Platon, ÛKttvret, trad. Cousin, t. VI, p
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Tout le monde sait [que ce ne fut pas par des écrits, mais par la parole que Socrate exerça cette espèce de ministère. C'était un admirable causeur et, comme on dirait aujourd'hui, un conférencier original et inimitable. Dans un temps oii les conférences sont si fort à la mode qu'elles menacent d'envahir jusqu'à l'intérieur des familles, ne serait-il pas étrange qu'un hommage ne fût pas rendu quelque part à celui qui mania avec une si prodigieuse habileté le dialogue, la causerie, l'art d'enseigner sans en avoir l'air, en un mot, la conférence ? Socrate l'appelait dialectique ou entretien philosophique. C'est sous cette forme simple, familière et sans apprêt de la conversation, qu'il exposait ses idées à toute heure et à tout propos, en tout lieu et à tout venant, sur la place publique, dans la rue, dans les boutiques et les ateliers, comme dans les demeures des plus riches citoyens d'Athènes ^.
Sa tâche était double ; il la divisait lui-même en deux parties : la lutte ou la controverse, puis l'édification.
Armé de sa science, de son bon sens, de sa fine et puissante ironie, Socrate soutint pendant trente ans une lutte ardente, persévérante, héroïque, contre tout ce qui lui semblait faire obstacle à la vérité et au progrès moral : contre les sophistes d'abord, dont il démasquait en toute
1. Voir plus loin, sur ce même sujet, le chapitre intitulé : De Vamour pialonique.
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occasion Vignorance avec l'air de la plus parfaire bopbomie ; contre des poètes ineptes, dont les récits faisaient injure à la Divinité; contre les prêtres, dont les enseigne^ments superstitieux faussaient le sens moral du peuple ; contre les démagogues et les ambitieux^ qui se mêlaient de diriger les affaires publiques sans en avoir la capacité. Il faisait enfin la guerre à l'ignorance, à Terreur, aup^ préjugés , à la sottistC opiniâtre, à la présomption, chez tous ses interlocuteurs, mais surtout che? ses apiis. Purifier leurs âmes et la sienne était sa pren^ère anubition. Il poursuivait de préférence, il perséQ\itait de ses questions la jeunesse, en qui il voyait Taveùnir et l'espérance de son pays et de l'humanité. Âjnoureux des belles âmes, il s'attachait à toutes les natures bien douées et s'efforçait, dans des causeries san$ ces^ renouvelées, de les délivrer des passions qui corrompent le cœur, après avoir U*oublé le jugement.
C'est dans ces entretiens avec l'élite de la j^nes$e athénienne, avec le grave et religieux Xénop^on ou avec le brillant et inconséquent Àlçibiade, avec l'opiniâtre et austère Antisthène ou avec le spirituel et débaudié Aristippe, avec le subtil Ëuclide de Mégare et avec celui qui, pendant dix ans, apprit l'enthousiasme ê^ son école et devint, grâce à lui, le grand, le sublime, le divin Platon ; c'est avec ces jeunes disciples, les uns vertueux, honnêtes, amis de Is^ science, les autres ambitieux et frivoles, mais tous pleins d'iutelligence, que Socrate livrait se^ pensées intimes, s'appliquant le plus souveut à les fi^re sortir de leurs propres cœurs.par une série d'interrogations babileuient déduites et, suivant sa propre exprès-
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sion, par un certain art « d'accoucher les esprits », mais quelquefois aussi les exposant directement lui-même dans un discours suivi et où son éloquence se déployait^ paralt-il, avec une incomparable puissance. Platon, dans les lignes suivantes, décrit d'une manière piquante Teffet que produisaient sur lui et ses compagnons les discours de Socrate, sous leur forme la plus habituelle.
a Ses discours, dit-il dans le Banquet, ressemblent à merveille aux silènes qui s'ouvrent (boîtes à surprises). Quand on se met à l'écouter, ce qu'il dit paraît d'abord tout à fait burlesque ; sa pensée ne se présente à vous qu'enveloppée dans des termes et des expressions grossières, comme dans la peau d'un impertinent satyre. Il ne vous parle que d'ânes bardés, de forgerons, de cordonniers, de corroyeurs, et il a l'air de dire toujours la même chose dans les mêmes termes : de sorte qu'il n'est pas d'ignorant et de sot qui ne puisse être tenté d'en rire. Mais que l'on ouvre ses discours, qu'on pénètre dans leur intérieur, d'abord on reconnaîtra qu'eux seuls sont remplis de sens, ensuite on les trouvera tous divins, renfermant en eux les plus nobles images de la vertu, et embrassant à peu près tout ce que doit avoir devant les yeux quiconque veut devenir un homme accompli. »
Quels qu'en fussent d'ailleurs la forme et le ton, ces entretiens n'avaient qu'un but : on s'y proposait le perfectionnement de l'âme par la culture de l'intelligence, et Xénophon, dans ses Mémoires sur Socrate^ atteste que « ceux qui y étaient admis en sortaient toujours meilleurs et plus instruits. » Quelle instruction y recevaient-ils? Quelle était cette doctrine par laquelle ils disaient eux-
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mêmes avoir été rendus meilleurs? C'est ce qu'il nous importe de bien comprendre.
