garde pour le soutenir sur la roule de Langres.
Lé duc de Raguse, avec une vingtaine de mille hommes, obligé de battre en retraite d'abord, s'appuiera le plus longtemps qu'il pourra sur les nombreux glacis des forteresses de la Lorraine.
Le duc de Castiglione défendra Lyon, où il se rend en toute hâte pour organiser la défense de la seconde ville du royaume^ il sera secondé par le général Deschamps, qui pourvoira à la sûreté de Chambéry, et par le général Desaix, qui organise des levées en masse dans le Daupbiné.
Le duc de Tarente est à Liège visitant les places du Bas-Rhin et de la Meuse, avec ordre de rentrer dans la vieille France par la porte des Ârdennes.
Le duc de Dalmatie, après un combat de quatre jours, et malgré la désertion des troupes allemandes, qui, le il décembre au soir, ont passé en masse dans le camp espagnol, s'est arrêté sur les glacis de Rayonne.
Le duc d'Albufera, qui recule depuis le cœur de l'Espagne, s'est arrêté sur le Hobrégat et a établi son quartier général en Catalogne.
Eugèue, en Italie, défend le passage de l'Adige contre /es Aatricbieos qui n'ont pu le forcer. Ceite halle, commandée par î^ovoUwv, ^<i%v^^\^^ ^^vk^-
— Tirée peodaot un instant sur tovte eette l^oe circulaire qui enveloppe la France des bouches de l'Escaut aux bouches de la Garonne.
Cet instant, si court qu'il soit, suffit à Napoléon pour jeter les yeux sur son échiqnier.
L'ennemi s'avance avec sept cent mille hommes, c'est vrai; mais l'ennemi, qui dans trois mois aura cinq cent mille hommes au centre de la France, ne peut commencer les opérations qu'avec deux cent cinquante mille.
Encore espère-t-il que l'ennemi s'amtisera à bloquer les villes de guerre, et que ses forces seront diminuées par ces nombreux blocus.
Lui, de son côté, compte encore 2SK),000 hommes, mais ces 250,000 hommes, qui le rendraient maître des événements s'ils étaient sous sa main, sont répartis ainsi qu'il suit :
Cinquante mille hommes sur l'Elbe.
Cent mille au pied des Pyrénées.
Cinquante mille au delà des Alpes.
Les autres cinquante mille hommes sont aux maîns de Raguse, de Castiglione, de Tarente et aux sietmes.
Ce n'est donc en réalité que sur cinquante à soixante mille hommes de vieille troupes et sur les nouvelles recrues qu'il peut compter.
En outre, quelle que soit son activité, il n'entrera pas en campagne avant la lin de ^9LT\N\^t «
Ce relard, d'ailleurs, luldouuw^xscRV^^^^^^^^'^'^^^
tirer des Iroopes de son armée d'Espagne et d'Italie. C'est pour en arriver là qu'il vient dé sacriOer les prétentions qui, depuis quatre ans, sont l'objet de ses querelles avec l'Espagne et avec Rome.
Dès les premiers jours de décembre, la liberté a été rendue au prince Ferdinand d'Espagne, le il, un traité a été signé avec lui.
Vers le 15 du même mois, le pape a été ren()u à l'Italie, et au commencement de Janvier, il est en route pour remonter sur le trône de Rome.
Son retoitir dans la ville éternelle. Napoléon en a l'espoir du moins, préservera l'Italie de l'envahissement de l'Autriche, et la restauration de Ferdinand mettra un terme à l'influence de Wellington à Madrid.
Mais cette balte, qui a suffi à Napoléon pour établir son plan de campagne, a été courte; de tous côtés nos lignes de défense ont été forcées, trop faibles qu'elles étaient pour résister.
Bubna a intercepté la route du Simplon, le Valais est enlevé à la France.
Schwarlzemberg a forcé le passage des Vosges; Blucher est aux eaux de Lorraine; York est devant Metz.
Depuis le 13 janvier la vieille France, la France de Louis XIV, est envahie.
Le 14, le prince de la Moskowa a évacué Nancy. Le id, le duc de Trévise a évacué Langres. Le iô, leduc de Raguse esl en mmVft^>vcN«^v\^.
Napoléon n'a plus un instant à perdre.
Déjà, depuis le commencement du mois, il a envoyé dans les départements des commissaires extraordinaires chargés de présider aux levées d'hommes et aux mesures de défense.
« Français! s'écrie-t-il dans la proclamation dont ils sont porteurs, Français! un dernier effort! J'appelle ceux de Paris, de la Bretagne, de la Normandie et de la Champagne, de la Bourgogne et des départements au secours de leurs frères de la Lorraine et de l'Alsace. A l'aspect de tous ces peuples en armes, l'étranger fuira ou signera la paix. »
En même temps toutes les troupes reçoivent l'ordre d'opérer leur retraite sur la Champagne, vers laquelle on dirigera et les troupes qui arrivent du fond de la France et les nouvelles levées qu'a fournies la dernière conscription.
Le 20 janvier, le prince de Neufchâtel part de Paris pour annoncer aux troupes la prochaine arrivée de l'empereur.
Le 25, il signe les lettres patentes qui confient la régence à l'impératrice.
Le 24, il lui adjoint le prince Joseph sous \e titre de lieutenant général de l'empire.
Le 25, à deux heures dif matin, il brûle ses papiers secrets; à trois heures il embrasse sa femme et son fils, et à trois heures dix minutes il monte en voiture avec le comte Bertrand.
Voyons maintODant ce qu'était devenu Conscience, pauvre atome perdu dans ce grand mouvement qui agitait le monde.
Tandis que Bastien allait porter à Haramont la terrible nouvelle qui devait jeter le désespoir dans le cœur des trois malheureuses femmes^ Conscience, attaché à l'artillerie de la jeune garde, était envoyé à Fismes, où Ton rassemblait un parc considérable tiré de Tarsenal de La Fère et de la ville de Soissons.
L'éducation militaire de Conscience fut faîte avec la rapidité qui présidait aux éludes d'une époque où la pratique était complètement substituée à la théorie. Huit heures de manœuvres par jour lui apprirent, en moins d'un mois, son double service, comme conducteur et comme défenseur de son caisson. Son instructeur, qui était un vieux soldat auquel rien n'échappait des bonnes ou des mauvaises dispositions de ses élèves, ne fut point sans remarquer celte espèce d'affinité existant entre le nouveau conscrit et les animaux auxquels il avait affaire. Aussi Conscience ful-il bientôt officieusement chargé de rinspectîon spéciale des chevaux de sa batterie, qui reconnurent bientôt un ami aux soins dont ils étaient l'objet, et qui, de leur côté, pleins de reconnaissance pour cette amélioration dans leur sort, redoublèrent à la fois de vigueur et de docilité.
Mais ce o'était pas seulement parmi les animaux que Conscience s'était fait des am\8 ; e*^Va\\. fe\!kWit^ ^«tm ^«s.
compagnoDs, jeunes geiis au eœaf triste, aux yeux pteios de larmes, veous, comme lui, de tous les points de la France, et qui, peu enthousiastes pour Tétat qu'on les forçait d'embrasser en les arrachant à leurs mères, étaient loin, malgré ces huit heures d'exercice par jour, de faire des progrès satisfaisants.
Conscience devint leur consolateur; il les soutint, les encouragea^ et au bout d'un mois de cohabitation avec eux, de même que son influence bienfaisante s'était fait sentir chez les animaux, dont elle avait doublé la vigueur et la docilité, elle se fit sentir sur les hommes qui lui devaient au moins la résignation, lorsqu'ils ne lui durent pas le courage. ,
Le 20 janvier, le prince de Neufchâtel donna l'ordre de concentrer toutes les forces sur Châlons.
Deux heures après, la batterie à laquelle appartenait Conscience se mit en roule. Le même soir, elle faisait halte à Reims; puis la même nuit, après quatre heures de repos> elle se remettait en route pour Châlons, où elle arrivait le âl au soir.
Là, on sent qu'on approche de l'ennemi, et le spectacle des malheurs de Tinvasion frappe pour la première fois les yeux de Conscience. Ce sont de pauvres paysans des environs de Bar-le-Duc, de Vassy et de Salnt-Dizier, qui fuient emportant leur mobilier dans des charrettes, les unes traînées à bras, les autres atleléies d'^i&^^^^K^o. chevaux; gufiiquefois, au somtû^V ^>Wkfe^'^ ç^^jasx^^*^
une mère assise sur un matelas, courbée en avant, comme pour mieux le proléger, serre conire sa poitrine un enfant qu'elle allaite, en le berçant avec une modulation si lente et si monotone, qu'elle ressemble bien plus à une plainte qu'à un chant. Celte procession désolée, qui va sans savoir où, qui fuit pour fuir, s'arrête sur les places, trop pauvre qu'elle est pour se risquer dans les auberges; là, elle vit de la charité publique, du vin que lui apportent des jeunes filles compatissantes, du pain que pariageni avec elle les soldats, d'aumônes que leur font les bonnes âmes, en leur disant : Dieu vous conduise!
Conscience, qui mange à peine, encore tout souffrant qu'il est de sa blessure, donne à ces malheureux tout son vin et les trois quarts de son pain, et comme ils joignent les mains en bénissant, il leur dit :
— Si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, faites prier vos enfants pour trois pieuses femmes qu'on nomme Madeleine, Marie etMariette. Le Seigneur les connaît, j'espère, et saura que c'est pour elles que vous priez.
