DOCTRINES SPIRITUALISTES ET CHRETIENNES DE LÀ PHILOSOPHIE MODERNE
BBSCAKTES *
La philosophie n'a pas le privilège exclusif des problèmes qu'elle a agités de tout temps sur la nature, l'origine et la fin des êtres. Il est des pays et des époques où ces problèmes s'imposent à l'attention de tous et où les esprits les moins sérieux, aussi bien que les plus profonds, semblent possédés d'une même passion de savoir la vérité sur l'homme, sur le monde et sur Dieu. Lorsqu'un de ces grands objets de la spéculation philosophique est entré dans le domaine public, lorsqu'il a été pour ainsi dire inscrit à l'ordre du jour de la littérature, toutes les publications de quelque importance se ressentent plus ou moins de la préoccupation régnante. Les
i. Hittotre de la philoiophie cartésienne, par M. Francisque Bouillier, 3« édition. Paris, liachelte, 1868, 2 vol.
écrivains même les plus indépendants se mettent, bon gré malgré, àrunisson avecleurs contemporains et donnent à leur pensée un certain tour qui, à défaut d'autres signes, en ferait deviner la date aux historiens à venir, parce que, tout en traitant les sujets les plus spéciaux, ils répondent, chemin faisant, aux questions qui, autour d'eux, occupent et divisent les esprits. Un auteur n'a-t-il pas eu par hasard d'intention de ce genre : ses lecteurs la lui prêtent néanmoins. U ne s'est pas proposé de leur parler de ce qui les intéresse . ils n'en cherchent pas moins dans son livre des arguments, des faits à leur usage, des éléments nouveaux de discussion.
L'ouvrage considérable dont M. Bouillier vient de publier la troisième édition nous parait justifier pour sa part cette réflexion. Assurément lorsque, en 1843, paraissait pour la première fois, sous le titre d'Histoire et critique de la révolution cartésienne^ un mémoire récemment couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, et qui, dans la pensée du lauréat, n'était qu'un essai sur cette riche matière, les questions qui sont aujourd'hui sur le premier plan étaient encore dans l'ombre. Ce n'était pas une doctrine pareille à celle de Descartes qui était en cause, mais bien la philosophie elle-même et les droits de la libre pensée. De là sans doute le soin et l'ardeur que mettait le jeune écrivain à faire ressortir, non-seulement les doctrines particulières de Descartes, mais surtout la hardiesse du réformateur ,^ la grandeur de son entreprise, la puissance avec laquelle il avait réussi à fonder la philosophie des temps modernes. Douze ans plus tard, en 4854, de nouvelles et savantes recherches le mirent en
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^tat d'oflFrir au monde lettré une véritable Histoire du car» tésianisme, étudié en lui-tnême et dans ses magnifiques développements. Les érudits, non moins que les amis de la philosophie, accueillirent cette belle composition comme un monument d'érudition riche et sobre à la fois, non moins profitable à Thistoire littéraire qu*à TeSprit philosophique. Aujourd'hui, sans avoir perdu aucun de ses anciens mérites, l'œuvre de M. Bouillier a désormais toute sa valeur aux yeux du public compétent. Quelle peut être en effet la plus haute signification d'une véritable histoire du cartésianisme, sinon de mettre en lumière l'esprit et les doctrines fondamentales de cette philosophie ; et quelle histoire est plus propre que cellelà à servir la cause du spiritualisme? Ce but pratique des recherches dis M. Bouillier se dégage nettement aujourd'hui, et leur prête un nouveau mérite dans Tétat actuel de la science. Sous une forme en apparence tout histoirque, il aborde les questions les plus controversées de notre temps, et, en considérant son travail à ce point de vue, il n'est pas sans utilité d'y chercher des enseignements pour une génération qui se montre si fort préoccupée de la nature de l'âme huYnaine et du nom qu'il convient de donner au premier principe de toutes choses.