Pour ses amis et ses discipiles, comme pour tous ceux à qui il avait affaire, Athéniens ou étrangers, Socrate n'avait qu'une doctrine, et cette doctrine, pour parler notre langage contemporain, était fondée sur le libre examen et la conscience. — Eh quoi! direz-vous, Socrate serait-il le fondateur du christianisme libéral? — Pas le moins du monde. Ces mots iniagiques, qui font tourner
tant de têtes aujourd'hui, ou les termes équivalents dont il se servait, n'exprimaient, à son sens, ni une religion, ni même une philosophie, mais seulement une méthode, des moyens de recherche à l'usage de tous les hommes sans exception, et qui n'ont de valeur que par le bon emploi qu'on en fait. Comment les appliquait Socrate ?
Son premier désir pour lui-même, son premier conseil aux autres était, en toute recherche, de constater d'abord sa propre ignorance, de savoir douter à propos, examiner, réfléchir, afin de se délivrer de Terreur et de rendre à la raison, affranchie des passions, sa liberté, sa lucidité, sa pureté.
Puis il voulait qu'on s'habituât et il s'était habitué luimême, le premier en cela, si l'on en croit Aristote, à conduire ses pensées par ordre, à bien définir, à généraliser avec exactitude, à rattacher toujours les faits variables à des idées, à des principes éternels.
Tel était le libre examen de Socrate. Voici maintenant quel usage il faisait de sa conscience.
La vraie méthode philosophique, suivant lui, consiste essentiellement à s'étudier, à se connaître soi-même. Connais-toi toi-même, disait une inscription célèbre du temple de Delphes. « Connais-toi toi-même, » répétait Socrate à ses disciples. Par là seulement, disait-il, on arrive à se rendre compte, d'abord de sa propre nature, avec ses capacités et ses défauts, ce qu'elle peut et ce qu'elle ne peut pas ; puis encore de la nature humaine en gàiéral, corps et âme, âme sensitive et animale, attachée au corps et périssable comme lui, mais aussi âme raisonnable et divine, capable de justice et de religion et destinée à l'immortalité.
L'homme ainsi étudié et compris, l'àme humaine, avec sa nature spirituelle et ses nobles attributs, placée au centre de la science et de la philosophie : voilà, dans son essence, la révolution opérée par Socrate. En voici maintenant les fruits en morale et en religion.
La morale était, vous le savez, l'étude favorite de Socrate et l'objet le plus habituel de ses entretiens.il aimait à spéculer avec ses amis sur la nature de la vertu qu'il confondait un peu trop avec la science, s'imaginant que l'homme ne fait jamais le mal que par ignorance du bien.
Il distinguait (c'est lui qui a mis en honneur cette divisicMi) les quatre vertus qu'on a depuis appelées cardinales : 4*^ la sagesse, principe de toutes les autres, et qui consiste essentiellement dans la science du bien ; 2^ le courage ou la fijrce d'une âme raisonnable aux prises avec la douleur ou en présence du danger ; S®, la tempe-
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rance, ou cette autre manière d*être maître de soi, qui consiste à se priver du plaisir quand il le faut, ou à en user dans la mesure prescrite par la sagesse ; i"* la justice, qui était pour Socrate, comme pour les hommes de son temps, la vertu pratique par excellence, et dans laquelle, par une exagération singulière, il faisait rentrer même les devoirs envers la Divinité. Il avait cependant porté la lumière dans la sphère de la justice. D voyait dans les lois positives une expression écrite ou traditionnelle de la justice, et les déclarait toujours respectables à ce titre ; mais au-dessus de ces lois temporaires, il proclamait la loi non écrite de la justice éternelle, absolue, souveraine.
n exhortait les jeunes gens à la pratique de toutes ces vertus, en s'efForçant de leur en faire sentir à la fois la beauté et la suprême utilité ; car, disait-il, le bien, le beau et Thonnéte sont insépiarables de nos intérêts immortels, le vrai bonheur n'étant possible qu'avec la sagesse et la perfection morale. Il leur racontait volontiers Tallégorie d'Hercule faisant son choix entre la mollesse et la vertu, et laissant là les pernicieuses séductions de la première, pour suivre les ordres de la seconde et mériter l'immortalité par une vie de luttes et de travaux : choix héroïque que tout homme est appelé à faire tôt ou tard. Heureux ceux qui le font de bonne heure et qui demeurent fidèles à une résolution généreuse ! L'homme juste n'est pas toujours celui qui réussit le mieux ici-bis; mais dût-il soufirir, dût-il mourir, dût-il même être attaché à une croix, son sort est préférable à celui du méchant.