£1 si on lui demande pourquoi il recommande les trois femmes aux prières des jeunes lèvres :
— C'est, dit-il, que les prières des enfants, étant plus pures, sont plus agréables au Seigneur.
Puis, parfois, il songe avec terreur que» si l'ennemi continue d'avancer toujours, que, si Napoléon, dont on parle beaucoup, mais qu'on ne voit point encore, ne parv/eni pas à /'arrêter, il y aura v^^V-^Vt^ jmi \»û\sv^vx wi
les irois pauvres femmes d« son cœur fuiront dans une charrette traînée par Pierrot, ainsi que ces malheureux qui! voit fuir, et avec lesquels il partage son pain et son vin.
£t il espère que, comme il fait lui-même, d'autres feront aussi, et qu'elles trouveront sur leur route le pain et le vin de la charité.
D'heure en heure, les fuyards deviennent plus nombreu%; c'est que, d'heure en heure, l'ennemi se rapproche.
£n effet, le 21, l'ennemi n'est plus qu'à quinze lieues; ses avant-postes se sont fait voir à Bar-le-Duc. Le 22, il D'est plus qu'à dix lieues; des partis de Russes et de Prussiens ont été signalés à Vitry-le-Français.
C'est à la fois la grande armée russe, autrichienne et bavaroise, commandée par Schwartzemberg, et l'armée prussienne, commandée par Biûcher, qui s'avancent.
La première, descendue des Vosges par plusieurs routes, dirige sa plus forte colonne sur Troyes. La vieille garde, commandée par le duc de Trévise, est poussée devant elle, et quoique disputant le terrain pied à pied, sa retraite commence à encombrer les rues de Vitry-le* Français, et vient battre de ses premiers flots les faubourgs de Châlons.
La seconde a dépassé la Lorraine, vient d'occuper Saint-Dlzier, et se porte diagonalemenl sur TAube.
Si Napoléon n'arrive pas d'ici à deux. \o^K%^V&% Vr^xss^% gai sont à Chàlons, elqul n'onV^^^ ^Qt^\^^^%«^^^^^"" gées de se mettre en relraile sut P«\v&-*
LA LETTRE DE GONSCIEIfCE.
Le 25 au malio, les fuyards eommeuceot à paraître dans les mes de Ghâlons; ils roulent avec leurs flots un reste de paysans attardés qui ont laissé leurs maisons en flammes, et qui> voyant que Dieu, malgré leurs prières, ne les a point gardés du malheur, appellent à leur aide ce Napoléon dont, pendant douze ans, on leur a fait un autre Dieu.
Mais, dans les rues mêmes de Ghâlons, ces fuyards se mêlent aux premières colonnes des troupes qui arrivent de Paris, et qui annoncent Fempereur. Trois jours auparavant, elles ont été passées en revue dans la cour des Tuileries, et Napoléon leur a dit : Partez, je vous suis!
Enfin, vers cinq heures de l'après-midi, comme on écoute avec inquiétude le canon qui se rapproche, les cris de vive Vempereurl se font tout à coup entendre dans le faubourg de Paris. Cinq voitures, dont la première attelée de six chevaux, et les autres de quatre, traversent la ville, s'arrêtent à la porte de la préfecture, et Napoléon descend de la première.
11 est calme et froid, comme d'habitude. Seuiemeut,
son sourcil, légèrement froncé, et sa tête, un peu incli-
née, aoa pas sur son ^a\&\e comvye o&W^ $^«&s«k^^^
mais sur sa poitrine eomnie celle de Frédéric, indique que le poids de ce monde qu'il porte commence à le fatiguer.
En une seconde, une immense acclamation a retenti dans toute la ville. On dirait que son aigle aux ailes agiles a lui-même répandu la nouvelle de son arrivée.
Il descend de voiture, fait un signe de la main pour répondre aux cris mille fois répétés de vive rempereurl qui éclatent autour de lui, monte légèrement les six marches du palais préfectoral, et entre dans l'appartement qui lui est préparé en disant :
— Qu'on me fasse venir le prince de Neufchâlel> le duc de Valmy et le duc de Reggio.
Et il se jette dans un fauteuil en attendant ces hommes aux titres sonores qu'il a demandés, et qui vont accourir obéissants à son appel.
Celui qui arrive le premier, c*est le duc de Neufchâtel. Il accourt des avant-postes; il a eu le temps de se renseigner depuis quatre jours.
Le duc de Bellune et le prince de la Moskowa, après avoir évacué Nancy, se sont retirés par Void, Ligny et Bar, sur Vitry-le-Français.
Le duc de Raguse est d^rière la Meuse, entre Saint- Michel et Vtiry.
Le due cfe Trévise est en retraite sur Troyes, disputant à l'ennemi chaque pouce de terraioiY &'an^'^v.^^^!B>2iÀ. JJ est pressé de trop près. Le euxiot^ ^M^wi ^ «ÇiV^i^^^^N»^
surveille, c'est le sien; le canon qu'on a entendu dans la journée, c'est le sien encore; ces deux haltes enflammées s'appelleront les combats de ÇoIombey-Ies-deux-£glises et de Bar-sur-Aube, et l'histoire dira que la vieille garde y est restée à la hauteur de sa réputation. On annonce le duc de Valmy.
— Venez, venez, Kellermann, dit Napoléon. Il y a vingt-deux ans que vous avez gagné le titre sous lequel on vient de vous annoncer à moi, dans ces mêmes plaines où nous allons manœuvrer les Prussiens. Vous savez comment il faut s'y prendre pour les battre, et vous m'aiderez de vos conseils.
Kellermaun s'incline sans répondre.
En effet, qu'eût-il répondu?
— Oui, sire, il y a vingt ans que j'ai battu ici les Prussiens; mais, il y a vingt ans, je représentais, sous mon simple nom de Kellermann, la France révolutionnaire, qui voulait à tout prix être libre, tandis qu'aujourd'hui, sous ce titre de duc de Valmy, je oe représente plus qu'une France épuisée de sang et d'enthousiasme, et qui demande le repos, le calme, la paix, même au prix de la honte!
Puis parut Oudinot à son tour.
— Âh! vous voilà, dit Napoléon, je vous attendais avec impatience. Vous êtes du pays, n'est-ce pas? — Je suis de Bar-sur-Ornain, sire.'— A merveillet... Noos
dlloDs passer la soirée à recotvttaUte \e v^^^-
Et, se retournaiU vers ses officiers d'ordoofiance Gourgaad et Mortemart :
— Qa'on Jaisse entrer tous ceux qai pourront me donner des renseignements importants, dit-il.
En effet, pendant toute la soirée, Napoléon, penché sur une carte des départements de TAube, de la Marne et de la Haute-Marne, marque avec des épingles à tête rouge les positions probables de cet ennemi qu'il espère surprendre par la rapidité de sa marche et la vigueur de ses mouvements.
Pendant ce temps, à la lueur d'un feu allumé sur la place publique, à vingt pas d'un parc d'artillerie gardé contre ce feu lui-même par de nombreuses sentinelles, un jeune homme revêtu de l'uniforme des soldats du train écrit, au crayon et sur ses genoux, la lettre suivante :
« Ma bonne et honorée mère,
> Vous avez déjà dû recevoir une lettre de moi datée de Fismes, où j'étais en dépôt. Nous n'étions qu'à seize lieues à peu près l'un de l'autre, et cependant, excepté par le cœur, nous étions aussi séparés que si nous eussions été, vous d'un côté du monde, et moi de l'autre.
» Vous avez bien souffert, ma bonne mère! vous avez bien pleuré! mais j'espère qu'en recevant la première lettre que j'ai écrite, ce que j'ai fait aussitôt que ma main me l'a permis. Dieu vous a donné \a loTtft,\iQTv-'5ft\k\^\SNWç\^'^ supporter \olre douleur, malseu^ot^ ^^ ç^^vv^O^^^*
» Cette fois, je vous écris de Ghâlons, c'est-à-dire de dix-huit lieues plus loin que la première fois. Je vous écris au feu du bivae, au moment où dix heures sonnent à la cloche d'une petite église dont le timbre me rappelle celui de l'horloge d'Haramont, ou tout le monde dort à celte heure, excepté tous, ma bonne et honorée mère, qui veillez sous la garde du Seigneur, assise au pied du Ht du ^and-père, qui va de mieux en mieux, n'est-ce pas? absorbée que vous êtes dans le souvenir de votre fils qui voui) aime et qui vous respecte.
» Bien au contraire d'Haramont, toutes les portes sont ouvertes ici, toutes les maisons éclairées, tout le monde veille, car l'empereur Napoléon est arrivé vers cinq heures.
» Je l'ai vu, ma bonne et honorée mère, cet homme qui nous sépare, et qui vous coûte tant de larmes. Je l'aurais cru d'un visage dur et d'un aspect repoussant : hélas } il a l'^ir aussi triste, plus triste même qu'un homme ordinaire, et l'on dit ici ce que l'on ne croit pas chez nous, ce que l'on ne croit nulle part, je pense, c'est que c'est à regret qu'il fait la guerre, et qu'il n'a quitté Paris qu'après avoir épuisé tous les moyens d'obtenir la paix.