Si le Bruit qui se fait autour de certaines doctnnes ou de certaines études était toujours en proportion avec la conviction ou l'attachement qu'elles inspirent, c^ ne se-
rait pas un paradoxe de prétendre que la philosophie et la religion ou, mieux encore, que les. croyances spiritualistes et chrétiennes sont les maîtresses du monde où nous vivons. En réalité, en est-il ainsi ? Tous parlent de ces choses et s'en montrent plus ou moins curieux ; combien y en a-t-il qui y aient mis leur cœur et qui en fassent l'intérêt suprême de leur existence? Quoi qu'il en soit, on ne se trompera pas en affirmant que les débats philosophiques n'ont jamais été aussi animés, et que jamais ils n'ont été en possession d'intéresser autant le grand public. Sans doute le spitualisme et le matérialisme ont eu à d'autres époques des représentants plus illustres et plus originaux ; mais je ne sache pas qu'à aucune époque les questions que ces philosophes tranchaient en sens contraire aient pénétré aussi profondément dans les masses intelligentes, ni qu'elles aient jamais passionné un aussi grand nombre d'hommes.
Les causes de ce phénomène sont très-diverses. La diffusion chaque jour plus grande des idées scientifiques et, par suite, des principales hypothèses de la philosophie, en est, sans contredit, la. première cause : tout le monde en conviendra. Mais il y en a une autre, aussi manifeste et plus puissante encore que celle-là : je veux dire l'affaiblissement marqué des croyances religieuses dans certaines classes de la société, non-seulement en France, mais en Europe et en général dans le monde chrétien. Tant qu'on est attaché à la grande religion du Dieu-Esprit, comment mettrait-on en doute la spiritualité de l'âme humaine et toutes les doctrines qui en dérivent logiquement? Quand au contraire on a
rompu avec la tradition chrétienne, quand on ne voit plus dans TÉvangile la complète expression de la vérité sur rhomme, sur son auteur et sur ses destinées immortelles, quoi d'étonnant si Ton se sent plus ou moins attiré, soit vers le scepticisme universel, soit vers le système philosophique le plus opposé à renseignement chrétien, c'est-à-dire le matérialisme V Non pas que le matérialisme succède nécessairement dans les âmes à la foi chrétienne ; mais là où cette foi n'est plus, qui ne voit que la porte est ouverte à toutes les doctrines différentes du christianisme, et que celle-là a le plus de chances de prévaloir qui réagit le plus directement contre l'ancienne croyance? La modération est une vertu , et par conséquent elle est plus rare que son contraire. Le spiritualisme philosophique étant une opinion modérée n'a donc pas de quoi satisfaire tout d'abord des âmes ardentes, qui aspirent aux extrêmes et ne savent point garder ce sage milieu où les anciens plaçaient la vertu, avec la vérité.
Dans ces questions, en effet, le raisonnement n'est pas seul; il est presque toujours doublé de passion. On parle beaucoup de science ; mais il s'en faut que tous les arguments allégués contre le spiritualisme aient un caractère exclusivement scientifique. Ostensiblement, on l'accuse de contredire les résultats de la science expérimentale, comme si toute expérience se réduisait à celle des sens, ou comme si l'expérience , sous cette forme restreinte, avait jamais révélé ài'homme, je ne dis pas la nature de l'esprit, mais même celle de la matière. En secret et sous le manteau, on reproche au spiritualisme d'être in-
compatible avec le progrès et avec la liberté. Or ici l'injustice est flagrante ; car où trouver une philosophie plus favorable à la liberté et au progrès que celle qui proclame, décrit et démontre le libre arbitre de Thomme, et qui, en faisant dans notre âme une place à la raison audessus des sens, nous reconnaît capables d'aspirer à l'idéal et au parfait, c'est-à-dire au divin, et de nous élever toujours davantage , en nous efiForçant d'y conformer notre conduite? Que de prétendus défenseurs du spiritualisme en aient renié ou méconnu les conséquences libérales, qu'importe pour qui raisonne de bonne foi et, en toute question, considère, non les personnes, mais les idées? La cause du spiritualisme n'est pas celle de tel ou tel homme : c'est la cause de l'humanité, dont cette noble philosophie revendique la vraie nature et les droits inaliénables.
