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en est le fond et Tessence. Admettre au-dessus de nous, au-dessus des puissances de la nature et du monde, une force, une puissance, une perfection suprême, source éternelle et infinie de tous les êtres, un être à la fois intelligent et libre, souverainement heureux, sage, juste et bon. Créateur et Providence de Tunivers, invisible et présent partout, par qui tout existe, de qui tout dépend, sans qui tout cesserait d'exister, telle est la croyance qui fait de nous des êtres raisonnables, voilà la conception qui nous rend capables de science, en même temps que de religion et de vertu ; car, s'il est vrai qu'un tel être existe, revêtu de ces attributs, de cette perfection et de cette puissance, tout ce qu'on explique sans lui est sans raison suflSsante ; toute pensée qui ne remonte pas à ce premier principe est incomplète et provisoire, de même que toute action qui ne se rapporte pas à ce bien suprême est faite sans intelligence.
Certes, il n'est pas besoin d'être un profond penseur, il suffit d'être homme et capable de quelque réflexion, pour reconnaître l'importance exceptionnelle d'une idée qui couronne la science et fonde la religion, qui donne au monde moral sa raison d'être, à la vie humaine une lumière, une règle et un but. Cependant, chose étrange, cette conception n'occupe pas toujours dans l'esprit de l'homme la place qui lui appartient ; on ne lui fait pas toujours sa part ; mais il arrive que, sous l'empire de nos. passions, de nos préjugés et de nos vices, nous la laissons s'obscurcir en nous, si bien que parfois elle semble comme effacée ; et cela n'est pas seulement vrai des individus : les nations ont aussi de ces moments de décadence
intellectuelle et morale, où Dieu est mis en oubli, si même il n*est audacieusement nié.
Vivons-nous à Tune de ces époques? On serait tenté de le croire, quand on voit de jeunes écrivains, pleins de talent et d'avenir, et qui occupent déjà des positions élevées dans Tordre intellectuel, se déclarer plus ou moins ouvertement fatalistes , matérialistes et athées. Oui, Tathéisme, empruntant cette fois le manteau d'un panthéisme de qualité assez médiocre et que Spinoza eût certainement répudié, l'athéisme reparaît de nos jours en France, et il s'appuie, comme d'ordinaire, sur un matérialisme qui se dit scientifique. C'est au nom de la science que l'on nie ou que l'on met en doute Texistence de Dieu, et ces mêmes écrivains qui hésitent à admettre le premier principe de toute vérité, de toute certitude et de toute démonstration, déployant ailleurs une assurance dont on a droit d'être surpris, proposent à leurs nombreux lecteurs, comme certaines et démontrées, les conjectures les plus hasardées de l'érudition et de la critique. Ils sont bien sûrs, par exemple, que, dans tel verset de l'Ancien Testament, qui jusqu'ici offrait à tout le monde un sens simple et facile à saisir, il y a lieu de distinguer deux ou trois pensées, que dis-je, deux ou trois auteurs différents, la première ligne étant du dixième siècle', et la seconde du sixième ou du cinquième avant notre ère, et une foule d'autres choses non moins merveilleuses, que nos savants docteurs débitent sans sourciller et sans paraître soupçonner un instant que personne ose en appeler de leurs arrêts. Mais si vous les interrogez sur l'ânie et sur Dieu, si vous leur parlez
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de l'âme intelligente et immatérielle dont ils dissèquent le travail sans daigner en comprendre l'ensemble et la réelle miité, ou si vous invoquez devant eux Celui qui a fait l'homme lui-même, soudain, sur ces vérités premières/indubitables, essentielles, ils se prennent de beaux scrupules et vous insinuent qu'après tout, à la réflexion, aux yeux d'une science exacte et rigoureuse, ce sont là peut-être des hypothèses ou même des illusions trompeuses, quelque honorables qu'elles soient pour ceux qui les professent. Leurs doutes, d'ailleurs,, n'ont pas plus de fondement que leurs assertions les plus tranchantes, et il y a lieu de s'étonner de ce dédain superbe et si mal justifié pour tout ce que l'humanité croit et adore, pour ce qui a été confessé de tout temps par les plus grands esprits comme par les plus humbles. Cependant, qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, l'athéisme ou le scepticisme religieux dont ces écrivains font profession, repose sur une doctrine qu'il est assez facile de reconnaître et de définir : c'est cette idolâtrie des causes secondes oii se complaît trop souvent la science, quand elle a fait divorce avec la philosophie ; c'est cet attachement exclusif à ce qui se voit et à ce qui se touche, cet abaissement et cette corruption de la pensée, qui, d!un mot, s'appelle le matérialisme. Quiconque a un peu étudié l'histoire sait que telle a toujours été la source de l'athéisme et du scepticisme 4. C'est donc là qu'il faut remonter, toutes les fois qu'on veut les soumettre à une discussion approfondie. Mais tel n'est pas le but de cet entretien. Je voudrais lui