» S'il en était ainsi, ma bonne et honorée mère, il faudrait le plaindre, et non le détester; prier pour lui, et non le maudire.
» Au reste, lors de son arrivée, on a beaucoup crié WA
Vive Napoléon! Mais était-ce par amour de lui ou par haine des Prussiens et des Russes? C'est ce que le Selneur, à qui rien n'est eaché> distinguera facilement.
» Je vous écris celte longue lettre, ne sachant plus trop maintenant quand et comment je vous écrirai, car cette nuit sans doute nous allons marcher en avant, soit sur Sainte-Menefaouid, soit sur Vitry^ie-Français. L'empereur décide cela en ce moment avec ses maréchaux. D'où je suis, et en levant la tête, je vôis les fenêtres de l'hôtel de la préfecture, éclairées comme si le feu était dans l'hôtel, et de temps en temps, derrière les rideaux, son ombre qui passe. Lui aussi veille, comme vous voyez, et l'on dit dans l'armée qu'il y a huit jours qu'ij n'a dormi.
» Il parait que c'est décidément à Vilry que nous allons, car un officier d'ordonnance vient, du haut du perron de l'hôlei, de donner tout haut l'ordre aux équipages de la maison de l'empereur de filer sur Vitry, et à la garde impériale de les suivre. Si, à noire tour, nous suivons la garde impériale, ce sera six lieues de plus mises encore entre nqus, ma bonne et honorée mère.
> Dites à Bastien, s'il est encore à Haramont, ce dont je doute, car d'après les dernières nouvelles tous les soldats en congé ont dû rejoindre leurs régiments ou être incorporés dans d'autres de la même arme; dites à Bastien que je le remercie bien de toutes ses bontés
pour moi; que je m^babitoe au service du train, qui n'est pas aussi désagréable qu'il le disait, et que je me suis fait deux bons amis que je quitte rarement : ce sont les deux chevaux qui traînent mon caisson. En effet, quoiqu'il n'y ait que quinze jours à peu près que nous sommes ensemble^ nous nous comprenons presque aussi bien qu'avec Pierrot et Tardif, ces vieux amis de dix ans, que je n'ai pas plus oubliés que la pauvre vache noire, qui, toute vieille qu'elle est, donne toujours de bon lait, Je l'espère.
» Enfin, ma bonne et bonorée mère, dites à Mariette, qui, après vous, est celle que je regrette le plus au monde, comme> après vous, dame Marie est celle que je respecte le plus, dites à Mariette que, tandis que j'étais à Fisme, je ne me trouvais plus qu'à douze lieues de Notre-Damede-Liesse, qui a encore ici plus de réputation que de nos côtés. Je sais que la pauvre enfant avait «fait vœu d'y aller, si je ne tombais pas au sort. J'aurais voulu pouvoir y aller moi-même, en son nom, pour acquitter son vœu, et puis pour demander à la bonne Vierge, que l'on assure être très-miraculeuse, de faire que Mariette m'aime toujours. Mais, si je reviens, grâce que le bon Dieu, j'espère bien, nous fera à tous, nous irons ensemble pour le remercier, non-seulement de cette dernière faveur qu*il m'aura accordée, mais encore de toutes celles gu^il m'a faites depuis ma naissance, en permettant que je fusse aimé de trois sa\n\ts \o.mift<i^ çftxwwi^ n^x^^.
» Adieu, ma chère et honorée mère, nous recevons à rinstant même Tordre de partir. Des aides de camp sont envoyés sur la route d'Arcis-sur-Aube pourànnoncer au duc de Trévise Tarrivée de Napoléon et lui ordonner de tenir devant Tennemi. Nous allons donc nous trouver aux prises avec ce que l'on appelle la grande armée, et je vais, hélas I voir de mes propres yeux ce que c'est que cette terrible chose qu'on appelle la guerre!
» Un petit enfant de dix à douze ans, qui s'est sauvé de son village, et que j'ai recueilli pleurant ses parents qu'il a perdus, se charge de mettre à la poste cette lettre, que je n'ai pas le temps d'y mettre moi-même, attendu que je monte à cheval; je lui donne la moitié de mon pain de la journée en échange du service qu'il me rend.
» Dites un mot à Dieu dans vos prières, aûn queie morceau de pain que je lui donne dure au pauvre petit jusqu'à ce qu'il ait retrouvé ses parents.
» Je vous embrasse bien tendrement et bien respectueusement, ma chère et honorée mère, ainsi que ma bonne Marie et ma chère Mariette.
» Votre fils,
» GonSGIKIfCI.N^
» Mes respects au grand-père, qui doit être bien Q&&1heureux de ne plus pouvoir \\s\Vw ÇiîiV^tt^.'fc
PIEV ET DIABLE, T. 2 .
£t, en effets comme le jeane soldat remettait à Feofa&t, qui s'était chargé de la porter à la poste, cette lettre non cachetée, faute de temps et faute de cachet, la trompette sonnait le départ; et Conscience, faible unité dans ce ehlffire de ctnqaante mille hommes qne Napoléon allait^ avec l'audace du génie, opposer aux masses autrichiennes, russes, bavaroises et prussiennes, prenait, tirant, loi deuxième, son caisson chargé de poudre, la route de Vitry-le-Français,
Nous n'avons pas besoin, nos personnages étant connus du lecteur comme ils le sont, d'essayer de peindre la douleur qui accueillit le retour de Bastien, apportant la mauvaise nouvelle que Conscience, malgré l'accident qui lui était arrivé, avait été jugé bon pour le service niili-* taire. Ce n'était pa3, comme aux yeux de Bastien, l'arme humiliante dans laquelle allait servir Conscience qui détermidail chez la pauvre famille un surcroît de désespoir : du moment où Conscience quittait le village, quimportait l'arme où 11 allait servir? do moment où il était soldat, tontes les armes, pendant ces jours de destruction, ne devenaient-elles pas aussi dangereuses les unes que les autres?
Mais, chose étrange! Madeleine, la pauvre mère sur
laquelle le coup portait plus cruellement, était soutenue
dans son malheur par un autre malheur; elle sentait
gu'eJJe ne se devait pas tout entière à son flis, mais qu'elle
se devait un peu auss\ k ce ip^\xNwjgew^^-^>ss^, «C^^ V^
coup avail de son côlé frap^vé s\ cym^W^vci^^V-
Ce qui lourmentait leplasiepère G^det, c'était, comme le prévoyait bien GoQBcience, l'idée de l'abaodoD de sa pauvre terre. Bastian, qui avait bon nombre d'beores de reste, se serait bien mis à la disposition du père Cadet; mais Bastien âait un pauvre agriculteur aux mains inexpérimentées duquel on ne pouvait guère^abandonner une terre si bien choyée, si bien soignée, si bien caressée jusque-là, qu'elle allait s apercevoir, rien qu'au toucher brutal de Bastien, que ce n'était plus ce maître si douX; si bon, si patient pour elle, qui la cultivait.
Heureusement le voisin Mathieu était là. Le Yoisiii Mathieu, opérant sur une grande échelle de cent oucent cinquante arpents, n'avait pas certainement la délicatesse du toucher et les petits soins journaliers du père Cadet, mais il savait son aiétier. C'était un rude lutteur qui avait été plus d'une fois aux prises avec des terres re* belles, et qui, à force de volonté, de puissance, nous dirons presque de menaces, avait vaincu toutes les rébellions.
Donc cette année, ce que la terre du père Cadet ne donnerait point par la persuasion, elle le donnerait par la force, et l'on n'avait à s'inquiéter de rien, sinon du chagrin que ressentirait la pauvre terre d'être brutalisée ainsi.
Puis les jours s'étaient écoulés. Dès que la main mutilée de Conscience lui avait permU d'^m\%^ "o^&^^^^i^ Mtère l^llre éuii arrivée, couvm^ V^ ^\\ dsi^^^^K^^-»
datée de Fismes. La pauvre Madeleine, qui, sans nouvelles de son enfant, le croyait déjà mort, avaiL éprouvé une grande joie eu reconnaissant son écriture; puis, comme si elle eût compris que cet amour qu'éprouvait pour elle Conscience était si grand qu'il débordait sur les autres, et que, par conséquent, elle n'avait pas le ilroit de le garder à elle toute seule, avant dé décacheter la bienheureuse lettre, le père Cadet prévenu le premier, elle avait, du seuil de sa chaumière, fait signe à dame Marie et à Mariette d'accourir, levant la lettre pour qu'elles vissent bien à quelle fête- elles étaient convoquées.
Ces deux femmes accoururent, Mariette suivie de Bernard, car Bernard, de même qu'il semblait avoir compris que c'était à Mariette qu'il avait été donné, semblait comprendre encore qu'il avait droit, comme elle, de recevoir sa part des nouvelles de son ancien maître.
D'après la seconde lettre que nous avons mise sous leurs yeux, nos lecteurs peuvent deviner à peu près ce qu'était la première.
On envoya chercher Bastien, qui connaissait tout; on lui demanda s'il connaissait Fismes : on voulait se faire une idée du pays qu habitait Conscience.
Quant aux trois femmes, leurs connaissances géographiques ne s'étendaient pas, à l'ouest, plus loin que la ferme àù Vez; à l'est, plus loin que Villerts-Cotterets; au nord, plus loin que TaiUe-¥oïkVme» eV wi ^^^>\^^^\w«l
çoeBoursonnes.