U est cependant deux ou trois personnages qui ont eu la gloire unique de se vouer à la défense et à la démonstration de la doctrine spiritualiste avec tant de zèle et de puissance, que leurs noms en sont devenus comme inséparables. Descartes est de ceux-là. On peut dire, sans exagération, qu'il a fondé le spiritualisme moderne, sous sa forme philosophique. C'est là son grand titre de gloire, celui que M. BouilUer nous met parfaitement en état d'apprécier, en exposant d'une manière si consciencieuse et si complète la pensée de l'auteur du Discours de la méthode et des Méditations, et en analysant, avec tant de sagacité et de profondeur, les diverses modifications qu'à subies cette fortci pensée entre les mains de Spinoza ou d^ MaJebranche, de Bossuet ou de Bayle, de Locke ou de
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Leibniz, et de tant d*autres jusqu'à ce maître illustre et regretté qui ramena la France du xix® siècle au culte de l'esprit, lui fit connaître les sources pures de la psychologie, de la morale et de la vraie philosophie, et fut parmi nous l'éloquent interprète de Descartes, en même temps que de Platon, ainsi que le rappelle à si bon droit la noble dédicace de Y Histoire du cartésianisme.
La philosophie spiritualiste ne date point de Descartes. Si l'on en pouvait douter un instant, il suffirait de nommer dans l'antiquité Socrate et Platon. Mais il n'est pas besoin de remonter si haut pour découvrir les précurseurs de Descartes. Quelle vraisemblance d'ailleurs qu'il soit allé puiser chez les philosophes grecs la première inspiration de sa doctrine ! Ne la trouvait-il pas d'abord dans la religion où il avait été élevé ? Pour lui, comme pour le genre humain tout entier, quelle école de spiritualisme que cette religion de l'Évangile, qui n'entretient l'homme que de son âme et de son immortelle responsabilité devant Celui qui , étant esprit, veut être adoré en esprit et en vérité ! Il y a plus : le spiritualisme chrétien avait déjà été revêtu d'une forme philosophique par plus d'un père de l'Église et par la plupart des docteurs du moyen âge. A ce point de vue, Descartes a'cerfainement pour ancêtres Orîgène et Augustin, Anselme de Cantorbéry, Thomas d'Aquin, aussi bien que Socrate , Platon et Aristote. Mais, plus que tous ces grands hommes, il a
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l'honneur impérissable d'avoir donné à cette doctrine une forme nouvelle et, à certains égards, définitive. Par la méthode qui lui est propre, au heu d'affirmer seulement Dieu et l'âme , il les a rendus évidents à la conscience et à la raison. Au lieu de partir de la nature extérieure ou d'une hypothèse sur le premier principe de toutes choses, il a pris l'homme pour centre, et dans l'homme il a considéré le sujet pensant, ce moi dont l'existence est la première qui nous soit connue, la seule même que nous révèle une observation directe et certaine. De là, avec une philosophie nouvelle et plus humaine, une manière nouvelle aussi et plus humaine d'exposer et de démontrer les idées philosophiques. « Depuis Descartes, » comme l'a si bien dit notre maître à tous, M. V. Cousin, « le philosophe a été ou il a dû être, au lieu d'un professeur ou d'un auteur, un homme racontant à ses semblables ce qui se passe en lui-même, pour leur faire reconnaître ce qui se passe en eux. »
Ainsi fut fondée dans les temps modernes, je ne dis pas la philosophie, mais la philosophie spiritualiste. C'est donc amoindrir Descartes que d'en faire le Thaïes de la philosophie moderne : il n'en est pas le Thaïes, mais bien le Socrate.