1. V. Cousin. Cours, 2« série (édition de 1847, in-12), t. 11, p. 89 et suiv., p. 206, etc.
donner, s'il était possible, un caractère plus pratique, en examinant avec vous le rôle de Tidée de Dieu dans la vie humaine, en même temps que Terreur de ceux qui croient pouvoir s'en passer, alors même qu'ils dogmatisent le plus hardiment sur nos droits et sur nos devoirs.
Mais, Messieurs, ne vous apercevez-vous pas de l'apparente contradiction qui règne dans ce discours? L'existence de Dieu, ai-je dit, est une vérité première, un axiome universellement reçu parmi les hommes ; c'est, comme le disait Descartes, « la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage ; » et pourtant je parle d'athées et d'athéisme I Que signifie ce langage ? Y a-t-il, peut-il y avoir des athées, et dans quel sens ? C'est ce qu'il nous faut examiner avant d'aller plus loin.
Une première remarque à faire sur ce sujet, c'est qu'il n'y a pas de peuple athée, et qu'il n'y en a jamais eu. Partout où s'étend l'histoire, là même où elle ne repose que sur de faibles vestiges d'une civihsation effacée, la croyance en Dieu se rencontre, réahsée dans un culte, exprimée par quelque mot, présidant aux plus antiques et aux plus vénérables traditions. Elle est donc universelle et surtout très-populaire, bien loin d'être, comme on l'a soutenu dans le dernier siècle, une invention des philosophes et des théologiens. Quant à ces peuplades mal connues à qui des voyageurs ignorants et téméraires ont prêté l'athéisme, il s'est trouvé, après de nouvelles et plus amples informations, que c'était une assertion gratuite et sans valeur.
Si donc il y a des athées, ce sont des individus isolés, qui ont abusé de la réflexion, des systèmes et du langage.
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Encore faut-il se garder de prodiguer ce nom à tous ceux que l'ignorance ou la malveillance en a gratifiés. À ce compte, vous le savez, Anaxagore, Socrate, Descartes, Wolf et bien d'autres seraient des athées : accusation ridicule et injusticiable à tous égards, quoiqu'on en puisse trouver l'explication dans l'usage, s'il est vrai, comme l'histoire semble l'attester, que les hommes aient toujours été portés à taxer d'athéisme quiconque ne croit pas précisément comme eux. Il y a en effet plusieurs manières de croire en Dieu, ou plutôt il y a des degrés dans la connaissance que nous en avons tous, et l'homme qui est au plus bas degré selon nous, si surtout, par l'effet d'une corruption secrète, ou dominé par quelque séduction intellectuelle, il se laisse égarer jusqu'à dire qu'il n'y a point de Dieu, c'est celui-là que nous appelons athée. Tel est le sens réel de ce mot, sens nécessairement relatif et variable ; car d'une manière absolue l'athéisme n'existe pas, et il ne peut exister, puisque aucun des aspects essentiels sous lesquels nous apparaît TËtre suprême ne saurait être l'objet d'une négation directe et sans réserve. En effet, il est aisé de s'assurer que tous les attributs de la Divinité qui nous sont connus se ramènent à une double manière de la concevoir, soit comme être nécessaire, et par conséquent éternel, absolu, indépendant, immuable, infini, soit comme cause des êtres contingents, et par conséquent comme ayant la plénitude des perfections dont ces êtres participent, par exemple, de la puissance, de l'intelligence et de la liberté. A cette double conception s'oppose, si l'on veut, un double athéisme, l'un métaphysique )30ur ainsi dire, et Tautre moral, l'un