Malheureusement, Baslieu ne connaissait pas Fismes.
II est vrai que, lorsqu'on lui eut ciit que Fismes n'était qu'à dix-huit ou vingt lieues d'Haramont, il offrit à l'instant de partir pour aller prendre des nouvelles de Conscience, et pouvoir à son retour tracer aux trois femmes un plan de la ville.
Il va sans dire que cette offre pleine de dévouement fut refusée. Les trois femmes savaient que Conscience vivait; elles savaient dans quelle ville il se trouvait; elles savaient qu'il se portait bien et pensait à elle : c'était tout ce que pour le moment elles osaient demander a Pieu.
D'ailleurs, comme l'avait prévu Conscience dans sa seconde lettre, Bastion avait, un beau n>atin, reçu une feuille de route, les militaires en congé étant rappelés sous les drapeaux, du moment où ces congés n'étaient point appuyés sur des infirmités qui rendaient les congédiés tout à fait inhabiles au service militaire.
C'était le lendemain du départ de Bastien que Jtfadeleine avait reçu de son fils la lettre que nous lui avons vu écrire à Châlons.
Cette fois, la joie était mêlée d'une certaine terreur : Conscience se portait bien, mais il faisait mettre sa lettre à la poste au moment où l'on allait se battre; à l'heure qu'il était, on s'était battu, et qui pouvait savoir ce qui lui était arrivé!
On décida qu'il fallait lui répondre^ 1\3l\^^\s«i ^^^^^rî^velles de tout îe monde; seukuvwaV, ^^VwN.xwa ^«^^^'^faire que d'écrire.
Le père Gadel n'avait Jamais SQ que siper son nom; Madeleitie et dame Marie faisaient lear croix an bas des actes, mais pas autre chose; Mariette, seule, en sa qualité de fille du maître d'école, atâit su écrire autrefois, dans sa jeunesse, mais elle avait eu si peu Toceaston d'exercer ce talent, qu'elle avait à peu près désappris.
11 n'en fat pas moins décidé que ce serait elle qui ser-^ virait de secrétaire.
Il s'agissait de répondre Tile; on espérait qu'en adres^ sant la lettre à Vitry-le-Prançais, Conscience la pourrait recevoir encore.
On avait bien reçu la sienne.
. Mariette alla cherchez cher l'épicier du papier à lettre, de l'encre et une plume toute taillée.
Elle trouva Catherine qui faisait juste la même emplette qu'elle.
— Pour Bastien? demanda Mariette. — Pour Conscience? demanda Catherine.
Et toutes deux répondirent : Oui.
as
LA LttTRB DK ■AHIfeTTB.
Quand Mariette revint à la chaumière de gauche, elle trouva la table préparée au pied du Ht du père Cadet : les deux femmes étalenl assises, YuT\ft^\^xiV,\'w\Vç^vtV^
\nai; petit Pierre faisait dans on coin des pâles avec du sable et un dé à coudre; Bernard avait le cou étendu sur le fauteuil préparé pour Mariette, comme s'il eût gardé sa place.
Ce fauteuil, c*était celui du père Cadet qu'on avait pré* paré pour elle : on avait pensé que mieux elle serait assise, mieux elle écrirait.
|!| Â peine fut-elle en place, que petit Pierre se leva et quitta ses pâles de sable pour venir voir ce qu'allait faire sa sœur; occupation qui, étant toute nouvelle dans la maison, lui paraissait bien autrement curieuse.
•^ 0ht petit Pierre, dit Mariette, prends garde, lu remues la table, et j'aurai bien assez de mal à écrire, sans que l'on me tourmente encore pendant que j'écris. — Je ne te tourmente pas, dit petit Pierre, je te regarde. -^ Eh bien! je t'en prie, reprit Mariette ^n trempant la plume dans l'encre, après^ l'avoir mouillée du bout de ses lèvres afin qu'elle prît mieux l'encre, regarde-moi d'an peu plus loin.
Mais, en se reculant, petit Pierre, de mauvaise humeur, sans doute, de se trouver distancé ainsi, fil un mouvement si brusque que la secousse imprimée à la table gagna le bras de Mariette et qu'un énorme pâté tomba au beau milieu de la feuille.
— La! dit Mariette, regarde un peu ce que tu as fait! —Méchant enfant, dit dame Marie, ne laisaera^-ln «i^^^^^ jamais ta sœur tranquiUe\
Pelit Pierre s'en alla grognant et tournant les épanles.
Mariette employa d'abord le procédé ordinaire en pareil cas; elle essaya d'enlever la tache d'encre avec sa langue, mais le seul résultat de celte manœuvre fut de faire une tache grise au lieu d'une tache noire : la tache grise était quatre fois grande, après l'opération, comme l'était la tache noire auparavant.
Heureusement Mariette avait prévu le cas; elle avait acheté, non pas une feuille, mais tout un cahier de papier à lettre.
Elle enleva la première feuille, qui fut abandonnée à petit Pierre, lequel prit une allumette, la vint tremper dans l'encre, et s'en retourna sur la huche, sinon écrire, au moins faire semblant d'écrire de son côté.
Malgré ce que le pâté en avait enlevé, il restait encore suffisamment d'encre à la plume de Mariette, ce qui prouvait qu'au bout du compte toute la faute n'était pas à petit Pierre.
— Voyons, dit-elle, comment faut-il commencer la lettre? — Voyons, père, votre avis? demanda Madeleine.
Le père Cadet était en voie de convalescence, et commençait à parler, quoiqu'il eût encore la langue épaisse.
— Eh bien! dit le père Cadet, commence par lui dire que nous sommes tous en bonne santé; c'est tou-
joars comme cela que cominev\eftTv\ \fc^ X^vvt^. — ^^v^.
grand-père, dit Mariette, comment vonlez-vons qu& je lui écrive que nous sommes tous en bonne santé, poisque vous êtes encore au lit, et qu'bier vous avez voulu vous lever, sans pouvoir en venir à bout? — Tu as raison, dit le vieillard en poussant un soupir; eh bien! dis-lui que vous êtes tous en bonne santé, excepté moi, qui suis malade à ne m'en relever jamais. — Grandpapa, reprit Mariette, pourquoi voulez-vous commencer la lettre par une chose qui lui fera de la peine? — Au fait, dit Madeleine, pauvre enfant, il en a déjà assez de peine sans ajouter encore à celle qn'il a. — Avec tout ça, dit petit Pierre, vous ne commencez pas, tandfs que moi, tenez, j'en suis déjà au tiers de ma page.
Et en venant tremper de nouveau son allumette dans Tencre, il montra sa page, déjà griffonnée en effet jusqu'au tiers.
— Tu as raison, petit Pierre, dit Marie, commençons.
— Eh bien! mets d'abord son nom au haut du papier, dit ie grand-père. — Conscience? demanda Mariette. — Oui»
— Gomme cela, tout court, reprit la jeune fille. — Tu as raison, dit Madeleine, Conscience tout court, c'est bien froid; mets plutôt mon cher enfant, ou mon iîls ^bienaimé.
Mariette fît une grimace : de cetlo façon, la lettre n'était plus que de Madeleine, puisqu'elle ne pouvait pas, elle, Mariette, appeler Conscience, ni son cher cn^0Av\^'«w'%fs^ /lis bien- aimé.
Dame Marie compriU
— Si noas meUions : Cher ami? dit-eile.
Ce fut alors le cœur de Madeleine qui se révolta à son tour.
— Ob! dit-elle, cher ami, e'est ainsi que Fod écrit à un étranger. — Onit dit Mariette; si, au milieu de tout cela, nous mettions: Cher Conscience... — Aht très-bien! dirent en cbœur le grand-^père, Madeleine et dame Marie. ■^ Moi, j'avais mis : Cher Conscience, dit petit Pierre en montrant sa page pleine d'hiéroglyphes. — £h bient dit Mariette, écartez-vous un peu de la table, et retenez petit Pierre loin de moi, afin qu'il ne me pousse pas.
Et elle écrivit, d'une écriture un peu tremblée^ mais fort lisible cependant :
a Cher Conscience! i»
-^ Et maintenant? demanda-t-elle.
Tout le monde se regarda, les cœurs étaient pleins. Si Conscience eût été là, les anges eussent souri de joie à ce que ces trois femmes lui eussent dit; mais, écrire, ce n'était plus un élan du cœur, c'était une opération de l'esprit.
Le grand-père rompit encore le premier le silence.
—Eh bien! dit-il, écris que tu mets la main à la plume
pour lui demander des nouvelles de sa santé. — Mais,
grand-père, dit Mariette impatiente, puisque je lui écris,
iJ saura bien que je mets la main à la plume; je n'écris
pas avec une allumette commis v^v.\V.P*\wt^, ^^ ^«»^ V
sa santé, Diea mercit Doas savoosqu'eiie eslbonne, puis^ que nous répondons à une lettre dans laqeelle il nous dit qu'il se porte bien. -— Alors, écris ce que tu voudras, dit le père Cadet visiblement humilié d'avoir émis deux avis si justement repoussés. — Je crois que c'est encore ce que nous pouvons faire d^ mieux, dit Madeleine, dont le cœur maternel se fiait au cœur de la jeune fille. — VoU' lez- vous? dit Mariette, toute joyeuse et toute fîère d'être arrivée à son but. — Oui, répondirent ensemble tous les membres du conseil épistolaire. — Eh bien! alors, je vais aller écrire chez nous pour n'être pas dérangée comme je le suis ici. Quand la lettre sera finie, je vous la rapporterrai, et vous enlèverez oii ajouterez ce que bon vous semblera. — Va! dirent toutes les voix.