Socrate et Descartes! guides immortels des esprits sensés et des âmes généreuses, qui ne confondent pas la libre pensée avec le dévergondage de l'imagination et de la passion, et qui ont souci èi la fois de la vérité et de la sagesse ! Admirables Tun et l'autre comme hommes et comme savants , comme révolutionnaires, et surtout comme législateurs de la pensée et fondateurs de mé-
thode et de système ; ayant réuni tous deux des qualités en apparence inconciliables : la simplicité et la profondeur, la hardiesse et la prudence, le bon sens et Toriginalité ; tous deux pleins d'élévation et de grandeur, mais l'un servant la cause de la vérité avec plus d'enthousiasme et d'abnégation personnelle, l'autre avec plus de science, plus de rigueur et de force durable dans la démonstration.
L'homme dans Descartes était grand par le génie, par la fermeté d'âme, par le renoncement aux vains honneurs du monde, par une incomparable puissance dans la poursmte de la vérité. Nulle vie ne mérite mieux que la sienne d'être résumée dans cette devise , trop ambitieuse pour d'autres : vitam inipenderevero. Cependant il faut l'avouer, Socrate fut plus grand encore par le cœur, sans l'être moins par l'intelligence. Il fut complètement homme; il accepta les charges de la famille et les devoirs du citoyen, aussi bien que du philosophe. Ami de l'humanité autant que de la science, il entreprit d'éclairer, malgré eux, les hommes de son temps , et , méprisant les conseils d'une prudence égoïste, il fut l'apôtre et le martyr de la plus pure doctrine que l'antiquité païenne ait connue.
En revanche, dans l'ordre purement intellectuel et moral, Descartes peut être placé au-dessus de Socrate : non qu'il l'emporte par lui-même sur le divin génie qui donna Platon à la Grèce et au genre humain ; mais la scolastique, même chez les jésuites, ses derniers et assez médiocres représentants, offrait aux esprits une plus forte culture et une discipline plus salutaire que la sophistique des Gorgias, des Prodicus et des Protagoras; et grâce h
cette culture et à cette discipline, non moins que par sa force propre, Descaries a élevé à la philosophie un monument qui, étudié de près dans Texcellent ouvrage qui nous sert de guide, est évidemment supérieur à Tœuvre de Socrate, sinon en élévation et en étendue, du moins en précision et en exactitude, en profondeur et en solidité. Depuis Descartes, la philosophie morale possède une méthode dont la valeur scientifique n'est contestée que par ceux qui Tignorent, et par laquelle elle atteint les notions premières qui servent de base à toutes les sciences. De nos jours, il plaît à certaines personnes d'invoquer contre la philosophie morale la science et la méthode expérimentale. Mais, en vérité, on est tenté parfois de se demander si ces personnes ont jamaijs pris la peine de réfléchir, et si elles ignorent combien il est ridicule, suivant un mot célèbre de Voltaire, de « prendre ses cinq sens pour du bon sens. » Comment un homme raisonnable peut-il admettre que l'existence et les résultats d'une science quelconque soient allégués contre l'existence de l'esprit ou de l'âme, c'est-à-dire du sujet même qui connaît et qui fait la science? Pour qui rentre en soi-même, ce principe intelligent est la réalité première, le premier être qui nous soit connu, le seul enfin dont il soit logiquement absurde de contester l'existence, puisque ce serait le moi qui se nierait lui-même. Nul sophisme ne saurait ébranler ce solide fondement posé par Descartes, dans son Discours de la méthode : « Je pris garde, dit-il, que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait que moi, qui le pensais, fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité je pense,
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dmcje suis était si ferme et si assurée, que les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de rébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe delà philosophie que je cherchais. »
Le je pense, donc je suis, posé comme premier principe de la science humaine, après neuf ans de méditations assidues, voilà le premier et le plus grand service rendu par Descartes à la science de l'homme et à la philosophie. Ce n'est pas d'ailleurs une simple indication, jetée en passant par l'auteur dii Discours de la méthode. Il ne faut pas croire, comme certaines personnes l'aflSrment légèrement, que Descartes n'ait fait que traverser un instant le point de vue de la réflexion, pour passer immédiatement de la psychologie expérimentale à une métaphysique aventureuse. Rien n'est plus inexact, et nous avons eu nous-méme l'occasion de réfuter ce préjugé dans nos Études de psychologie ^.
