‹ Dieu et la conscienceChapitre 23 sur 73 · P. LXXXIU · texte numérisé non relu

P. LXXXIU

408 SPIRITUÀLISHB MODERNE

défaut évident; mais peut-être doit-on en chercher la cause dans Tesprit du siècle plutôt que dans les principes de ce philosophe. N'y a-t-il pas, en effet, de l'inconséquence à nier Dieu comme objet de notre amour, de nos adorations et de notre raisonnable service^ lorsqu'on Ta proclamé comme législateur et comme Juge, lorsqu'on a dit cette parole remarquable : « L'idée de Dieu est toujours impliquée dans la conscience morale de soi-même, » lorsque enfin on a considéré les reproches de la conscience comme des arrêts de Dieu, « dont le siège est bien élevé au-dessus de nous, mais qui a aussi étabU en nous son tribunal 1 »

Nous avons dit le grand défaut de la morale de Rant : le côté religieux y est médiocre. Disons avec la mémie franchise son mérite éminent, la forte et mâle austérité de la doctrine. Voyez, par exemple, ce qui concerne le mensonge. Quelle vigueur dans la peinture de cet homme a que la honte accompagne comme son ombre, et qui est moins un homme véritable que l'apparence trompeuse d'un homme I d Comme il repousse avec indignation « un prétendu droit de mentir par humanité I » Ce sage, qui jamais ne s'abaissa jusqu'à mentir, ne souffre pas une seule exception au devoir de véracité. Noble doctrine après tout, quoiqu'on la taxe généralement d'exagération, et que la morale mondaine ne l'accepte pas volontiers. M. Barni, tout en partageant et en exprimant d'une manière énergique, pour son compte, cette profonde horreur pour le mensonge, propose un amendement à la règle trop absolue de Kant : « Le mensonge est toujours odieux, dès qu'on en profite. » Cette correction ingé-

MOttALE DE KANT. 109

nieuse a l'avantage de ne laisser aucune place à « ce machiavélisme honteux qui met le mensonge au service de l'ambition personnelle et de là convoitise. » Mais peut-être est-il encore permis de douter que le dévouement même et le sacrifice justifient ce qui, en soi, est absolument mauvais. Tel est du moins l'avis de Kant, c'est-à-dire d'un homme qui fera toujours autorité en morale, à cause de son inviolable droiture et de son attachement presque enthousiaste au devoir. On écoutera toujours avec déférence le sage dont les méditations et l'expérience personnelle se résument dans cette forte pensée : « Deux choses remplissent l'âme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, et qui s'accroissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davantage : le ciel étoile au-dessus de nous, la loi morale au dedans ^. »

La vie tout entière de Kant ne fut qu'un commentaire de cette belle parole: Né de parents pieux, il avait puisé dans leurs exemples le respect et l'amour du bien, et lorsqu'il les eut perdus, il conserva leur souvenir avec une vénération profonde. Il disait avec émotion qu'il n'avait jamais rien vu ni entendu dans la. maison paternelle qui fût contraire à la moralité la plus sévère. Cette éducation chrétienne, fortifiée par la lecture de la Bible, suffit pour expliquer comment ce libre penseur, si jaloux de son indépendance philosophique, fait une grande part aux idées chrétiennes, tout en les combinant avec une sorte de stoï* cisme. M. Bami constate avec précision cette double in-

i. Critique de la raiion pratique, trad. de M. Bami, p. 383.

440 spirituàlismb moderns,

fluence. u Katit, dit-il, s'inspire évidemment de la morale stoïcienne : ses paroles ne sont souvent qu'un écho des enseignements du Portique; mais écoutez jusqu'au bout ce nouvel apôtre du stoïcisme, et vous verrez -que resprit chrétien a passé par là. C'est ainsi qu'après avoir placé dans cette force morale qu'on appelle la vertu, notre plus grand et même notre unique titre de gloire, il nous rappelle, comme pour tempérer notre orgueil, qu'il y a encore quelque chose au-dessus de la vertu, à savoir la sainteté, cet idéal de la vertu même, vers lequel nous devons tendre, mais ou nous ne saurions jamais nous flatter d'avoir atteint. C'est ainsi encore qu'au lieu de promettre à l'homme cette paix inaltérable que le stoïcisme attribue au'sage, il lui montre la vertu toujours

forcée de combattre à la sueur de son front, mais en même temps progressive. »

En résumé, la philosophie de Kant se recommandera en tout temps par sa partie morale ^ l'attention sérieuse des amis de la religion et de la vérité. C'est par là, sans doute, qu'elle attira Pierre Prévost, de Genève, et le savant M. Stapfe^ avant que M. Cousin l'eût prise pour texte de ses éloquentes leçons. Lorsque, en 1829, un savant pasteur, M. Samuel Vincent, de Nîmes, essayait de tracer dans ses Vues sur le protestantisme français la voie 4'études où devait s'engager la théologie protestante, il n'hésita pas à signaler à ses collègues la philosophie de Kant. C'est, en efiPet, la meilleure depuis Leibniz jusqu'à nos jours ; la morale en est forte et, en général, digne du christianisme. Plût à Dieu que la France tout entière pût entendre la voix de ce grand homme^chez qui, chose

yORUE D£ KàNT. 414

rare, le génte n'avait point étouffé le cœur! Ceux du moins qui se livrent à des études sérieuses, tiendront grand compte du travail si intelligent et si utile de M. Bami. B a entrepris une tâche de longue haleine ; mais il y sera soutenu par la sympathie des philosophes» par les eocourrgements qu'il a déjà reçus ou qu'il attend encore, et surtout par la conscience d'un service rendu à la cause du bien et du progrès moral.