qui nie ou paraît nier Tinfinitude divine, et l'autre qui rejette les qualités réelles dont l'instinct de l'humanité peuple cette infinitude, qui autrement ne serait qu'un désert, un cadre vide, la condition abstraite d'une existence imaginaire et impossible, en un mot, un pur néant. Telles sont donc les deux formes de l'athéisme ; mais sous aucune de ces deux formes il n'est absolu. Le plus insensé athée a-t-il jamais songé à nier qu'il y eût des êtres contingents, c'est-à-dire sans raison d'être par euxmêmes? Comment donc se refuserait-il à admettre quelque chose qui existe nécessairement ? Ce serait dire que ce qui a besoin d'une cause n'en a cependant aucune, et je ne sache pas que l'on ait jamais poussé jusque-là la déraison, le soph'sme ou la mystification. D'un autre côté, on a beau mutiler la notion du premier principe, on a beau en faire la nature, la matière ou, ce qui ne vaut guère mieux, l'être en soi, on a beau lui ôter la pensée, l'amour, la volonté, l'action ; encore faut-il qu'on lui accorde une certaine puissance, sinon de produire, au moins de devenir toutes choses. Cette puissance, il est vrai, est dépouillée de tout ce qui la rend digne de notre adoration et de notre culte, en sorte que, dans la pratique, croire ainsi en Dieu revient à le nier. Aussi bien y aurait-il une sorte d'affectation et de mauvaise grâce à refuser à certaines personnes une qualification dont elles se font gloire.
Ainsi s'explique et se justifie, dans des limites assez faciles à reconnaître, l'emploi qui se fait journellement du mot athée, pour désigner ceux qui retirent sciemment à l'auteur de toutes choses les attributs sans lesquels il ne
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saurait être la cause suffisante du monde et de l'homme, le principe de toute intelligence, de toute volonté, de tout amour, de toute religion et dç toute morale.
11 est des écrivains de nos jours qui ne craignent pas d'afficher les conséquences extrêmes de leurs doctrines, et qui soutiennent que, lorsqu'on aime la vérité et qu'on la cherche pour elle-même, on doit avant tout mettre de côté, « laisser à la porte » (c'est leur expression) la par • tiède nous «mêmes qui croit à l'âme, à Dieu et au devoir. A merveille : voilà du moins qui est conséquent ; mais cela est un peu cru, et sous cette forme, j'ose le dire, l'athéisme n'est guère à craindre : car il est lui-même.
D'autres personnes, fort habiles assurément, trouvent plus commode de cumuler l'athéisme avec la religion et avec la morale. Il importe de leurôter ce masque ; il pourrait séduire, il a déjà séduit, je le sais, des esprits inattentifs, sans expérience des finesses du style, ou mal préparés pour les luttes de la pensée.
Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, il y a un certain nombre de philosophes qui se disent athées ou qui font entendre qu'ils le sont, et qui en même temps ont la prétention d'être religieux. Voilà qiii est étrange, en vérité ; mais c'est un fait impossible à nier, puisqu'il se passe dans notre pays et sous nos yeux. Qui de vous ne connaît, au moins de féputation, cette école d'origine assez récente qui, au nom d'une science prétendue positive, rejette toute religion, toute notion saine de la Divinité, et qui pourtant expose ses idées dans une Revue religieuse? Réfuterai-je cette prétention? N'est-elle pas assez bizarre pour me dispenser de tout examen? Qu'il me suffise
d'avoir signalé la contradiction choquante sur laquelle elle repose.
