KANT
La curiosité philosophique en France est décidément tournée vers rAUemagne. Chaque jour voit paraître quelque publication nouvelle, destinée à nous faire mieux connaître les systèmes et les doctrines d*outre-Rhin, depuis Eant ou même depuis Leibniz. Tantôt c'est une monographie qui vient éclairer les points les plus obscurs de cette histoire, tantôt c'est un travail d'ensemble qui contribue à répandre parmi nous des idées plus justes sur le développement de l'esprit germanique, et à nous en expliquer les surprenantes évolutions. Mais, quelque distingués que soient ces travaux, ils ne sauraient nous dispenser d'examiner par nous-mêmes les opinions de tous ces libres penseurs. Il en est plus d'un parmi eux qui ïnérite une étude sérieuse et approfondie. Kant surtout vaut la peine qu'on essaye de pénétrer sa pensée en méditant ses ouvrages.
Un jeune et savant écrivain, M. Jules Bami, a entrepris de nous donner une traduction complète et vraiment française de ce philosophe, dont la langue et les idées lui sont depuis longtemps familières. Déjà cette tâche est à moitié remplie, et l'on peut entrevoir le jour oii, grâce à
1 . Article écrit en 1835 sur les EUnients mélaphyiiqwss de la doc' irine de lavertu, trad. Barni,Paris, Ladrange, 1853» in*8".
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unrx)nsciencieux labeur, on lira sans peine en France celui qui fut à la fois le Socrate et le Descartes du xvni® siècle et Tun des pères de notre philosophie contemporaine. Les Éléments de la doctrine de la vertu^ que M. Barni a publiés il y a quelques mois, viennent clore la série des écrits de Kant qui contiennent sa doctrine morale; c'est un livre d'une lecture facile, et quand on en a pris connaissance, on est de Favis du traducteur : on y reconnaît « un des monuments les plus solides que le génie de ThommQ "ait jamais élevés à la vertu. »
Nous n'avons pas la prétention dans ces lignes de donner une idée complète de la philosophie de Kant. Nous dirons seulement que ce qui nous parait la caractériser essentiellement, c'est l'union du sens moral à la critique la plus hardie. Nous rappelons ce que tout le monde sait; que le philosophe de Kœnigsberg, sceptique dans le domaine de la raison spéculative, sent tous ses doutes s'évanouir, dès qu'il est sur le terrain de la raison pratique et qu'il entend les saints commandements de la loi moralQ. Jusque-là, en eifet, il ùe lui semble pas que la raison de l'homme puisse sans danger sortir de l'expérience : en vain espérerait-elle, en s'aventurant dans le monde des idées, atteindre par ses propres forces des connaissances plus hautes et plus pures ; il compare une telle ambition à celle d'une colombe qui, après avoir traversé d*un libre vol l'air dont elle sent la résistance, s'imaginerait voler bien mieux encore dans le vide, fl y a cependant quelque part, horsdel'expérience, un refuge assuré contre les doutes poignants de la spéculation : le devoir, tel est suivant lui le point fixe où l'esprit que tourmentent d'insolubles '
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dontradictioiui va trouver enfin un ai^i. C'est que le deinAt n'est pas une conception aii>itraire de notre rai^n , c'est que ce n'est plus d'elle-même et en son nom qu'elle nous parle, mais au nom d'une autorité supérieure, ail nom du législateur du monde moral. Oui, c'est Dieu lui-même qui impose à ma volonté ces ordres clairs, précis, catégoriques; mais que dis-je àma volonté? Toutes lés Volontés sont soumises à cette loi véritable et d'une obligation absolue: car le devoir est universel, infletible, immuable, et une bonne action se reconnatt
à ce signe, que la maxime qui l'a dictée peut être érigée ea principe de législation universelle t^
La morale, voilà donc la partie de la philosophie où Kant ose affirmer et dogmatiser, on voit avec quelle force. Là surtout est sa doctrine; tout le reste est livré à la ct>- Hquô, De là la juste importance qui s'attache, dans son tjtftèmej à ce qu'il appelle la métaphysiqm des mtmrs ou s^sienCe rationnelle des devoirs. Il divise, cette science en deux parties, la doctrine du droit et celle de la vertu. La première comprend les devoirs de droit, c'est-à-dire ceux qui, étant l'expression de la stricte justice, sont susceptibles d'être traduits on lois positives , qui règlent notre conduite dans la société, et donnent Heu à nos semblables d'exercer sur nous une contrainte extérieure. Saut a traité de ces devoirs dans un ouvrage distinct, déjà traduit et analysé par M. Bami , et qui a pour titre : Éléments métaphysiques de la doctrine du droit. Un autre traité, celui-là même que nous étudions plus spécialement .
i. Voir, dans le Dictionnaire de» sciences pfUlotophiques publié par M. Franck, l'excellent article de M . Barni sur Kant.
ici, est consacré aux devoirs de vertu, c'est-à-dire à des devoirs qui échappent à toute législation humaine,* parce qu'ils ne relèvent que de la conscience et excluent toute contrainte extérieure.
Cette distinction est bien simple ; mais elle est essentielle et féconde, et Rant la développe d'une manière qui mérite toute notre attention et tous nos éloges. Le respect du droit , dit-il , n'est pas toute la morale , ou^ plutôt, si Ton séparait le droit de la vertu , il n'y aurait plus de morale. Le droit, en effet, est de sa nature personnel, exclusif, égoïste ; il nous fait mieux comprendre les obligations d'autrui à notre égard que nos propres obligations, et, pourvu que nous ne fassions rien qui nuise directement à nos semblables, nous restons libres de donner à nos actes le but qui nous convient. Or, si toutes les fins de l'homme étaient arbitraires, il est évident qu'il n'y aurait plus de morale ; tout se réduirait à chercher les moyens les plus propres à satisfaire les penchants de notre nature sensible. Mais il y a des fins que la raison impose à la volonté comme des devoirs. Si en agissant nous prenons ces fins pour mobiles, nous ne sommes plus dans la sphère du droit, mais dans celle de la vertu. En un sens donc, la vertu enveloppe tous les autres devoirs, ou, si l'on veut, il n'y en a qu'un, celui d'agir toujours dans une intention vertueuse ; mais il y a aussi des devoirs particuliers, qui sont proprement des devoirs de vertu, comme par exemple de viser à la perfection, et de contribuer au bonheur d'autrui. Telles sont en effet, selon Kant, les deux fins principales que se propose l'homme vertueux.