Le je pensCy donc je suis est si peu un accident dans la philosophie de Descartes que, sans cette première donnée empruntée à l'expérience la plus certaine, on ne saurait entendre aucune de ses doctrines particulières, ni cette fameuse définition de l'âme, dont il déduit rigoureusement la spiritualité de « la chose qui pense, » ni le grand critérium de l'évidence, ni cette savante et profonde analyse de nos idées et surtout de celles qu'il appelle innées, et qui lui sert à mettre en lumière la conception claire et distincte de l'être infini et parfait, comme réellement
1. Ue rdme humaine, études de psychologie, leçons faites à la Sorbonne, Paris, Ladrange, in-8». — Voir plus loin, p. 126 et suiv,
existant. Y a-t-il un philosophe, y a-t-il un historien sérieux de la philosophie qui puisse se refuser à regarder ces doctrines essentiellement psychologiques comme le fond même du cartésianisme? Quand on veut étudier ce grand système dans ce qu'il a d'essentiel, c'est là pe qu'il faut considérer, au lieu de s'arrêter avec une minutie puérile, décorée parfois du nom de profondeur, soit à l'hypothèse des bêtes-machines, soit à celle des tourbillons, soit à une définition obscure et indécise de la substance, soit même à l'idée si fort attaquée, si mal comprise en général, et au fond si vraie, de la création continuée. Sur ce dernier point seulement, je demanderai au savant historien du cartésianisme la permission de différer d'avec lui et de me ranger à l'autorité de M. Cousin qui, après avoir longtemps partagé l'opinion commune, était revenu, dans les dernières années de sa vie, à une appréciation plus équitable et plus profonde de la pensée de Descartes *. Pour tout le reste, ce grand philosophe n'a jamais eu, à ma connaissance, un plus habile interprète ou un défenseur plus convaincu que M. Bouillîer.
Descartes est loin cependant d'avoir dit le dernier mot du spiritualisme. Son œuvre a plus d'un défaut, et les critiques qu'on a dirigées contre sa méthode, ses opinions et sa manière même de concevoir la philosophie, ne sont pas toutes sans fondement.
1. Ifittoire générale de la philosophie, 7« cdilion, p. 408 et suiv.
Je n'ai garde de tomber dans cette exagération de prétendre que l'auteur du Discours de la méthode n'a connu et pratiqué que la méthode géométrique. Il connaissait aussi et pratiquait à merveille la méthode expérimentale, sous la double forme de la réflexion et de l'observation extérieure ; il n'était pas moins habile physiologiste que profond mathématicien, et en physique il laisse loin derrière lui Aristote et Bacon, dont il suivait d'ailleurs et recommandait à ses disciples les règles « sur la manière de faire des expériences utiles *. » Toutefois il ne fut peut-être pas impunément le plus grand géomètre de son temps, et l'on a signalé avec raison dans sa méthode philosophique une prédilection marquée pour les procédés des géomètres. En passant du maître aux disciples, cette méthodedevintchez quelques-uns exclusivement déductive et favorisa tour à tour les excès de logique de Spinoza et l'idéalisme intempérant de Malebranche. Néanmoins les esprits les plus sensés ne s'y trompèrent pas. Locke, par exemple, dans son Essai sur l'entendement humain^ fut pour le moins aussi fidèle à l'esprit du cartésianisme, en suivant une méthode expérimentale, que Spinoza en poussant à outrance, dans son Éthique^ les conséquences métaphysiques et morales de quelques définitions défectueuses du livre des Principes, Dans le siècle suivant, le plus sage philosophe des temps modernes, Thomas Reid, reportait sans hésiter à Descartes l'honneur d'avoir introduit dans la ph^osophie de l'esprit humain une méthode d'observation intime ou de réflexion. Ainsi en ont jugé,
1. OEmret, édit. Cousin, t. VI (ie 1" des Lettres), p. 93, 182 et 210.
avec récole écossaise, les chefs de la philosophie française de notre siècle, tout en regrettant que Descartes n'eût pas toujours su résister à Tentraînement de ses habitudes mathématiques. De là en effet une physique grande et simple, mais trop peu d'accord dans le détail , avec la réalité des faits. De là le besoin de démontrer même Texistence du monde extérieur et de son propre corps. De là aussi, relativement à l'esprit humain luimême, des erreurs célèbres et qu'il n'entre pas dans notre plan de relever et de discuter ici.