Mais on tient souvent un autre langage, plus franc et, en apparence, plus raisonnable. On laisse là toute idée religieuse ; on se retranche dans la morale,'que Ton déclare indépendante de la religion, et Ton essaie de construire sans Dieu une théorie du devoir et une science de la vie humaine. C'est sur cette utopie de l'athée vertueux que J'appelle surtout votre attention. Quoique cette chimère date de loin déjà, témoin les P^n5e65 diverses deBayle sur la comètôf il faut qu'elle ait conservé je ne sais quel prestige , puisqu' aujourd'hui encore il ne manque pas de gens pour l'exploiter ou pour s'en repaître.
Dieu est le bien absolu et la source de tout bien relatif. Dieu veut le bien, et il a fait à l'homme une loi de le vouloir aussi. Dieuadroità nos hommages, à notre obéissance et à nôtre amour. Enfin Dieu est tout-puissant pour assurer l'accomplissement de la loi qu'il a prescrite. A tous CBS titres et à tous ces points de vue, l'idée de Dieu est le principe par excellence de la vraie morale.
La question qui fait pour nous tout l'intérêt de cette science, parce qu'elle domine toute la vie humaine, est évidemment celle du bien et du mal, du bien que nous devons poursuivre de toutes nos forces, du mal que nous devons éviter à tout prix. Qu'est-ce donc que ce bien où lotre âme aspire et où doivent tendre tous ses efforts ? Existe-t-il quelque part, ou n'est-ce qu'un idéal abstrait, une simple possibilité ? S'il existe, si c'est, comme nous le croyons, une réalité actuelle et vivante, où le mettre, sinon là où la perfection * réside uniquement? Le bien et
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la perfection n'étant réalisés pleinement dans aucun des êtres contingents qui nous entourent, il résulte qu'on les place en Celui qui seul est bon. Ou Dieu n'est pas, ou il est l'être parfait, c'est-à-dire le bien. Essayez de vous passer de cette conviction et de parler du bien sans parler de Dieu : vous ne pourrez que balbutier, ou, si vous êtes conséquent, vous avouerez que le bien n'existe pas actuellement, et vous serez réduit à dire qu'il est, nonce qui est, mais ce qui doit être.
Ce qui doit être ! C'est-à-dire sans doute ce que nous devrions faire, en un mot, le devoir. Mais qu'est-ce que le devoir, sinon l'obligation de faire le bien, et comment avoir une idée nette d'une telle obligation sans la connaissance préalable du bien lui-même ? Supposons pour un moment qu'il nous soit permis de confondre le bien avec le devoir, et que celui-ci soit contenu tout entier, comme on le dit souvent, dans cette définition célèbre de la loi morale : Agir conformément à notre nature. Dans cette hypothèse, faire le bien, c'est accomplir notre destinée , c'est aspirer à un certain idéal, qui n'est réalisé nulle part, mais qui tombe feous les prises de la définition. Par là, j'en conviens, on saura d'une manière telle quelle ce que signifie cette proposition : Il faut faire le bien. Mais , qu'on le remarque, la philosophie ne prétend pas avoir créé cet axiome ; elle ne veut qu'en déterminer le sens. Avant qu'elle essayât de l'interpréter, la loi du devoir existait pour nous ; elle parlait déjà dans nos consciences. Quand donc un philosophe entreprend de traduire et de commenter, puis d'expliquer et de justifier ces ordres souverains que chacun de nous a si souvent entendus dans
Je secret de son cœur, chacun de nous a droit d'examiner la théorie qu'on lui propose, et de la comparer avec les faits dont elle doit rendre compte. Or considérons un peu, je vous prie , la nature et les caractères de la loi morale. Nous n'avons besoin pour cela que de rentrer un instant en nous-mêmes et de nous rappeler ce qui se passe en nous, iorsqu'étant en présence d'un devoir clair, précis, catégorique, nous prenons la peine, avant d'agir, de penser à ce que nous. allons faire. N'est-il pas vrai qu'alors la règle de conduite qui s'impose à notre raison et à notre conscience est conçue par nous comme une règle absolue, immuable, éternelle et universelle, sans restriction ni exception ? Tous nos intérêts, tous nos défauts, tous nos penchants, fussent-ils ligués contre elle, ne sauraient étoufifer cette voix puissante et incorruptible, que nous reconnaissons malgré nous pour la voix de la vérité même. Quelle autorité, mais aussi quelle auguste et adorable sainteté, et, si nous avons le triste courage de désobéir, quelle est cette mystérieuse épouvante qui se mêle à nos remords ! Pour moi, quand je contemple en moi-même avec désintéressement ces caractères irrécusables de la loi qui est inscrite dans ma raison et qui se manifeste à ma conscience, je ne puis pas ne pas m'écrier avec Kant : « Devoir, idée grande et sublime, qui n'as rien d'agréable ni de flatteur, mais qui commandes la soumission et qui forces toujours au respect, sinon à l'obéissance, quelle origine est digne de toi i ? » — A quelle origine , en efifet , puis-je rapporter
1. i'ritiqtie de la raiton pratique, p. 269 de la trad. de M. Barni.