£t Mariette, suivie du seul Bernard, se retira dans la chaumière de droite, oiî elle emporta plume, encre et papier, et dont elle ferma la porte derrière elle.
Au bout d'une demi-heure elle revint. Les quatre pages de son papier étaient couvertes.il est vrai que cette grande extension de la pensée tenait peut-être un peu à la majesté de certaines lettres, à l'exagération des alinéas et au peu de sûreté des lignes dans le chemin qu'elles avaient pris à droite, et dont elles avaient dévié peu à peu, a« fur et à mesure qu'elles avançaient à gauche.
A son apparition, tout le monde se leva, et de toutes les bouches ou plutôt de tous les tçssw^ %fôec\ ^^^^m^'
Mariette commença à lire d'une voix tremblante et eo auteur qui doute de son succès :
« Cher Conscience,
» Nous avons été bien beureuses de recevoir la lettre... »
— Eh bien! et moi donc, interrompit le père Cadet, est-ce que je n'ai pas été heureux aussi? Bon! voilà qu'on m'oublie, moi, comme si j'étais déjà mort.— Oh! c'est vrai, grand-père, dit Mariette, excusez-moi; mais c'est bien facile à corriger. Petit Pierre, va chercher l'encre et la plume. ,
L'enfant traversa la rue en courant et rapportâtes objets demandés.
Mariette prit la plume, intercala deux mots et relut :
a Cher Conscience,
» Nous avons été bien heureux et bien heureuses de recevoir ta lettre, d'abord parce qu'elle nous a appris que tu étais en bonne santé, et ensuite que tu nous aimais toujours comme nous t'aimons.C'était d'ailleurs la seconde lettre que nous recevions de toi; mais comme personne ne sait écrire à la maison, excepté moi un tout petit peu, comme tu vois, nous n'avons pas osé te répondre la première fois. Aujourd'hui, comme Va ^wt^\% «wi^ ^^
c'esl par iodifférence que nous ne répondons points bien ou mal^ je t'écris pour te dire et pour te répéter^ cher Conscience, que nous t'aimons de tout notre cœur. » Mariette s'arrêta tout émue.
— Est-ce bien comme cela? demanda-t-elle. — Oui, oui, dirent toutes les voix.
Petit Pierre battit des mains, tant il trouvait cela beau.
— Alors, dit Mariette encouragée, je continue :
a Tu as raison de croire, cher Conscience, que nous avons bien souffert et bien pleuré; mais, puisque tu nous dis de prendre confiance au bon Dieu, nous allons tâcher de ne plus penser qu'au bienheureux moment de ton relour.
» Comme tu l'as pensé, Bastien est parti hier, et pour Châ Ions justement. Si nous avions su que tu fusses da|)s celte ville, nous l'eussions chargé d'une lettre, ou tout au moins de nos amitiés pour toi; mais nous ne connaissions pas celle ville, même de nom. D'ailleurs, aurait-il pu te trouver au milieu de tant de monde?
D Je suis bien aise que tu n'aies pas été à Notre-Damede-Liesse tout seul; il me semble maintenant que c'est impossible que nous allions visiter la bonne Vierge autrement que nous deux, et nous irons immédiatement après ton retour.
» Quant à ce que tu dis, que tu voulais ^ ^U&^ "«^«^^i^ lui demander que je l'aimas^ VouVsvxt^, ^\^\^\kVî^ ^^^
c'est inutile, mon cher Conscience, et qoe je t'aimerai toujours sans cela. »
Mariette s'arrêta une seconde fois, mais sans oser le* ver les yeux, car elle trouvait que c'était bien hardi ce qu'elle venait d'écrire là.
Elle eût pu, puisque personne ne savait lire, sauter par-dèssus ce paragraphe, comme si ce paragraphe n'existait pas, mais la chaste enfant était incapable d'une pareille tromperie.
D'ailleurs, tout le monde aimait tant Conscience dans les deux chaumières, que personne ne «'étonna que Mariette promit que, de son celé, cet amour n'aurait pas de fin.
Aussi lout le monde applaudil-il à la rédaction de la second^ partie de la lettre, comme on avait applaudi à celle de la première.
Mariette continua donc :
« La fin de ta lettre nous tourmente beaucoup, comme tu dois penser, mon cher Conscience, puisqu'elle nous annonce que tu vas te battre aussi. Comme en allant cher' cher chez l'épicier une plume, de Tencre et du papier, j'ai rencontré le sacristain, je lui ai recommandé une messe pour demain, sans rien dire ni à maman Madeleine ni à maman Marie. »
-^ Chère Mariette! interrompirent les deitx femmes en tendant leurs bras à \a \fsmt %\\ft. — liiA ^Ms«i\i\^V
g'écria calle^ei, et moi qai éeris à Gooseienee que je ne vous en ai rien dit. — N'importe, car tu as fait ce que je comptais faire, dit Madeleioe. — Et moi aussi, dit dame Marie.
Mariette continua y
« Mais nous espérons que tu te ménageras bien; d'aiN leurs, nous nous sommes informés auprès de Bastien, et il nous a dit que les soldats du train étaient moins exposés que les grenadiers ou les hussards, qui décidaient ordinairemenl de toutes les victoires; ce qui faisait, a-t-il ajouté, qu'ils étafent moins estimés dans l'armée que les (grenadiers et surtout que les hussards. Mais tout cela nous est bien égal, mon cher Conscience, pourvu que tu nous reviennes sain et sauf.
9 C'est le vœu que nous faisons tous au fond du cœur en te disant adieu, ou plutôt au revoir.
» Pour le grand-père, pour mère Madeleine, pour mère Marie et pour petit Pierre,
» Ta Maetette qui t'aime. »
— Mon Dieoî mon Dieul dit dame Marie en larmes, où donc prend- elle tout cela? — Je le sais bien, moi, dit Madeleine en appuyant sa main sur son cœur. — Attendez, dit Mariette, il y a encore dix ou douze lignes. — Voyons, dit tout le monde.
«^Bernard se porte bien-, UU^e UVî^V^ ^^wswft^^^
queue toutes les fois que l'on prononce ton nom, ce qui est la preuve qu'il sait que Ton parle de toi.
» Pierrot et Tardif semblent tout étonnés de ne pas te voir et de n'avoir plus personne avec qui causer; l'on brait et l'autre mugit si tristement parfois, que c'est à fendre le cœur.
» La vache noire a mis bas un veau tout bigarré; on Ta vendu, pauvre petite bête, à M. Mauprivez, le boucher de Yillers-Cotterels, moyennant trente francs. Gela est cause que pendant six semaines je n'ai pu contenter que les deux tiers de nos pratiques. Mais ceux qui n'ont pas pu avoir de notre lait pendant six semaines me promettent de revenir à nous aussitôt que nous en aurons, attendu, disent-ils, que notre lait à nous est le meilleur de tous les lails.
» Demain, en allant à Villers-Gotterets, je mettrai cette lettre à la poste.
» Au revoir, encore une fois, cher Conscience; que le bon Dieu te garde! >
— Amen! répétèrent d'une seule voix le père Cadet, Miadeleine, dame Marie et petit Pjerre. •
Pendant que la lettre de Mariette, mise à la poste à VillerS'Cotterels, le lendemain du jour où elle avait été écrite, courait après Conscience qu'elle ne devait pas rejoindre, Napoléon arrivait au point du jour à Vitry-le- Français, engageait le comViîA. ewVx^ <ifs\vt n\\\^ ^v^^va^v-
— loi —
Dizier, poussait peodaot trois lieues rennenii devant lui, et, vers dix heures du malin, entrait à Saint-Dizier, occupé depuis deux jours déjà par Fennemi.
L'étounement des habitants fut extrême : depuis trois jours ils entendaient dans notre langue répéter par les Russes que Napoléon était perdu; que dans huit jours les armes alliées camperaient sous les murs de Paris; que laFrance allait être partagée, comme autrefois l'Angleterre, lors des conquêtes saxonnes et normandes, et lout à coup, au milieu des fuyards, au moment où ils ne comprennent rien à cette foule, dans un nuage de fumée déchiré par les bordées d'artillerie et le pétillement de la fusillade, ils voient apparaître, calme, immobile sur son cheval blanc, pareil au cadavre du Cid poursuivant les Maures épouvantés, Ils voient apparaître l'homme qu'ils croyaient déjà prisonnier, vaincu, mort, et qui leur dit de sa voix que n'altérait jamais une émotion quelconque :
— Soyez tranquilles, mes enfants, me voilà!
Dès lors, parmi ces populations lassées, écrasées au pied des chevaux, chassées comme des troupeaux devant les lances des Cosaques, ce ne furent plus seulement des exclamations de joie, ce furent des cris d'enthousiasme.
Dès lors Conscience, qui venait derrière le sauveur; dès lors Conscience, quelle que fiit la vvi^V&%^ ^^ ^^^ esprit, se sentit, lui aussi, pris de etWe «c^wvVfc ^^^"^^"^^
JDIEU ET DIABLE, T. 2. '^
tioQ qui forçait les ennemis mêmes de cet homme à s'incliner devant lai.