A ce noble enseignement Socrate, on le sait, ajoutait la leçon toujours si puissante de Texemple. Lui-même, le pilus sage et le plus juste des hommes de son temps, était un modèle admirable de courage, de tempérance et d'empire sur soi-même.
L'idée religieuse n'était pas absente de cette pure morale, ou plutôt elle en était le principe et la source.
De même que notre corps est animé et gouverné par une âme raisonnable, de même, suivant Socrate, ce vaste univers obéit à une intelligence suprême qui n'y est pas seulement intervenue au premier jour, comme le pensait Anaxagore, pour y apporter l'ordre et la lumière, mais qui veille sur son ouvrage et qui s'intéresse à ses créatures, mais surtout aux hommes.
Socrate payait son tribut sans doute aux erreurs et aux superstitions de son temps et de son pays ; il admettait la pluralité des dieux : les astres lui semblaient être des sphères d'une substance incorruptible, habitées et dirigées par des intelligences divines. Il leur rendait aussi un culte, par exemple au soleil. Mais il croyait à un Dieu suprême, « père des dieux et des hommes, » comme dit Homère ; et ce Dieu, plus grand que Jupiter, était à ses yeux une véritable Providence. Ce grand Dieu, disait-il, poursuit partout une fin excellente ; il aime et veut le bien ; il nous le prescrit et l'accorde à nos prières, si nous avons la sagesse de lui demander, comme les Lacédémoniens, de nous accorder les vrais biens et de nous délivrer des vrais maux i.
i. Voir ieteeond AUibiade de PlaUm.
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Ici se place, avec sa signification profonde, ce qu'on a appelé vulgairement le démon ou le génie de Socrate, comme s'il eût été un magicien ou un sorcier du moyen âge, ayant à ses ordres un esprit ou génie familier. En réalité, Socrate croyait à une révélation intérieure et directe de la Divinité^^upréme, rendant des oracles clairs et certains dans sa conscience, lorsque, rentrant en lui-même, il cherchait par la méditation et la prière une direction au milieu des difficultés de la vie. Ces oracles sur le bien et le mal, Socrate ne pensait pas en avoir le privilège ; il conseillait à ses amis de les écouter de leur côté, en s'examinant eux-mêmes et en interrogeant leur conscience.
Pour sa part, quand il avait entendu la voix divine, il lui obéissait avec un religieux enthousiasme; nulle puissance au monde n'eût été capable 'de l'en empêcher. Une force supérieure à l'humanité le mettait au-dessus de toute crainte: là était le principe de son énergie morale.
Soutenu par une telle foi, Socrate ne fut pas seulement l'interprète éloquent de ce spiritualisme élevé et moral dont il avait eu l'intuition, j'ai presque <iit, d'après lui, la révélation. Il en fiit l'apôtre pendant près de trente ans ; il en devait être le martyr.
Guidé par la voix divine, il avait d'abord travaillé à se corriger et à se réformer lui-même ; il avait employé, à lutter contre ses mauvais penchants, une ardeur, une
énergie incroyable. Devenu le plus frugal et le plus tempérant des hommes, en même temps que Foracle de Delphes Yen proclamait le plus sage, il avait porté au dehors cette même ardeur, cette même persévérance qui ne reculaient devant aucun obstacle. Courageux et indomptable dans Tapplication de ses principes, il s'était fait de la plupart de ses adversaires autant d'ennemis implacables, dont les colères longtemps impuissantes finirent par le briser, le jour où il eût contre lui la multitude elle-même.
Les griefs, réels ou fictifs, ne devaient pas manquer à ses adversaires.
D/ abord la religion, dont il avait tant de fois attaqué les indignes représentants, prêtres ou poètes, avait déjà été invoquée contre lui. La comédie des Nuées d'Aristophane, jouée en 424, reprise en 419 et plus tard encore, avait préparé les esprits à une accusation d'impiété et même au dénouement tragique d'un procès jugé par les passions populaices.