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là vérité intime et universelle qui s^exprime en ce commandement : Tu dois faire le bien ? Non-seulement je ne puis sans folie n'y voir qu'une pure fantaisie, ou un conseil sordide de l'intérêt, ou le mouvement aveugle de mes affections individuelles et variables ; mais je ne puis la dériver de moi-même en aucune façon, non pas même de ma raison. Ma raison subit cette vérité, elle ne la fait pas ; ce n'est pas elle qui m'instruit et me parle ; c'est quelque chose de plus grand et de meilleur que moi, quelque chose qui me dépasse en tous sens et qui est fort au-dessus de mon bien particulier et de l'idéal abstrait de l'homme. Serait-ce donc l'ordre universel, comme on l'a dit ingénieusement ? L'ordre universel est assurément une belle et grande pensée, mais c'est encore ce qui doit être, non ce qui est ; c'est toujours le possible, toujours l'abstraction, rien de réel, rien de vivant, rien qui suffise à la fois à mon cœur, à ma conscience, à ma raison. Rendez-moi Dieu : j'ai un législateur, et la loi qu'il me dicte n'étant plus une formule, mais une vérité, je ne m'attache plus à réaliser une conception plus au moins artificielle ; il s'agit pour moi de consacrer ma vie au service de Celui qui me l'a donnée. Alors seulement j'ai devant moi le bien, je comprends mon devoir.
Mais laissons là, si vous le voulez, la partie spéculative de la morale, et considérant d'une manière plus pratique notre tâche de chaque jour, montrons ce qu'elle devient sans l'idée de Dieu.
On devra d'abord reconnaître que , si cette idée est absente de la morale, il faut nécessairement retrancher delà liste de nos devoirs tous ceux qui ont Dieu pour
objet, c'est-à-dire le culte, la prière, toute foi, toute espérance religieuse, tous les actes et tous les sentiments qui font la piété, et surtout la charité, cette vertu surérogatoire de la morale sociale, qui dans la morale religieuse devient un devoir strict, parce que les sacrifices en quoi elle consiste nous sont commandés impérieusement parla reconnaissance et par Tamour, en même temps que par Tinsuffisance manifeste de nos mérites devant le Saint des saints.