Celait entre Vitry-le-Français et Saint-Dizier que Conscience avait entendu pour la première fois le sifflement des boulets et des balles; il avait, à ce premier ouragan de fer, fait le signe de la croix et prononcé tout bas une prière; donble action qui avait éveillé la gaieté de son compagnon, monté sur Tun des deux premiers ehevaux de Tattelage. Au moment où il riait, un boulet l'avait cx)upé en deux, et un autre soldat qui n'avait rien vu que la chute de son camarade, était venu prendre sa place sans avoir la moindre envie de rire.
Quant à Conscience, il s'était contenté de dire :
— Mon Dieu, Seigneur, prenez son âme!
Mais bientôt les accidents pareils à celui qui venait d'initier Conscience à la vie militaire s'étaient renouvelés avec tant de rapidité et en si grand nombre, qu'il n'avait plus eu le temps de rien dire, et qu'il s'était contenté de regarder la chute des morts et des blessés avec une espèce de stupeur, assez grande pour qu'il ne lui vînt pas même dans l'esprit que quelque chose de pareil à ce qui arrivait aux autres pouvait lui arriver à lui.
Mais ce qu'il avait diï d'abord à la stupeur, ii le dut ensuite à son courage, ou plutôt à sa confiance en Dieu.
Pendant ce temps, toute la journée s'est passée pour
Napoléon à prendre sur les lieux mêmes des renseigne-
menis plus précis, qu'il n'avaW v^ \ea ^ît^w^T^ ^ Os^^ws»»
Ce corps ennemi, auquel on vient d'avoir affaire, appartenait à l'armée prussienne, commandée par Blûcher; le corps russe qui l'a précédé doit être en ce moment du côté de Brienne et marche sur Troyes pour donner la main aux Autrichiens.
Napoléon commence à ne plus croire à sa fortune et à douter de son génie; il a recours à la fatalité.
GB ^Ul ÉTAIT ARRIVÉ A CONSGIEIfCE LA TROISIÈME FOIS QC'lL AVAIT RENCONTRÉ l'eMPEREUR.
Brienne, le nom a résonné heureusement à l'oreille d^ Napoléon : c'est laque s'est écoulée sa jeunesse inconnue, c'est là que se sont faites ses premières études. Où l'aiglon a pris son vol, l>igle va s'abattre; après tant de revers, le destin lui doit une revanche. Il datera de Brienne la première victoire de la campagne de 1814.
Napoléon donne l'ordre de marcher sur Brienne à travers la forêt de JIIoutier-en-Der.
On espère surprendre l'ennemi à Brienne.
Malheureusement, un officier que Napoléon dépêche à Mortier pour lui donner l'ordre de se rapprocher de lui, est pris par les Prussiens, et ses dépêches apprennent à Bliicher l'arrivée de Napoléon.
Veaaemi, qu'on croyait surpreft4te>?^^T^V«^'Ç^^^'^^'^'^ utend; on se bal deux jours :
Le premier jour couche, sans résultat, trois initie hommes (te chaque côté sur le champ de bataille.
Le second jour, Napoléon est obligé de battre en retraite, laissant quatre mille morts de plus étendus dans cette plaine, horizon de sa jeunesse, et où, trompé par la fatalité comme il l'a été par la fortune et par le génie, il abau) donne trois mille prisonniers et 54 pièces de canon.
Mais, grâce à cette influence que notre jeune soldat acquiert sur les animaux, les chevaux que conduit Conscience semblent infatigables, et la batterie à laquelle il appartient est uue de celles qui peuvent suivre la retraite sur Troyes.
Alors Conscience s'élance dans le tourbillon qui Tentraine : de temps en temps Napoléon disparait et semble se perdre; puis, tout à coup, dans une direction inattendue, gronde le canon et retentit un cri de victoire.
C'est Champaubert! MontmiraiU Château-Thierry! Montereau! En dix jours Napoléon a tué quatre-vingtdix mille hommes à l'ennemi.
Mais aussi, partout où Napoléon n'est pas, sa fortune est absente; derrière lui, l'ennemi se reforme, et toujours vaincu, avance toujours. Les Anglais sont entrés à Bordeaux, les Autrichiens occupent Lyon; les débris des armées qu'il a battues forment, en se réunissant, des arméestrois fois plus nombreuses que la sienne. Trois fois les Prussiens, gu'il croit tenir à sa merci^ lui échappent : ^s première fois sur la rive gwclift ôe\u1lwtifc^\wi ^^^
fêlée subite qai raffermit les boues dans lesquelles ils devaient s'engloutir; la seconde fois, sur TÂrsne, par la reddition de Soissons; qui leur ouvre un passage an nioment où il croit les acculer à ses murailles; la troisième fois, à Montereau, par la faute de Victor^ qui, en retard d'une heure, leur livre le pont qull eût dû occuper! Tous ees présages ne lui échappent point. Il sent que, malgré ses efforts, la France lui glisse entre les mains. Sans espoir d'y conserver un trône, il vent au moins y obtenir un tombeau. A Montereau, il redevient simple artilleur, pointe les pièces, reste au milieu des boulets sifflants, espérant toujours, mais en vain, qu'il y en aura un pour l«ii, comme il y en a eu un pour Lannes, pour Duroc, pour Bessières. A Arcis-sur-Aube, un obus tombe à ses pieds et repousse son cheval frissonnant sous lui; l'obus éclate, le couvre de terre et éventre son cheval sans le toucher. Enfin, à Laon, où il attaque cent mille hommes avec trente-trois mille soldats. Il arrive à demi*pôrtée de canon de l'ennemi avec une batterie volante, la place luimême sous le feu de l'artillerie ennemie et, comme il s'approche pour parler à un jeune soldat dont la figure lui est familière, qu'il a déjà vu plusieurs fois calme et souriant BU danger, un obus tombe dans le caisson que ce jeune soldat conduit au moment où celui'^i, descendu de cheval, s'apprêtait à l'ouvrir, y met le feu, le fait éclater, et l'enveloppe, lui et. son cheval, dans un cratère de flammes ol de fumée qui dévore tout ce qui l'entoure et l'épargne seul*
Décidément, la mort ne veut pas de lui.
On sait les moindres détails de cette campagne, qu'on relit toujours dans cette espérance étrange que l'histoire a reçu de Dieu la permission de changer de dénoâment.
Enfin, après qu'il a, dans des élans de lion, bondi de Méru-sur-Seine à Graone et à Reims, de Reims à Saint- Dizier, on lui annonce à Troyes, où il a poursuivi Vintzingorode, la nouvelle que les Prussiens et les Russes, sans s'inquiéter davantage de lui, marchent en colonnes serrées sur Paris.
Aussitôt il part, arrive le 1^ avril à Fontainebleau, continue sa route, apprend, en relayant à Fromenteau, près des fontaines de Juvisy, que, depuis le matin, l'ennemi occupe la capitale.
Dès lors, trois partis lui restaient à prendre.
Il avait encore à ses ordres cloquante mille soldats, les plus braves et les plus dévoués de l'univers, réunis, massés, pressés autour de lui. Il ne s'agissait, non pas pour être sûr d'eux, mais que leur dévouement et leur courage portassent ses fruits, que de remplacer les vieux généraux, qui avaient tout à perdre, par de jeunes colonels, qui avaient tout à gagner. A sa voix, encore puissante, la population pouvait s'insurger; mais alors, Paris était sacrifié, les alliés, selon toute probabilité, brûlaient Paris en se retirant; et détruire Paris, ce grand centre d7n(elligence, de lumière el de c\v\V\s«LVm, c'était décap/ier la France, c'était jeter VEutope d^^w^ \Mi^^\ssm\\^
pareille à celle des éclipses; et qui sait, pendant cette éclipse, si courte qu'elle fût, ce qui pouvait arriver?
Il n'y avait qu'un peuple comme les Russes que l'on pût sauver par un pareil remède. Moscou avait été brûlé sans inconvénients; Moscou, ce n'étaient que des pierres et du bois.
Le second parti était de gagner, avec les 50,000 hommes qui restaient, l'Italie, la terre des vieilles victoires républicaines, en ralliant à soi les 25,000 hommes d'Augereau, les 18,000 hommes du général Grenier, les 15,000 hommes du maréchal Suchet et les 4,000 hommes du maréchal Soult. On y retrouvait Eugène ' avec 50,000 hommes à peu près. Napoléon commandait encore à près de deux cent mille hommes;, mais, pendant ce temps, la France restait occupée : de nouveaux intérêts se créaient, les anciens disparaissaient; c'était presque, au bout de trois mois, et il fallait au moins trois mois pour celte opération, c'était presque une conquête à faire.
Restait un troisième parti, qui était de se retirer derrière la Loire et de faire la guerre de partisans, la guerre de Charette, de Stoflet et de la Rochejaquelein : une Vendée impériale! »
C'était bien pauvre près des campagnes d'Italie, de Prusse et d'Autriche.
Une déclaration des alliés parut, portant que l'empereur Napoléon était le seul obstacle iV^L^^^vk ^^^^\'^^-
Celte déclaration ne laissaîl ^W^ ^^^^ ^ii>xk\«5S»^^^^5». à rbomme qui eu était Tobiel :
Sortir de la vie à la maoïère d'AoDibal;
Descendre du Irôoe à la manière de Seylla.