Que la philosophie de Descartes offre des lacunes considérables, c'est ce que personne n'entreprendra de nier. Mais quand on se rappelle combien il eut peu de temps pour construire son système, on est rempli d'admiration pour tout ce qu'il a accompli ou tenté ; et, quant à ce cpi'il n'a pu faire, on sent que l'indulgence n'est que justice. Il mourut en effet dans sa cinquante-quatrième année, c'est-à-dire à l'âge où Rousseau commençait à écrire. Qu'on suppose, je ne dis pas Rousseau, mais Newton, Leibniz, Ëuler, d'Alembert ou Laplace mourant à cinquante-quatre ans, et qu'on se demande ce que serait la gloire de ces grands hommes : croit-on qu'ils auraient laissé une trace aussi glorieuse dans l'histoire de la science? Il ne faut donc pas reprocher trop vivement à Descartes les lacunes de son système ; il faut néanmoins les constater. En psychologie, une doctrine incomplète oii le sentiment et la volonté libre n'occupent pas toute la place qui leur est due; une théologie simple et élevée, mais qui s'interdit les questions les plus intéressantes pour l'homme; point d'esthétique ; presque rien sur la
morale; pas un mot de politique ; enfin, le domaine philosophique resserré arbitrairement dans des limites trop étroites : voilà les défauts les plus regrettables de cette philosophie.
Eh bien, ces défauts, ces lacunes, ces erreurs, le temps et les progrès de la réflexion y ont porté remède, au moins en partie, sans ébranler les solides fondement3 posés par Descartes. Il faut voir, dans VHistoire de la philosophie cartésienne, les grandes conséquences et les développements variés de cette féconde doctrine. Après Descartes, comme jadis après Socrate, une multitude de disciples fondent, sur tous les points du monfle philosophique, de nombreuses écoles qui toutes relèvent du maître ; et, de même que Socrate a eu ses Xénophon, ses Euclide, ses Antisthène et ses Platon, mais aussi ses Eubulide, ses Diogène et ses Aristippe, en attendant Épicure, ainsi Descartes a été suivi avec plus ou moins d'indépendance ou de servilité et imité à la fois dans ses qualités et dans ses défauts, exagéré jusqu'à Tabsurde par les uns, interprété suivant sa vraie pensée par les aqtres. Parmi les premiers, il faut citer surtout Spinoza, cet esprit si fort, si hardi, si puissant, mais si étroit, si opiniâtre et si faux, dont l'exemple a si bien montré les dangers de la méthode géométrique en philosophie. D'autres côtés faibles du cartésianisme ont été mis en évidence, tout aussi involontairement, par d'autres cartésiens non moins éminents, tels que Malebranche, Bayle et Leibniz lui-même. Mais ce qui mérite surtout d'être étudié dans cette histoire, ce sont les amendements et les perfectionnements qu'apportent à la méthode et à la doctrine de
Descartes des disciples ou des continuateurs dignes de lui : Malebranche et Bossuet ; Locke, Leibniz et Reid ; Rousseau, Kant, Maine de Biran, et d'autres encore dont M. Bouillier expose et apprécie en philosophe les travaux et les idées particulières.