La suppression de ces devoirs mutile honteusement la morale pratique ; mais ce n'est pas le seul désastre qu'elle entraîne dans la vie morale de l'homme. On s'imagine en effet que nos obligations, étant réduites à un plus petit nombre, vont devenir plus faciles, puisqu'on aura mis de côté celles qui rebutent davantage l'homme animal. 11 n'en est rien : en réalité , le devoir ainsi restreint deviendra plus difficile. Pour s'en convaincre , il suffit d'un rapide examen de conscience ; il n'y a qu'à se demander dans quelles circonstances on est le plus capable de faire son devoir. Est-ce quand on raisonne froidement sur ce qu'on doit et sur ce qu'on ne doit pas aux autres hommes ? Est-ce quand on calcule au plus juste ce que la stricte justice exige, en ayant soin d'y opposer aussitôt ce que le droit permet, ce que l'intérêt conseille, ce que la loi tolère ? Est-ce alors, je le demande, qu'on agit le mieux pour soi-même et pour ses semblables, avec énergie, avec ardeur et sans marchander avec le devoir, ou n'est-ce pas plutôt dans ces moments trop rares d'enthousiasme où l'âme, transportée par la beauté et la sublimité du but qui lui est proposé, puise'
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dans cette contemplation le courage et la force ? Cherchez maintenant la source de ce noble enthousiasme qui nous élève au-dessus de nous -mêmes ;' cherchez, et dites . si Ton peut placer cette source de fortes résolutions ailleurs que dans la pensée et l'amour de la divine sagesse et de la bonté suprême ! Là est le plus beau des motifs et le plus puissant de tous, parce qu'il nous fait dominer notre tâche et nous met en état de la remplir, en nous communiquant, par un bienfait céleste, cette force d'âme qu'entretient seule la pureté du cœur, cet amour ardent des hommes dont le principe vivifiant est l'amour de Dieu, enfin cette dignité véritable dont une sainte horreur du mal est le plus sûr préservatif*. Tout devoir accompli, toute vertu, toute vraie moralité dérive de là. Dieu est-il toujours présent à notre âme : aucun devoir ne nous paraît plus indifférent, ni méprisable, ni même secondaire ; tous sont également la volonté du bienfaiteur suprême qui nous permet de l'appeler notre Père, et qui nous enseigne lui-même le moyen de lui prouver notre amour et de conquérir la vertu, c'est-à-dire la santé ou le salut de nos âmes.
On voit assez, je pense, ce que peut l'idée de Dieu pour notre perfectionnement intime, et ce que deviennent les préceptes de la morale, à la lumière et sous l'influence de cette idée, rendue vivante en nous. Ces préceptes^ dès qu'on y joint la notion de Dieu, acquièrent aussitôt la puissance de la réalité. Ce ne sont plus des abstractions, plus ou moins satisfaisantes pour l'esprit qui raisonne et
. 1 . hic murtts aheniew esto
Nil eonseire tibi, nulla palleicere culpat
spécule, mais sans vertu pour la pratique et sans action sur la vie ; ce sont des commandements d'en haut, et comme une parole de Dieu même.
Ce n*est pas tout : les espérances que Thomme a toujours placées dans une vie meilleure vont être également transformées; la croyance en un Dieu juste et bon en fera de véritables promesses, et grâce à elle, nous nous reposerons avec confiance dans cette conception de l'avenir qui, sans elle, ne serait qu'une aspiration vague et incertaine. Êtres mortels, qui regardez toujours au delà de la vie présente, comment et de quel droit pensez-vous traverser impunément la lutte suprême qui nous attend tous? Qui vous donne l'espoir de vaincre la mort elle-même, ce « roi des épouvantements ? » Comment vous y prendrezvous pour justifier, aux yeux de votre propre raison, ce qui n'est peut-être qu'un vœu de votre faiblesse ellemême ? Les exigences de la méthode et de la science veulent sans doute qu'avant de faire intervenir la toutepuissance divine, vous considériez la nature de votre âme, afin de savoir si elle est faite pour survivre à la destruction des organes auxquels elle est si étroitement unie. Mais supposons que par cette méthode vous ayez établi que Tâme n'est pas réductible à la matière, ni sujette à cette dissolution des parties qui est la mort du corps. Cela fait, aurez- vous démontré votre immortalité ? Non, mais la possibilité d'une autre vie, en regard de cette autre possibilité qui menace tout être contingent, ayant commencé et pouvant cesser d'être. Où trouver la preuve que cette autre vie, dont nous sommes certainement capables, nous sera donnée en effet ? « Notre destinée.
