CHAPITRE IV
SOCRATE OU l'idée DE DIEU DANS LA VIE HUMAINE 1
S'il était besoin d'expliquer comment j'ai été amené à proposer aux jeunes membres de cette Union chrétienne ^ ou comment ils ont.pu accepter eux-mêmes pour sujet d'une de leurs conférences une étude sur la vie et la doctrine de Socrate, il serait aisé, je crois, de satisfaire les esprits les plus exigeants : car il suffirait de leur faire remarquer que Socrate fut tout à la fois un grand ami de la jeunesse, une des gloires les plus pures de l'humanité et l'un des précurseurs du christianisme dans le monde païen. A tous ces titres il était digne d'être pris pour sujet d'étude ; mais il nous a paru surtout intéressant d'examiner en lui, d'une part, le fondateur du spiritualisme philosophique qui préluda chez les Grecs au spiritualisme chrétien ; d'autre part, l'homme de bien dont les vertus ont excité l'admiration universelle et ont même été exaltées au détriment du christianisme par certains incrédules , tandis que d'autres , allant davantage au fond des choses , ne lui pardonnent pas d'avoir cru ,
i. Conférence faite à Paris, devant V Union chrétienne des jeunes gens (rae Montmartre, 160), le dimanche 28 février 1869.
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comme philosophe, au surnaturel et au divin. L'un de ces adversaires de la religion tout ensemble et de la philosophie spiritualiste ne craint pas de dire dans un travail récent : « On conduit moins bien la vie humaine, quand on se préoccupe trop du divin : c'est ce qui fait le côté faible de la philosophie appelée spiritualiste, et aussi du christianisme*. » Nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut penser de cette singulière assertion.
Si Socrate est la plus haute personnification de l'humanité en dehors du christianisme, c'est précisément parce que sa vie et sa doctrine ne font qu'un et que, chez lui, l'homme est inséparable du philosophe. Ce serait donc s'exposer à mal juger sa philosophie que de ne pas la voir à l'œuvre et en action, et on ne lui ferait pas moins de tort en étudiant sa vie sans la rattacher à la doctrine qui l'inspira. Aussi bien est-ce une erreur en général de séparer ainsi la morale du dogme et nos actions de leurs mobiles. Cette erreur est fréquente de nos jours , et nous en voyons les mauvaises conséquences dans l'Église chrétienne elle-même , où d'imprudents novateurs ont prétendu faire aimer le Christ pour ses œuvres, en les détachant de la vérité qui en était l'àme et la raison d'être, si bien qu'en suivant cette pente dangereuse ils en sont venus, de négation en négation, à rejeter d'abord les dogmes, puis les faits miraculeux dont ils sont la traduction et, après avoir négligé et méconnu la doctrine du Rédempteur, ils ont défiguré ses actes et sa personne même , niant sa sainteté parfaite , parce
|. E. Havet, Revue moderne du l"juin 1807.
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qu'ils avaient nié la divinité de son origine, de son essence et de sa mission, et réduisant enfin la croyance religieuse la plus précise qui fut jamais à je ne sais quel sentimentalisme vague et obscur, derrière lequel s'abritent, sous le nom ingénieusement inventé de christianisme libéral, toutes les croyances, toutes les erreurs , toutes les illusions et toutes les contradictions imaginables, des croyants sincères et des incrédules déclarés, des orthodoxes et des rationalistes, des chrétiens et des athées I
Quoique sans dojute une semblable méthode offre de moindres inconvénients en philosophie, nous ne saurions nous la permettre à l'égard de Socrate, et, pour l'apprécier équitablement, nous devons nous efforcer de commenter toujours sa doctrine par sa conduite et de chercher dans cette belle vie la pratique d'une grande et belle doctrine.
Socrate naquit à Athènes, vers le milieu du mois de mai 469 ou 470 avant notre ère. Son père Sophronisque était sculpteiu* ; sa mère Phénarète était sage-femnle. Il travailla d'abord dans Tatelier de son père, pour qui il polissait la pierre. Peut-être fut-il artiste lui-même, quoiqu'on ait lieu de tenir pour suspecte la tradition d'après laquelle il aurait exécuté en marbre un groupe des trois Grâces remarquable par la chasteté et qu'on montrait à Athènes au second siècle de Tère chrétienne.
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Ce qui n'est pas douteux, c'est que le fils de Sophronisque montra de bonne heure une ardeur extraordinaire pour la science en tout genre et qu'un jeune et riche citoyen d'Athènes nommé Criton, et qui fut l'ami et le compagnon de toute sa vie, le mit en état d'étudier avec lui, de lire tous les livres et de suivre les leçons de tous les maîtres.