MAINB DB BIRAN

SA DOGTRINI DÉFINITITS 1

Mrâe de Biran est un de ces hommes dont la renommée va toujours grandissant, parce que le siècle qui a laissé passer sans bruit ses premières publications s'aperçoit chaque jour davantage de l'influence profonde que ce philosophe a exercée sur le progrès des idées et sur la marche générale de Tesprit français. La destinée même ée 4es ouvrages, publiés la plupart après sa mort et à d'assez longs in^rvalles l'un de Tautre, n'a pas peu contribué h évaiU^ no|re curiosité et à redoubler notre sympathie pçKtir fie penseur solitaire, dont la figure originale, d'à*

i. CBuvru inéditet de Maine de Biran, publiées par Ernest Nayille» aTw !a eollaboratkm de Mare Debrit, 1889. 8 yol. in-8* (Extrait de la 9f^ efc H4î » in itf, lasis at avril 1900.)

m SPIRITtrAtlSME MODfiRNE. ^

bord laissée dans l'ombre, nous a été dévoilée peu à pca dans ses traits principaux et sous des aspects' si divers. L'histoire de ce rare esprit reproduit comme en raccourci le développement graduel des esprits de notre temps, et par une cdïncidence merveilleuse, la première de ces deux histoires n'a été connue qu'à mesure que se déroulait la seconde, dans ses trois principales périodes.

La philosophie du xix® siècle, à son début, subit la direction empirique, sensualiste et même matérialiste qui avait prévalu dans Fâge précédent; mais bientôtelle prêta l'oreille à d'éloquents interprètes du spiritualisme et remplaça l'imitation de Locke et de Condillac par celle de Platon et de Descartes ; enfin, obéissant à ses instincts secrets, en même temps qu'aux leçons de l'expérience et de l'histoire, elle a fini par aborder, timidement d'abord, mais avec un intérêt de plus en plus marqué, les questions morales et religieuses qui se rattachent à l'étude du christianisme. La pensée de M. de Biran traversa les mêmes phases : adonnée successivement à l'idéologie condillacienne, à la réaction spiritualiste et à la méditation de l'Évangile, elle exprime et résume, on peut le dire, ces trois mouvements successifs de la science contemporaine, et, après avoir concouru avec puissance à une sorte de renaissance philosophique dans notre pays, elle vient s'associer aujourd'hui à notre réveil religieux.

Lorsque M. de Biran s'éteignit en 1824, à l'âge de cinquante-huit ans, un petit nombre d'amis seulement sentirent la perte que faisait en lui la philosophie française. Il est vrai que ces quelques amis s'appelaient Royer-Gollard, Ampère, Stapfer, Guizot, Y. Cousin, et que l'un

d'eux, M. Royer-CoUard, disait hautement : « Il est notre maître à tous, » tandis qu'un autre, le savant M. Stapfer, s'écriait que cette mort était une calamité^ et résumait tous ses regrets dans cet aveu : « Je m'imaginais que la philosophie religieuse avait besoin de M. de Biran. » Le public n'avait pas été habitué à tenir si grand compte de ce philosophe ; il ne connaissait guère de lui qu'un Mémoire sur r habitude, imprimé en 1803, et qui, sauf quelques dissentiments alors inaperçus, semblait reproduire assez fidèlement la doctrine condillacienne. Ce n'est que dix ans après sa mort que, grâce au plus éminent de ses <lisciples, le nom de M. de Biran, sortant de sa demi-obseurité, fut salué comme celui d'un des fondateurs de la philosophie nouvelle. M. Cousin, en publiant pour la première fois, en 1834, les Considérations sur les rapports du f)hysique et du moral de Vhomme, les fit précéder d'une de ces belles préfaces dont lui seul avait le secret, et réussit à fixer Tattention du monde lettré sur un homme qu'il avait souvent proclamé l'un de ses maîtres et « le plus ^and métaphysicien qui eût honoré la France depuis Halebranche ^. » Plus tard, en 1841, l'illustre éditeur, nouveau Plotin de cet autre Àmmonius, voulant achever sa tâche, fit parsdtre, en quatre volumes, les principaux ouvrages à lui connus de Maine de Biran, et les philosophes crurent posséder tous les éléments d'un jugement définitif sur cette libre et vigoureuse intelligence qui, d'abord enchsdnée au sensualisme idéologique de Condillac, avait été amenée par ses propres réflexions à secouer un joug in-