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Le devoir de nous perfectionner est décrit, avec lesdéveloppements qu'il réclame, dans les ÉlémerUs de la doctrine de la vertu. Ce titre n'est pas menteur : le livre tout eptier respire la morale la plus pure et la plus austère. Point d'accommodements ni d'hésitations; partout une doctrine nette et assurée, qui exclut et condamne sans réserve tout ce qui fait obstacle à notre perfectionnement : l'intempérance, l'impudicité, le suicide, le mensonge, l'avarice, la fausse humilité. Voilà les ennemis que combat de front notre grand moraliste, et dans sa scrupuleuse étude, il fait suivre tous ses préceptes de questions casuistiques, qui témoignent à la fois d'une bonhomie qui ne laisse pas d'être piquante et d'une extrême rigidité de principes. Comme Socrate, il fait du Connais-toi toi-même le premier devoir de l'homme et le premier degré de la vertu, et il n'admet pas que l'on marchande avec sa conscience, témoin cette belle maxime : a Dire de quelqu'un qu'il a une conscience large revient à dire qu'il n'a pas de conscience. »
Nos devoirs de vertu envers les autres hommes sont de deux sortes. 11 y a des devoirs de respect, qui ne sont qu'une dette payée à la dignité de la nature humaine, et que leur caractère obligatoire rapproche des devoirs de droit ; ils consistent à nous abstenir de tout orgueil, de toute médisance, de toute raillerie. Puis il y a des devoirs d* amour ^ qui créent chez nos semblables une obligatioa envers nous et qui sont méritoires à leur égard : tels sont les actes de bienfaisance et même de reconnaissance, ceux qu'inspire l'humanité ou sympathie pour nos semblables. Outre ces devoirs généraux, les conditions et
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relations direrses des hommes donnent naissance à des obligations spéciales, comme celles de l'amitié, ob &ant s'arrête avec mie certaine complaisance. Il ne néglige pas non plus ce qu'il appelle les vertus de société, comme rafihbillté des manières et l'urbanité dans la contKHverse.
La vertu n'étant pas innée, mais acquise, Kant est d'avis, comme Socrate, qu'elle peut être enseignée, et il d(^ne un curieux essai de catéchisme moral, à l'usage de ses disciples. Mais il se rappelle le mot d'Aristote, que nul ne devient vertueux malgré soi ; il recommande en cttaisëquence une pratique assidue, une sorte d'ascétisme qui d'ailleurs n'a rien de commun avec les habitudes monacales. Il veut enfin qu'on unisse au courage et à la ftef^ d'&me 5étte sérénité parfoite qui lui paraît être le sigilé de là vraie sagesse, parce qu'elle accompagne toujours une bonne conscience :
Nil conscire sibi, nalla pallescere calpa.
Les vues de Ëant sur l'éducation se trouvent dans un petit traité de pédagogie^ dont M. Barni a placé la tradUc*tion à la suite des Éléments de la doctrine de ta Dertu. Il est intéressant de retrouver dans cet opuscule les principales idéesde VÈfnite^ avec les modifications que peut suggérer le bon sens éclairé par une profonde connaissance de la nature humaine. Kant y est en effet disciple de Rousseau, mais disciple indépendant et qui excelle à corriger son maître. Le but de l'éducation étant à ses yeux de préparer ITiommc à sa plus haute destination comme étr^niôral, c'est sur la volonté qu'il veut qu'on agisse ; c'est le carac-
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tère qu'il eiKtreprend de fonner. Chez nous, au contraire, on ne s'occupe guère que de rintelligence, et de là vieiit, dit avec raison M. Barni, qu'on trouve parmi nous tant d^ h^xa esprits^ et si peu d'hommes.
Kant, on le voit, n'est pas seulement le plus grand métaphysicien du ^m* siècle, il en est encore le meilleur moraliste. Mais il était de ce siècle, qui fut si préoccupé de$ intérêts et des droits de l'homme, et si oublieux des choses de la religion et de nos devoirs envers la Divinité. De là, dans sa morale, une double imperfection, je n'ose dire une double lacune ; car elle n'omet ni l'idée religieuse, ni la charité qui s'y rattache, mais elle ne leur fait pas une part suffisante. Le judicieux traducteur de (ant est forcé d'en convenir, et lui-même il le blâme de n'avoir pas reconnu l'existence de devoirs directs envers Dieu. D avoue également * que, dans cette morale, « l'idée du devoir efface celle du dévouement,... qu'elle incline plutôt dû côté du respect que du côté de l'amour, que le respectde la dignité humaine en est en efiet le principe, non pas unique, mais dominant, de même que la charité .estcelui de la morale chrétienne. » C'estpourcela, dironsnous à Kant et à son interprète, que la morale chrétienne est plus vraie que toute doctrine fondée de préférence sur la justice; car le droit strict ne conduit pas à la charité, tandis que celle-ci, ne pouvant exister sans le respect du droit, accomplit excellemment la justice, suivant l'admirable enseignement du Discours sur la montagne, La doctrine morale de Kant est donc un peu étroite ; c'est là son