Chemin faisant, la philosophie inaugurée par Descartes au xviie siècle s'est peu à peu corrigée, étendue et complétée. Malebranche, Bossuet, Clarke et Leibniz ont comblé quelques-uns des vides de la théologie cartésienne. L'Allemagne moderne, trop hardie peut-être, eiOfaçant la distinction de la science et de la foi, a tenté, à la suite de Kant, de ramener toute religion dans les limites de la raison et a fondé une science nouvelle, sous le nom de philosophie de la religion, tandis que, sous le nom d'esthétique, elle cultivait avec succès la philosophie de l'art dont elle avait reçu les premiers modèles du célèbre père André et de l'Écossais Hutcheson. Malebranche traita en philosophe chrétien la morale spéculative, que Descartes avait à peine abordée et que Spinoza avait tenté de rameneç dans les voies justement décriées de l'épicurisme. La science du droit naturel, création glorieuse des philosophes et des protestants persécutés au xviie siècle, vint combler, dans la sphère pratique, une autre lacune du cartésianisme, en appelant l'attention des philosophes sur les questions sociales et politiques. Montesquieu, Rousseau et même Voltaire *, Turgot, Kant et Fichte exposèrentles principes d'une politique libérale, en même temps que d'une morale spiritualiste.
i. Voir la Philosophie de Voltaire, par K. Bersot, Paris, i8A8 uo volume in-i2.
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L'idée spiritualiste a donc marché, on le voit, C'est-^Ie qui a inspiré les plus beaux génies des temps modernes et qui a présidé aux plus solides conquêtes de la liberté, l'ajoute que, si cette philosophie a de glorieuses traditions, si elle est allée toujours grandissant dans le passé, eUe à devant elle un grand avenir, pourvu qu'elle ne demeure point stationnaire, mais qu'elle aspire toujours plus à s'accroître et à se perfectionner. Par quels moyens réalisera-t-elle ces progrès si désirables et reprendrat-elle un empire, aujourd'hui disputé, sur leis âmes et les intelligences ? Telle est la question qui s'impose à tous les esprits sérieux, et à laquelle nous conduit naturellement notre étude.
. Je n'ai pas grande confiance, je l'avoue, dans les conseils que certaines personnes donnent avec tant de fracas aux philosophes spiritualistes et que plusieurs de ceux-ci acceptent avec tant de condescendance. Les philosophes spiritualistes, depuis Descartes et en partie sous son ii^uence, n'ont pas eu en général un sentiment très-*vif de la nature et de la réalité extérieure, et quoique ce défaut se soit quelque peu corrigé, ils ont encore la plupart un goût médiocre pour les études qui s'occupent du monde visible. « Cultivez ces sciences, leur dit-on aujourd'hui, et vous remettrez la philosophie en honneur. » Que ce soit en effet pour la philosophie un moyen de popularité, je ne saurais le nier, et peut-être n'y a-t-il pas à chercher ailleurs la cause des succès qu'obtient auprès de la multitude l'école dite positiviste : ses allures scientifiques font illusion au grand nombre, en lui donnant
riq[)parence de l'exactitude. Mais ces succès mêmes prou-
veni que I'ét\ide des scienç^^ physiques «t natur«Il«$ n'est qu'un instrument dont un philosophe peut tirer parti dans un sens ou dans un auU'e, suivant la disposition d'esprit où il se tlrouye et le point de vue où il s'est placi^. Certains savants de nos jours, tout engoués d'une hypo^ thèse qu'ils oroient récente et qui leur semble résumer la physique moderne, ne sont pas éloignés de penser que l'âme elle-même sera un de ces jours expliquée pmr la matière et le mouvement. Mais Descartes, qui le premier imagina que ces deu^ choses suffisaient pour expliquer le monde visible, eût été fort surpris à coup sûr du singulier raisonnement qu'on élève aujourd'hui sur ee principe: il faisait pour sa part le raisonnement con«? traire. En réalité, la science positive des corps ne donne réponse par elle-même à aucun problème philoso** phique. C'est par une autre voie qu'on peut découvrir ou conjecturer de quoi satisfaire l'esprit sur ces pro?* blêmes. Pour s'élever jusqu'au principe des choses, il faut sortir de l'expérience et, si l'on ne veut tenir compta que des données des sens, 11 faut imaginer la matîlpe, siget inconnu d'effets connus, et expliquer )e connu puf l'inconnu, contrairement à ce qu'exige la science. Voilà ce que fait le matérialisme, et ses partisans ont leurs raisons pour conseiller aux philosophes de laisser là la rMexion et la psychologie, pour se renfermer dana le eercle des sciences physiques et naturelles.