Ennemi de tousMes abus et de toutes les erreurs, S.> crate avait souvent blâmé avec sa vivacité accoutumée les folies de la démocratie ou plutôt de la démagogie athénienne. Au nom de 1 égalité, et pour que tous les citoyens, capables ou non, eussent tous leur part du gouvernement, le choix des magistrats était confié au sort, devant lequel en effet le talent et la vertu, la médiocrité, l'incapacité et le vice sont dans une égalité parfaite. « Les élus delà fève » n'avaient pas toujours trouvé grâce devant Socrate, qui, ne pensant pas qu'un homme de bon sens procédât de cette manière pour se procurer un bon inten-
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cjant, comprenait encore moins que les destinées d'un JËtat fussent ainsi livrées au hasard.
Appelé lui-même par le sort à présider, comme prytane, rassemblée du peuple, il avait un jour résisté en face à la foule ameutée contre les généraux vainqueurs aux Arginuses. Fort de la loi tutélaire qui ordonnait de faire à chaque accusé son procès séparément, il brava les cris de la multitude et les menaces des orateurs prêts à Vaccuserlui-même, et s'opposa àce que l'on votât le même jour la condamnation des dix généraux. Ce dévouement à la justice fut taxé d'offense à la majesté du peuple souverain.
Socrate se montra aussi ferme contre toute tyrannie et toute illégalité. Sous les Trente, il refusa, au péril de sa vie, de livrer son hôte, Léon le Salaminien. Indigné des mesures de proscription et des meurtres ordonnés par ces suppôts de Lacédémone, il comparait ironiquement Critias et ses collègues à diss bergers infidèles, qui s'appliqueraient à faire dépérir ou mourir les bestiaux confiés à leurs soins, et il se voyait privé de la parole et menacé de mort, s'il osait encore s'entretenir avec les jeunes gens de morale, de politique, « et surtout des bouviers. »
Cependant ses ennemis affectaient de le faire passer pour un ami des Trente et de l'étranger. Ils faisaient remarquer que Critias et d'autres encore avaient autrefois pris part à ses entretiens, et rappelaient que le philosophe, en même temps qu'il critiquait si sévèrement la démocratie d'Athènes, n'avait pas assez d'éloges pour Sparte et pour les institutions aristocratiques,
Le peuple athénien, le plus spirituel qui fut jamais, avait longtemps entouré de son admiration un homme en qui il aimait à retrouver son esprit libre et moqueur, et qui était à ses yeux le type même de Tatticisme. Il avait accueilli en souriant ses mordantes railleries, ses épigrammes acérées. Il lui pardonna jusqu'à ses mépris, tant que la fortune politique d'Athènes sembla donner tort à ces critiques et à cette opposition d'un seul contre tous.
Mais lorsque les vices du gouvernement et de l'administration eurent amené la ruine de la patrie, les douloureux revers causés par Alcibiade, l'ancien ami dir philosophe , les hontes de la défaite et de l'invasion , l'humiliation d'une oppression exercée au profit de l'étranger par d'indignes citoyens, dont plusieurs avaient été vus autrefois avec Socrate, toutes ces causes de mécontentement et d'irritation populaire furent alors exploitées, et toutes les colères, toutes les rancunes, tous les ressentiments endormis ou contenus éclatèrent à la fois, invoquant à grand bruit les noms sacrés de la religion et de la patrie. Il se trouva un prêtre, Anytiis^ un orateur, Lycon, et un poëte, Mèliius, pour venir accuser Socrate et pour requérir contre lui la peine de mort.
Une double accusation, religieuse et politique tout ensemble, était dirigée contre Socrate. On lui reprochait : 1*^ D attaquer la religion de TÉtat, en introduisant de nous velles divinités ; 2lo de corrompre la jeunesse, en lui inculquant le mépris de l'autorité paternelle et des lois du pays. Traduit devant le tribunal des héliastes, Socrate ne se défendit pas comme il l'aurait pu. Il ne renia aucune de ses convictions, ne fit aucune concession aux préjugés
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du peuple, aucun appel à la compassion des juges, et fiit cléclaré coupable par 381 contre 375. Trois voix de plus en sa faveur auraient suffi pour lui donner Tégalité des suffrages et le faire acquitter. Invité, suivant l'usage, à définir la peine à laquelle il se condamnait, il ne s'avoua point coupable et, achevant d'irriter ses juges par cette attitude, il fut condamné par une majorité plus forte que «Ja première fois à boire la ciguë.