Socrate était au plus haut degré l'homme de son pays et de son temps, Athénien dans l'âme, « attique raffiné, » suivant l'expression d'un de ses adversaires , vivant par l'esprit avant tout. Il exerça en tous sens son insatiable curiosité, mais d'abord à l'école de ceux qu'il devait combattre plus tard et qui étaient alors les représentants accrédités de l'art oratoire, de la science et de la philosophie. Je veux parler de ces fameux rhéteurs qui, appliquant leur talent de parole à l'enseignement lucratif des sciences et des systèmes philosophiques, se donnaient à eux-mêmes et recevaient de l'admiration universelle le nom de sages ou de sophistes. Ces maîtres habiles étaient d'ailleurs plus occupés d'accroître leur gloire et leur fortune que leur savoir et leur sagesse. C'étaient de beaux esprits, qui ne se gênaient pas pour se moquer des choses les plus respectables et de la philosophie même qu'ils exposaient dans de brillantes improvisations. Gorgias , le plus célèbre de tous, était ouvertement sceptique ; Protagoras enseignait une sorte de positivisme, disant qu'il n'y a de vrai que les faits ou les impressions du moment ; Diagoras professait l'athéisme ; Calliclès et d'autres niaient le devoir et le droit naturel. Un jour, un de ces sophistes, assez honnête homme d'ailleurs, nommé Prôdicus, développa avec une
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rare éloquence devant Socrate Tallégorie célèbre d'Hercule placé, au début de sa carrière , entre la Mollesse et la Vertu, et se décidant virilement à suivre la dernière. Cette belle leçon ne fut point perdue, et longtemps après l'ancien auditeur de Prodîcus, devenu le chef d'une nombreuse école, retraçait à ses disciples la profonde et salutaire impression qu'il en avait gardée.
Xénophon, qui rapporte ce trait, nous montre aussi Socrate occupé à lire avec Criton et quelques autres amis tous les ouvrages des savants et des philosophes, se mettant au courant de toutes les découvertes, s'informant curieusement de tous les systèmes, de toutes les doctrines des anciens et des modernes.
« Enfin, dit Socrate lui-même dans un passage'historique du Phédon, ayant entendu quelqu'un lire dans un livre qu'il disait être d'Anaxagore, que l'intelligence est la règle et le principe de toutes choses, j'en fus ravi d'abord ; il me parut assez beau que l'intelligence fût le principe de tout. . S'il en est ainsi, dîsais-je en nioi-même, l'intelligence ordonnatrice a tout disposé pour le mieux. » Il lut en conséquence avec avidité l'ouvrage d'Anaxagore, espérant, conmie il le dit, y rencontrer l'explication de toutes choses au moyen d'une cause essentiellement sage et amie du bien, toute-puissante et partout présente. Sa déception fut grande en découvrant que le physicien, dont le génie avait entrevu l'action de l'intelligence suprême à la première origine de toutes choses, fléchissant ensuite dans le détail , rendait compte de la nature des choses, sans s'élever au-dessus des causes immédiates et purement mécaniques. Cependant, Socrate avait rencontré là la vérité
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fondamentale qui fut comme le germe de toute sa philosophie. Il cultiva ce germe dans son esprit et dansson cœur, et féconda la conception d'Ànaxagore par les inspirations du sènsmoral. C'est ainsi qu'il parvint à établir le point solide et inébranlable sur lequel il devait s'appuyer toute sa vie : Dieu, un Dieu intelligent et sage autant que puissant.
Socrate était homme d'action en même temps qu'homme d'étude, et profondément attaché à ces devoirs du citoyen qui chez les anciens résumaient tous les autres. Il aimait avec passion sa ville natale, qu'il ne quitta jamais pour son plaisir ni pour voyager, et il avait voué un véritable culte aux lois de son pays. Lois civiles, lois religieuses, lois politiques, il les observa toutes avec un soin scrupuleux. L'époux patient de l'irascible Xantippe est demeuré justement populaire. Père vigilant, on est touché de lire dans Xénophon ses conseils et ses exhortations à un fils oublieux du respect dû à sa mère. Il avait devant sa maison, suivant l'usage, un autel où il offrait aux dieux des libations et des sacrifices proportionnés à ses faibles ressources. En public et en particulier, il pratiquait la prière et avait foi aux oracles, peut-être même à l'enseignement des mystères. Il servit enfin son pays dans la mesure où la triste démocratie d'alors fit appel à son grand cœur. Soldat ou magistrat par la voie du sort, il montra sur la place publique et sur le siège de la justice le même courage qu'il déploya sur les champs de bataille, à Délium, où il sauva Alcibiade et refusa la couronne du mérite militaire, à Àmphipolis où Xénophon lui dut à son tour la vie, et enfin au siège de Potidée. Son courage, intrépide et réfléchi, étonnait les plus braves.
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C'est à Potidée qu'eut lieu une scène étrange, que raconte Alcibiade dans le Banquet de Platon, et qui me semble avoir été l'un des événements importants de cette vie où la pensée tenait une si grande place. C'était en 430; Socrate avait quarante ans.
<K Un matin, dit Alcibiade, Socrate se mit à méditer sur quelque chose, debout et immobile à la place où il était. Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il ne bougea point, et continua de réfléchir dans la même situation. Il était déjà midi : nos gens l'observaient et se disaient avec étonnement les uns aux autres que Socrate était là rêvant depuis le matin. Enfin, vers le soir, des soldats ioniens, après avoir soupe, apportèrent leurs lits de campagne en cet endroit; afin de coucher au frais (on était en été) et d'observer si Socrate passerait la nuit dans la même posture. En effet, il continua à se tenir debout jusqu'au lendemain au lever du soleil. Alors, après avoir fait sa prière au soleil, il se retira *. »
Est-ce là, dans cette méditation puissante, ou plutôt dans cette contemplation mystique, qu'il entendit pour la première fois la voix intérieure de la Divinité rendant ses oracles dans une conscience attentive et docile? Toujours est-il qu'à partir de cette époque Socrate se donna ou crut avoir reçu la mission de combattre partout l'erreur et le mensonge, d'éclairer les hommes, de substituer à la fausse science des sophistes une science à la fois plus modeste et plus profonde, d'élever enfin les esprits et les cœurs vers la vérité et la vertu, vers le bien suprériie. idéal et divin.