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direz-vous, n*est pas accomplie. Nous étions faits pour la science, pour la vertu, pour le bonheur, et nous n'avons pu satisfaire ici-bas aucun de ces penchants que la nature a mis en nous et qui résument toute la vie humaine ; il est donc impossible que tout soit fini pour nous. H est impossible que nous ayons fait quelque bien, sans que la cause qui nous a donné l'être en soit satisfaite et nous le prouve ; il est impossible que nous ayons été cruellement éprouvés pour rien ; il est impossible que nous ayons lutté, que nous ayons souffert sans résultat. Une autre vie est le complément nécessaire de celle-ci : le contraire serait une injustice, une iniquité. » Qu'est-ce à dire ? A qui s'adressent, je vous prie, ces demandes, ces murmures, ces réclamations? Oubliez-vous donc que vous dépendez de la nature, c'est-à-dire d'une cause sourde et aveugle ? Insensés, courbez la tète ; cessez une plainte inutile ; subissez en silence l'inexorable nécessité. Un avenir n'est assuré à l'homme qu'avec une sanction morale, et cette sanction ne l'est elle-même que si l'auteur de l'homme est un Être parfait qui, dans ses perfections infinies, enveloppe la justice, la sainteté et l'amour : justice souveraine devant qui pâlissent les législations humaines, sainteté suprême dont la conscience la plus pure n'est qu'un écho affaibli, amour ineffable dont la bonté même d'un père ne suffit pas à donner une idée. Si un tel être existe, si nous ne sommes pas les enfants du hasard, mais d'un Dieu ami du bien, auteur de la loi du devoir et tout-puissant pour la réaliser, alors il nous est permis d'espérer. Ne venant pas du hasard, nous n'allons pas non plus au hasard. Parce que Dieu est, nous serons.
Voilà la vérité, la vérité salutaire. C'est parce que nous croyons en Dieu que nous avons le droit de compter sur une sanction de la loi morale, et par conséquent sur Timmortalité de nos âmes. Hors de là, il n*y a ni sanction ni avenir pour les agents moraux, pas plus qu'il n'y a de moralité complète ou de loi intelligible, pas plus qu'il n'y a de bien, de bien réel et vivant.
Un poëte célèbre a tracé une description merveilleusement poignante de la nature sensible, en supposant qu'elle fût privée tout d'un coup du soleil qui Téclaire, qui l'échauffé et qui l'anime *. Quel poëte entreprendra de nous dire ce que serait le monde de la conscience et du devoir, si on lui ôtait ce qui lui donne la vie, la durée, l'être et la raison d'être, en un mot, ce que serait le monde moral sans Dieu ?
Je ne suis pas poëte, mais seulement philosophe ; tout au plus peut-on attendre de moi que je résume, en peu de mots et dans le langage le plus simple, les conséquences d'une hypothèse qu*on ne peut envisager sans une sorte de terreur et de dégoût.
Dieu de moins dans la vie humaine, je demande où sera le bien et ce qu'il deviendra. Je demande aussi comment se formera 'dans nos cœurs cette haine vigoureuse et irréconciliable du mal qui est la condition de toute vertu et le complément nécessaire de l'amour du bien. Sans Dieu, le devoir n'est plus qu'une belle, mais froide abstraction, à laquelle l'homme s'intéresse difficilement. L'âme à qui l'on enlève Dieu perd, avec la vraie con-
1 . Byron, Darkness (Miscellaneous poems), 1 had a dream, etc.
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naissance du bien et de la loi morale, l'exacte appréciation de tous ses devoirs et la notion même des plus impérieux, des plus grands, des plus saints. Enfin la vie n'a plus d'issue ; le long avenir nous est interdit, il est fermé à nos espérances. Etqu'arrive-t-il alors? Messieurs, nous sommes deux races d'hommes ici-bas, ou plutôt, chacun de nous porte en soi deux hommes : l'un enclin au plaisir, faible dans l'épreuve, aisément rebuté par les obstacles, toujours accessible à la tentation du moment, l'autre attaché au bien, énergique et fermement décidé à faire ce qu'il doit, advienne que pourra. Que vont devenir ces deux hommes livrés à eux-mêmes, dans les conditions qui nous sont faites, et quel sera le dénoûment de leur existence? Il n'est que trop aisé de le prévoir.
Privée de Dieu, l'âme faible n'aura plus ni soutien, ni frein, ni secours, ni moyen de relèvement. Hélas, épicuriens anciens et modernes, et comment avez-vous le cœur de me parler de ma destinée, comment osez-vous penser à la vôtre ? Je comprends que vous vous rejetiez sur la triste consolation du suicide, après une vie misérable et qui a fini par vous dégoûter vous-mêmes !