Il se décida pour la première.
Le poison de Cabanis fut impuissant. C'était la der^ nière trahison dont il devait être victime : la mort le trahit comme eût pu faire un de ses diplomates ou de ses maréchaux.
Alors il eut recours à la seconde, et, sur ùd chiffon de papier aujourd'hui perdu, il écrivit les lignes suivantes, les plus importantes peul-êire qu*une main mortelle ait jamais tracées :
c Les puissances alliées ayant proclamé que Pempereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et ses héritiers^ au trône de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à la France. »
Il y avait bien de la grandeur dans cette renonciation, ou peut-être bien de la fatigue, tout simplement.
Le bruit de tous ces événements, qui n'avàiont d'importance réelle pour les habitants de nos deux chaumières qu'en raison de Tinfluence qu'ils pouvaient avoir sur le sort de Conscience, leur était arrivé affaibli par l'éloignemeol, déSguré par la transmissiou. Seulement, un jour i'Js avaient entendu le canonàî^e\i\\\^-^^VR\-^^^\>^^^
autre fois à Ghâleau-Thierry, nne antre fais à la FertéseaS'Joaarre, «ne autre fois enfin à Meaux, et ce canon avançait de plps en plus sur Paris;
Et chacun de ces coups ée canon avait eu un écho dans leur cœur, car chacun de ces coups de canon pouvait être la mort de leur enfant.
Puis, un jour, ils avaient vu repasser en déroute tout le corps d'armée du duc de Trôvise.
Ils avaient entendu dire que le maréchal avait laissé prendre, à ViUers-Cotterets, son parc d'artillerie.
Son parc d'artillerie! Peut-être Conscience était-il venu jusque-là! peut-être Conscience n'avait-il été un instant qu'à nne lieue d'Haramont! peut-être Conscience était-il tombé là entre les mains de l'ennemi!
Deux fois ils avaient reçu de ses nouvelles : une fois deMontereau, après la bataille. 11 avait été de ces intrépides artilleurs qui avaient servi les pièces avec lesquelles l'empereur avait foudroyé, revenant, lui aussi, à son ancien état d'artilleur, les Wurtembergeois sur le pont et dans les rues de Montereau.
Là, il lui avait entendu dire pour lui-même, et à demivoix, ces paroles caractéristiques, tout en pointant ces canons dont les boulets portaient la déroute et la mort à Fennemi : Allons! Bonaparte, sauve Napoléon.
Mais Bonaparte puissaiit à sauver la France en 1796^ était impuissant à sauver Napoléon en 1814.
Une autre lettre était arrivée encore de Château-
— no —
Thierry. Consdenee, comme par miracle, avait été préservé josqae-là; aatoar de loi, tous ses compagaou avaient été tués ou blessés; trois cbevaax étaîeot tombés sous lui. Napoléon l'avait remarqué, et lui avait dit:
— Voilà deux fois que je te trouve au milieu do fen, ealme et tranquille comme un vieux soldat! La troisième fois que je te rencontrerai, tu me feras souvenir que je te dois la croix.
C'était une belle promesse : aussi Conscience, tout fier, le soir même, avait écrit et l'avait transmise à ses parents. Tout le monde avait été bien joyeux dans les deux chaumières à cette idée que Conscience pouvait revenir avec la croix s'il rencontrait une troisième fois l'empereur. Mais Madeleine, avec son cœur de mère, plein de pressentiments funèbres, avait secoué la tête en murmurant :
— Hélas! c'esl au milieu des balles qu'ils se rencontrent. .. Qu'arrivera-t-il s'ils se rencontrent une troisième fois?
Puis on n'avait plus entendu parler de Conscience.
Seulement, quelques jours après la lettre, datée de Château-Thierry, qu'avait reçue Madeleine, car c'était toujours à sa mère que Conscience écrivait, Catherine en avait reçu une de Bastien, lettre écrite par ud camarade, attendu que, sous le spécieux prétexte qu'il lui manquait deux doigts à la main droite, Bastien n'écrivait jamais lui-même, quoique, à l'entendre, il écrivît autrefois, et avant la balle de Wagram, à rendre jaloux
Ron-seulement maître Pierre^ l'aoeien maître d'école d'Haramonl^ mats encore M. Oblet, le maître d'école actuel de Villers-Gotlerets.
Baslien avait rencontré deax fois Conscience : une fois à Troyes en Champagne, une autre fois à Craone. Les deux amis s'étaient tendrement embrassés; mais, comme les hussards et les soldats du train ne marchaient pas d'habitude ensemble, il avait fallu se quitter.
Cependant ils comptaient se retrouver le lendemain l'un près de l'autre sur le champ de bataille de Laon.
La lettre de Baslien était datée du 7 mars au soir.
Depuis ce temps on n'avait plus entendu parler de Bastien ni de Conscience.
On avait eu l'idée d'écrire une seconde lettre à Con science; mais, comme il n'avait probablement point reçu celle qui lui avait été adressée à Vitry-le-Français, on avait renoncé à ce grand travail d'esprit et de cœur, que l'on regardait comme un travail perdu.
Puis, ainsi que nous l'avons dit, on avait entendu le cano» se rapprochant de Paris.
Puis, on avait vu repasser par Villers-Colterets et Vauciennes tout le corps d'armée du général Mortier en déroute.
Puis on avait vu apparaître des uniformes étrangers, on avait entendu une langue étrangère...
Un jour, le canon avait retenti à l'ouest.
Le lendemain, d'un air joyeux, l'ennemi avait crié : Parisi Paris! Parisî
Pais les journaux avaient annoncé que Vogre de Cora était enfin précipité du trône, qu'il ne s'était jamais appelé Napoléon, mais que son nom était Nicolas, et que, par grâce spéciale, on lui donnait pour résidence une petite île au milieu de la Méditerranée.
Cette île se nommait Tîle d'Elbe.
Les BouriK>ns lui succédaient sur le trône, et nos bons amis les Russes, les Prussiens, les Autrichiens, les Woriembergeois et les Saxons allaient rester trois ou quatre mois en France, c'est-à-dire pendant le temps que l'oa croyait nécessaire au nouveau ou plutôt au vieux trôoe pour s'affermir.
Tout cela, comme nous l'avons dit, était bien vague aux yeux et aux oreilles des habitants des deux chaamières.
Ils s'inquiétaient peu que l'ex-empereur fût appelé Napoléon ou Nicolas, le lion du désert ou le vainqueur des peuples.
Ils ignoraient complètement ce que c'était que l'île d'Elbe.
Ils savaient à peine ce que e'étaient qae les Bourbons.
Ce que le père Cadet savait, c'est que les Russes étaient campés sur sa terre, si bien labourée, si bien ensemencée, si bien hersée par le voisia Mathieu, et qu'il ne fallait plus compter sur la récolte de la proehaioe année, écrasée aux pieds des chevaux. Ce que savaieûi MadeWme, dame KLMVi^\.U^V\^\^
— il3 —
c'est que Ton ne recevait point de nouvelles deConsciencCy et que plus d'uu mois s*élait écoulé depuis qu'il avait écrit.
Quant à Bastien, il gardait le même silence. Au reste, la poste avait pendant quinze jours à peu près cessé de marcher, et venait d'êlre rétablie depuis huit jours à peine; les chemins coupés de tous côlé.<! par les armées ennemies étaient rendus peu à peu à la circulation, la tranquillité de Paris, l'établissement du gouvernement nouveau, faisaient à la province celle amélioration qui devenait de jour en jour plus sensible.
Cependant Mariette n'avait pas encore osé reprendre le service matinal de ses pratiques de Villers-Cotterets. Il n'était point séant pour une jeune et belle fille comme elle de s'aventurer au milieu des bivacs qui couvraient la plaine et de la garnison qui emplissait la ville. Les ordres les plus sévères avaient cependant été donnés par le général Sacken, qui commandait l'immense corps d'armée russe, s'étendant de Laon aux limites occidentales du département de l'Aisne.
Quant à Bernard, on avait pu remarquer une chose : c'est que, pendant toute la matinée du 8 mars, il s'était montré fort inquiet; vers une heure, il avait semblé prendre le vent, s'était tourné du côté de l'est et avait poussé un triple hurlement qui avait rappelé avec terreur aux pauvres femmes le hurlement à peu près pareil qu'il avait poussé le jour où Conscience s'était coupé le doigt.
Tardif,^ Pierrot et la vache ooire avaient répondu à u hurlement, chacun à sa manière et dans sa langue.
Toute la journée, on avait été fort tourmenté; Bernard, pendant le reste de celle journée et pendant lei journées suivantes, était resté triste, mais calme; seulement, de temps en temps il poussait une plainte, comme si celte plainte correspondait à une douleur qu'eut subie une personne éloignée.
Madeleine secouait la tête tristement.
— Il est arrivé malheur à Ck)nscience9 disait-eile; il souffre, puisque Bernard se plaint.
Les deux femmes essayaient de la rassurer, mais leurs consolations étaient d'autant moins efficaces qu'elles avaient les mêmes craintes au fond du cœur.
Enfin, un malin, c'était le 5 mai, Mariette se tenait pensive au seuil de sa porte, lorsqu'à la sortie du village et s'avança nt vers les deux chaumières, elle aperçut le facteur.