Comme c'est dans le culte exclusif de la nature extii^ rieure et des sciences qui s'y rapportent que sont lea ra* eines du matérialisme, la philosophie spiritualiste a les siennes dans la conscience et dans la psychologie. Ç'eil
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là que l'ont puisée Socrate et Descartes ; c'est de là qu'elle, sortira toujours plus forte, si elle est fidèle aux préceptes ^ à Texemple immortel de ces hautes intelligences : tous ses progrès dans l'avenir sont à cette condition. Ce qu'il faut donc lui conseiller avant tout, c'est de s'appuyer fermement sur le sens intime, et^ tout en tenant compte des sciences de la nature, de maintenir dans leur indépendance et dans leur autorité légitime les sciences de l'esprit, mais singulièrement la première de toutes, la psychologie, qui seule peut mettre en lumière et saisir directement une force, un être, une substance, une cause, un principe réel et vivant, doué d'attributs et de propriétés irréductibles au cprps, à l'étendue et au mou- T^nent local, et à jamais inexplicables par les sciences pbyi^iques et naturelles. Voilà ce qu'on doit dire et faire, quand on est spiritualiste. De cette manière seulement, c'est-à-dire en développant les données essentielles du qpiritualisme, on peut espérer de réaliser des conquêtes profitables à la vraie philosophie et au progrès moral de rhumanité. Qu'il me soit permis, en terminant, de définir rapidement ces données essentielles, telles que Socrate, Descartes et les plus illustres représentants de la philo- •Dl^ie les ont pressenties ou exposées, aux applaudissements de tout ce qui pense dans le monde.
40 Le spiritualisme exclut d'abord cette méthode prétendue expérimentale qui rejette arbitrairement le témoignage de la conscience et les faits psychologiques. Il aflBrme ces faits à l'égal de ceux que les sens nous font eonnaitre ; il les déclare même supérieurs en évidence kmnédiate, en signification et en portée.
2^ En vertu de ces faits connus de tous ou accessibles H touS; le philosophe spiritualiste afiirme le moi humain, avec ses attributs essentiels, comme être actif, un et identique, doué de connaissance, de sentiment et de volonté : et c'est ce qu'il appelle âme.
'30.11 aflSrme les facultés distînctives de Thomme, et d'abord cette raison dont la nature animale n'a jamais donné le moindre signe, et qui nous révèle le bien, le devoir, la vérité éternelle et nécessaii*e ; puis ces affections et ces inclinations qui rendent l'homme capable de poésie, de science, de religion, de moralité et de progrès en tout genre ; enfin le libre arbitre, condition et instrument de la perfectibilité humaine.
40 Au-dessus de Thomme, il affirme un être suprême, un idéal vivant et parfait, le vrai Dieu, seul digne d'adoration et d'amour, parce que seul il est bon ; seule cause suffisante de la nature et de l'homme, parce que seul il porte en soi la source infinie de l'être et de la pensée, de la justice, de la charité, de la sagesse, en même temps que de la puissance.
Tels sont les points fondamentaux et indestructibles du spiritualisme et de la vraie philosophie, je veux dire de celle qui ne se met pas en dehors de l'humanité et du sens commun, en contestant à l'homme sa propre existence. Tant que l'instinct de la vérité vivra dans l'esprit humain, ces principes du spiritualisme moderne seront affirmés dans le monde. Mais ils seront d'autant plus en estime parmi nous que nous attacherons plus de prix à la moralité et à la justice, à notre dignité, à notre liberté, à nos droits. Tout cela n'existe que dans le cercle des idées spiritualistes : hors de là, ce sont des mots vides de sens.