D'un autre côté, voici un homme qui s'imagine être toujours assez fort pour se maintenir dans la voie du bien. A la bonne heure ; plus la tâche est difficile, plus il est beau de s'y dévouer ; mais qui ne voit que ce sera la vertu sans ses conséquences, la vertu sans espoir ? Je ne dis pas, remarquez-le bien, sans l'espoir du bonheur ; notre devoir, je l'accorde, est d'aimer la vertu pour ellemême, et non pour un salaire, quoiqu'il fût mieux sans doute que le bonheur fût la suite et le couronnement du
devoir accompli. Mais à quoi bon ce sacrifice de la partie sensible de mon être ? Le reste ne sera pas beaucoup mieux traité : la vie est trop difficile et trop courte pour qu'on y puisse atteindre à la vertu, dans sa perfection. Les faits parlent trop haut pour permettre le moindre doute à cet égard. Nul homme n*a réalisé, nul ne réalisera jamais ici-bas la perfection morale que poursuit rhumanité, et si nous avons mis là notre espoir, un cruel et infaillible désenchantement nous est réservé : un jour viendra où, prenant pour notre compte le mot de Brutus, nous désespérerons même du bien, même delà vertu. Les stoïciens, je le reconnais volontiers, étaient de grands et nobles cœurs, des prodiges de courage, d'énergie, d'abnégation sublime, quoique assez stérile. Pour ma part, je les admire et je les aime, car ils furent l'honneur de l'humanité dans les temps anciens ; mais je les plains encore davantage : oui, je les plains d'avoir été réduits à leur faiblesse. S'étant condamnés à ce rôle impossible de se suffire à soi-même, ils ne pouvaient qu'aboutir à un vertueux désespoir, et par d'autres motifs que leurs indignes adversaires, ils ont dû aussi recourir à l'aÙTo/^etpÉa, au suicide, c'est-à-dire, dans leur système, à la perte de leur âme en mjême temps que leur corps.
Voilà donc où tend fatalement la vie humaine, sans une croyance effective en Dieu. Qu'elle soit consacrée au plaisir ou au devoir, elle poursuit un but chimérique. Vertueuse ou non, elle rencontre inévitablement le désespoir et se réfugie dans ce qu'un poëte appelle avec raison « l'asile horrible du néant. »
Ai-je besoin d'opposer à ce triste tableau la vie telle
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que le christianisme et la vraie philosophie nous la font comprendre, pleine de travaux et d'épreuves, mais pleine aussi d'espérance et de consolation ? Quels que soient nos maux, le remède nous est connu. Élevons vers Dieu nos esprits et nos cœurs : Dieu, voilà notre consolateur et notre ferme espérance. Avec lui, tout est bien pour nous. Sans lui, point d'avenir, point de bonheur, point de vertu. La morale ne saurait donc être athée 1
Jeunes gens qui vous destinez à devenir, dans ce siècle froid et incrédule, les ministres du Dieu vivant et les messagers de sa bonne nouvelle, ne méprisez pas, je vous en conjure, ces simples leçons de la philosophie et du sens commun. Ce serait mal vous préparer à l'étude des saintes Écritures et des mystères qu'elles renferment, que de négliger la lumière que Dieu a mise en vous pour vous guider jusqu'à la porte du sanctuaire. Pour être élémentaires, ces premières vérités n'en forment pas moins
un enseignement divin. Ce n'est pas seulement la Parole de Dieu, c'est aussi la raison qui nous parle en son nom ; et elle nous enseigne de sa part que, sans lui, le bonheur et la vertu même nous sont inaccessibles, mais qu'avec lui toutes choses sont possibles ; que sans lui la vie humaine est une énigme insoluble et douloureuse, tandis qu'avec lui, avec le secours de sa grâce, elle a un but, un sens, une dignité, une valeur inestimables, puisque avec lui, avec le secours de sa grâce, nous sommes appelés, si nous le voulons nous-mêmes, à vivre éternellement dans sa gloire, dans sa sainteté, dans son amour.