Le facteur venait-il aux chaumières ou allai't-il au petit château des Fossés?
Le cœur de la jeune fille battit violemment.
Mais son doute fut bientôt résolu : le facteur l'aperçut à son tour, et en l'apercevant éleva une lettre en Tair.
Mariette jeta un cri de joie qui retentit jusque dans la chaumière de Madeleine, et elle s'élança au-devant du facteur.
Le facteur, de son côté, doubla le pas. En une seconde, Mariette fut à lui.
— Une lettret une lettre de Conscience t n'est-ce pas? s'écria-l-elle. — Je ne sais pas si c'est de Conscience, dit le facteur, mais c'est une lettre qui vient de Laon. — Donnez. — La voilà; c'est dix sous, ma petite belle.
Mariette fouilla à sa poche, en tira dix sons, les donna au facteur et jeta les yeux sur l'adresse.
L'adresse était d'une main inconnue.
Cependant, comme cette lettre semblait en contenir une autre, comme elle seule savait lire et allait probablement être chargée de la lecture de cette lettre, elle en brisa le cachet.
En effet, la première lettre en contenait une seconde avec cette suscriptîon :
« VoMT Mariette seule. »
Ces trois mots étaient bien de la main de Conscience, et cependant ils étaient si singulièrement écrits, ils suivaient si peu la ligne droite, que ces trois mots, au lieu de rassurer Mariette, l'effrayèrent.
En ce moment, Madeleine parut sur la porte.
— Une lettre! une lettre! n'est-ce pas? s'écriait la pauvre mère.
Mariette cacha vivement dans sa poitrine Iq^«5^\sx 4<^^- Uaé à elle seule; puis, s'approc\\auVN\N«Bà&\k\'»^n^'^'^
tremblante de se trouver ainsi isolée de la fanaiiie par ie bien-aimé de son cœnr :
— Oui! dit-elle^ ane lettre! mais je ne sais pas si c'est de Conscience.
— Est-elle cachetée de noir? s'écria la pauvre mère.
— Non! de ronge, dit Mariette. — Dieu soit loué! s'écria Madeleine. En tout cas elle ne m'annonce pas la mort de mon eiifant.
On entra dans la chaumière, et l'on trouva le grandpère tellement penché hors du lit, qu'il, avait failli en tomber.
Lui aussi avait entendu ce cri : Une lettre! une lettre!
Dame Marie l'avait également entendu du jardin oHi elle était occupée à cueillir quelques légumes, et comme elle accourait de son côté en même temps que petit Pierre, toute la famille se trouva au complet pour écouter la lecture de la lettre.
Mariette commença :
« Très-chère et très-honoréemère... »
— Oh! s'écria-t-elle, quoiqu'elle ne soit pas de son écriture, la lettre est de lui. — Mais pourquoi donc n'écrit-il pas lui-même? demanda Madeleine inquiète. — Nous allons le savoir, dit MarieWe, eV ^W^ T%\it\\. \
c Chère et honorée mère,
' > Ne vous inquiétez pas trop d'abord en voyant que cette lettre qui vous vient de moi n'est point de mon écriture. J'emprunte la main d'un ami pour vous donner de mes nouvelles, et vous dire qu'à la bataille de Laon, au moment où, me reconnaissant et où sans doute se rappelant la promesse qu'il m'avait faite, s'il me retrouvait une troisième fois sous le feu, l'empereur s'avançait vers mol, un obus a fait sauter le caisson que je servais, et, m'enveloppant d'un nuage de flamme et de fumée, m'a renversé évanoui et tout à fait comme mort; en un instant tout a disparu à mes yeux et j'ai cessé de voir et d'entendre. »
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura Madeleine. — Pauvre Conscience! dit Mariette en essuyant les larmes qui mouillaient ses yeux et qui l'empêchaient de lire. — Continue donc, dit le père Cadet.
Mariette reprit :
a La fraîcheur du soir m'a fait revenir à ntoi : on enterrait les morts et on enlevait Jes blessés; on s'aperçut à mes plaintes que je n'étais pas mort, et l'on m'emporta à rhôpital. Ce fut là seulement que j'aperçus que Faction du feu avait surtout porté sur ma vue et que je courais risque de la perdre. »
DIEU ET DIABLE, T. 2l. '^
— Perdre la vue, mon pauvre enfant! s*écria Madeleine. — Attendez donc, dit Mariette, vous voyez bien qu'il ne Ta pas perdue, mais qu'il court seulement risque de la perdre.
— Tu as raison, dit Madeleine; lis, mon enfant, lis.
— Oui, lis! lis! répétèrent toutes les voix avec un frissonnement qui indiquait l'impatience.
R Depuis ce temps, on me tient les yeux bandés, le chirurgien de Fhôpital disant que c'est nécessaire à ma guérison; mais malgré ses encouragements je crains beaucoup de ne plus jamais y voir comme autrefois. »
— Aveugle! aveugle! mon pauvre enfant est aveugle! s'écria Madeleine en se tordant les mains. — Mais, pour l'amour de Dieu, dit Mariette, prenez courage, mère Madeleine, je sais bien qu'il dit qu'il craint de ne plus y voir comme autrefois, mais il ne dit pas qu'il soit aveugle.
Et tout en essayant de consoler la mère de Conscience, Mariette éclatait elle-même en sanglots.
Dame Marie était tombée sur une chaise, et petit Pierre, qui s'était rapproché d'elle tout doucement, lui disait :
— Dis dQUC, mère Marie, Conscience aveugle, il va donc être comme le pauvre qui demande l'aumône à la porte de l'église?
Mariette reprit ;
— ii9 —
« Cependant, ma chère et honorée mère, ne vous désespérez point, car il me semhle m'apercevoir.'i|u'il y a du mieux, et, grâce à vos prières, à celles de dame Marie et de Mariette, s'il plaît au Seigneur, je guérirai.
» Je voudrais pouvoir vous donner des nouvelles de Basticn, mais celles qui sont venues jusqu'à moi sont des plus tristes. Un hussard, qui est avec moi à l'hôpital et qui faisait partie de son régiment, l'a vu tomber au milieu d'une charge frappé d'un coup de sabre à la tête. A la quantité de sang qui coulait sur son visage pendant sa chute, il craint qu'il n'ait eu le front fendu.
» On ne l'a pas revu depuis, et personne ne sait ce qu'il est devenu.
» S'il est mort, c'est un brave soldat et un honnête garçon de moins, et, comme il nous a rendu de véritables services, j'espère, ma très-chère et honorée mère, que vous et vos amis ne l'oublieront pas dans leurs prières.
)) Adieu! ma très-chère et honorée mère, faites-moi écrire par Mariette à l'hôpilai de Laon; la lettre me parviendra et me fera une grande joie, malgré le chagrin que j'éprouverai de ne pas pouvoir la lire.
» Je vous embrasse bien tendrement et bien respectueusement, vous priant d'embrasser pour moi dame Marie, Mariette et petit Pierre, et de demander au grand* père sa bénédiction pour moi.
» Votre fils,
Puis après le nom da jeune homme tracé par sa main, venaient, en manière de post^scriptum, ces deux lignes, que Ton reconnaissait pourêlrede la même écriture que le corps de la lettre :
(( Vous voyez bien, ma chère et honorée mère, que j'ai pu signer moi-même, ce qui est la preuve que tout n'est pas encore perdu! »
La lettre commencée dans la crainle finit dans les larmes; les trois femmes pleuraient, l'enfant pleurait en les voyant pleurer; le grand-père s'était renfoncé dans son lit.
Mais celle qui pleurait le plus douloureusement, quoique, grâce à un effort plus grand, elle parvînt à cacher ses larmes, c'était Mariette, car elle pensait avec terreur à cette seconde lettre contre laquelle son cœur battait et qui contenait, selon toute probabilité, la vérité que Conscience n'avait pas osé dire à sa mère.
Aussi, comme elle avait hâte de connaître cette vérité, quelle qu'elle fût :
— Allons! dit-elle à Madeleine, du courage, bonne mère! du moment où il ne l'est pas, c'est qu'il ne le sera pas. Tenez, moi, ajouta-t-elle en essayant de sourire, j'ai bon espoir, et la preuve... elle chercha dans son esprit un prétexte pour s'éloigner, et apercevant la faucille pendue à Ja muraille; et la preuve, continua- t-elie, c'est qu'au lieu ifeme désoler avec vous, je vais aWet U\te ^^ V\v«ç\i^^>«
la vache noire qui nous donnait ce bon lait que nous allions vendre avec Conscience à Villers-Gotterets Allons! priez pour lui comme il le demande. Moi, je vais travailler, puisque M. le curé dit que travailler c'est prier.
Et, en affectant une gaieté qui était bien loin de son cœur, Mariette détacha la faucille de son clou, embrassa les deux femmes et s'éloigna vivement, marchant vers la partie la plus rapprochée de la forêt, qui était celle où elle avait rhabitude d'aller couper de l'herbe, et poussant sa brouette devant elle avec une force nerveuse qu'elle devait à la surexcitation dans laquelle elle se trouvait.
Mais à peine eut-elle dépassé la dernière maison du village, à peine fut-elle arrivée sous l'ombre des premiers arbres, qu'elle arrêta sa brouette, s'assit dessus, prit en tremblant la lettre dans son fichu et en rompit le cachet!