La sentence mortelle ne devant être exécutée qu'après le retour de la théorie ou cortège sacré que les Athéniens envoyaient chaque année à Délos, Socrate eut la liberté de s'entretenir dans la prison avec ses amis et ses disciples. Criton avait tout prépare pour le faire évader. Le philosophe, fidèle jusqu'à la fin aux lois de son pays, refusa de se soustraire à la mort prononcée légalement contre lui. Ses derniers moments et sa mort furent dignes de sa vie et de sa philosophie. Le dernier jour, après avoir conversé avec ses amis, suivant sa méthode habituelle, sur les destinées immortelles de l'âme humaine, il but la ciguë, ainsi que le rapporte Platon, « avec une douceur merveilleuse », pardonnant à ses ennemis et à ses juges, et jusqu'au dernier moment soutenant le courage et les religieuses espérances de ses disciples. Il avait 70 ans, lorsqu'il paya ainsi de sa vie son inviolable attachement à la vérité, à la vertu, aux ordres divins de sa conscience.
Tel fut Socrate, ce grand philosophe, cet homme de bien éminent, admirable à tant d'égards , mais surtout
incomparable pour le merveilleux accord et l'harmonie parfaite qu'il s'appliqua et réussit à faire régner entre sa manière d'agir et sa persuasion intime, en sorte que s'il est juste de faire honneur de ses vertus à la doctrine qui les inspira, c'est à elle aussi qu'on doit s'en prendre de ce quilui manquait pour réaliser l'idéal moral de l'humanité.
Or, je le demande maintenant, voit-on que la moralité, la sagesse et la dignité de sa conduite aient souffert le^ moins du monde de ce qu'il croyait comme nous au divin, au surnaturel, à la providence, à l'efficacité de la prière, à la libre puissance d'un Dieu sage et bon? Où trouver , en dehors du christianisme, un plus grand génie moral, un discernement plus sûr et plus délicat du bien et du mal, plus d'empire sur soi-même, plus d'enthousiasme pour la vertu, une plus noble et plus active indignation contre le crime, le vice et l'hypocrisie, une plus grande soif de vérité, une plus ardente passion de la faire connaître àsestimis et à ses concitoyens I
D'un autre côté, si l'on regrette de rencontrer quelques taches dans un si beau modèle: trop peu de souci de la chasteté dans ses discours, des allures dédaigneuses et arrogantes, quelque chose de trop intellectuel dans son amour de la vertu, confondue trop souvent avec la science, un mépris trop superbe de l'ignorance et des ignorants, l'abus de la raillerie, un manque de compas-* sion et de charité à l'égard de la multitude ; comment ne pas reconnaître que ces défauts et ces lacunes venaient d'une connaissance incomplète des perfections du Dieu sage et bon dont il soupçonnait et admirât la sagesse et la bonté, mais sans pénétrer jusqu'à ces dernières profon-
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^dleurs de Famour infini qui n'ont été révélées et pleinemoieni manifestées au monde que par le Fils éternel du :»ère?
Quoi qu'il en soit, Socrate demeure Tune des plus ad- 3nirables expressions de la nature humaine en travail -pour échapper au joug de l'erreur et du péché, et soupirant après une révélation qui supplée à son insuffisance.
Je rappellerai, en terminant, une remarquable coïncidence. Socrate a vécu, pensé et agi à Athènes, au centre de la civilisation grecque, dans les trois derniers quarts du cinquième siècle avant l'ère chrétienne , à la même époque à peu près que Malachie à Jérusalem. Tandis que le dernier prophète de TAncieh Testament disait en ternies clairs et précis aux descendants d'Abraham , d'Isaac et de Jacob : « Voici, je vais envoyer mon ange, » et il préparera la voie devant moi, et aussitôt le Sei- » gneur que vous cherchez et l'ange de l'aUiance que » vous désirez entrera dans son temple. Voici, il vient, a » dit l'Éternel des armées ; » et plus loin : « Sur vous qui » craignez mon nom se lèvera le- soleil de la justice ; » tandis que ces divines promesses descendaient du ciel comme une rosée bienfaisante au milieu du peuple de Dieu, le fils de Sophronisque s'élevait, avec le secours de la piière, à des pressentiments sublimes qui, développés par son disciple Platon, furent pour les meilleurs esprits un acheminement vers la religion vivifiante de l'Évangile et préparèrent le plus civilisé des peuples païens à recevoir, quand le moment serait venu, cette bonne nouvelle du salut qui, dans le plan divin, devait être annoncée, comme le dit saint Paul, « premièrement aux Juifs et
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ensuite aux Grecs. » Ainsi se réalise encore chaque jour sous nos yeux cette parole prophétique du même apôtre. (Ep. aux Romains, XV) : « Ceux à qui il n'avait » pas été annoncé le verront, et ceux qui n'en avaient » piont ouï parler l'entendront. »