1. IniroàiMitum à VhUtoire de la philosophie (1829), 13* leçon.

444 SPIBITOALISME MODIRNE.

digne d'elle, et qui, iqpràs avoir rejeté les préjugéli dont elle avait été nourrie, avait su tirer pour ainsi dire de sa forte substance une doctrine neuve et féconde. Qn admira cette heureuse initiative, cette pensée aussi profonde que hardie, et la nouvelle école adopta pour un de s^ pèra# celui que M. Cousin persistait à appeler c lo premier mé*taphysioi^ de son temps. »

Copendant Tœuvre du philosophe n'était pas encore entièrement connue : la plupart de ses travaux, et ménie lei plus importants à certains égards, étaient inédits et risquaient de demiBurer à jamais dans l'oubli, si un homme de bœur, M. François Naville, de Genève, nes'était appliqué avec une persévérance admirable à retrouver d*abord, puis à préparer pour l'impression un grand ouvrage de psychologie dont il savait que M. de Biran s'était occupé pendant plusieurs années, et que tout le monde, excepté lui, croyait perdu. L'ardeur du vénérable pasteur genevois eût été encore plus grande peut-être, s'il avait connu le dernier progrès accompli par M. de Bh*an, s'il avait su qu'aprè^avoir rompu avec la philosophie 6$ la sensation au nom de là liberté morale de Thomme , il avait feit un pas de plus en admettant dans l'homme, au-dessus de la vie sensitive ou animale, au-dessus même de la vie humaine proprement dite, une vie divine ou religieuse, qui n'était autre que la vie chrétienne. Voilà ce que démontre péremptoirement la publication de M. Ernest Naville, digne continuateur de son père dans l'œuvre pieuse de rétablir la pensée d'un grand philosophe et de rendre à sa mémoire tout le lustre dont elle est digne.

)C4INB D9 9IRAN. 415

(^^8 ÇEuvrts inédites dç M. (jie Biran qui sont enfin mises ^ jour sont : 1^ VE$sai sur les fondements de la psyclwiêgiâ^ qui, avec une introduction générale dq l'éditeur, remplit les deux premiers volumes ; 2<> plusieurs écrits ou fragments composant le troisième volume, et dont le plus impoictapt a pour titre : Nouveaitx essais d'anthropologie^ précieuse découverte du dernier éditeur, récompense inespérée de ses efforts et de sa persévérance. C'est dans ce dernier écrit que M. de Biran avait déposé les résultats de ses méditations suprêmes; c'est là surtout qu'il se montre philosophe chrétien. Malheureusement les Nouveaux essais^ tt n'ont jamais été qu'ébauchés et dans quelques-unes de leurs parties seulement, » et ils nous sont parvenus dans un état déplorable de mutilation. La pensée de l'auteur avait donc besoin d'être interprétée et commentée. On trouvera cet indispensable commentaire dans Y Introduction générale de l'éditeur. Mais ce n'est pas le seul ni même le principal mérite de ce travail ; il ap a d'autres plus appropriés peut-être à la plupart des lecteurs. Ce morceau capital ne contient pas seulement l'histoire philosophique et religieuse d'un penseur d'élite; il est surtout destiné à démontrer une thèse d'un intérêt général, savoir que la foi n'exclut pas la philosophie, et que notre raison et notre conscience peuvent pifos amener par degrés à reconnaître librement la vérité du christianisme. De l'histoire de M. de Biran à l'examen de cette grave question la transition était facile : oar, s'il est vrai qu'un esprit aussi indépendant et qui ^it parti de si loin et de si bas dans la spéculation métaphysique, ait été conduit par la philosophie elle-même

116 SPIRITCALISMK MODERNE.

jusque dans les bras de la foi, comme jadis saint Augustin, ce bel exemple ne confirme-t-il pas avec éclat les espérances de ceux qui de nos jours cherchent la paix de l'esprit dans Tunion delà libre science avec la religion du Christ? Ainsi le croit M. Naville, et il part de cette remarquable expérience pour établir, à Faide du raisonnement et de l'histoire, la possibilité et la légitimité d'une philosophie chrétienne.

Dans les pages qui vont suivre, il nous faudra examiner comment M. Naville s*est acquitté de sa double tâche: nous étudierons en lui d'abord l'interprète de M. de Biran, puis le chrétien désireux de montrer l'accord de toutes ses convictions.

M. de Biran, tout le monde le sait, commença par adhérer ostensiblement à la méthode et aux principes de Condillac, professant, sur l'autorité des maîtres, que toutes nos facultés dérivent, au fond et primitivement, de celle de sentir ou de recevoir des impressions. Cependant, dès le début de sa carrière, alors qu'il admettait sans réserve cette dangereuse hypothèse, on peut dire que le sens moral et la conscience de soi-même protestaient déjà en lui contre la doctrine régnante. « Que pouvons-nous? » se demande-t^il tout d'abord, et il se l'est demandé jusqu'à la fin ; car ce problème a été celui de toute sa vie, et il semble avoir tracé lui-même le programme de son œuvre, lorsqu'il écrit, vers 1 794 ou 1 795 :

« Il serait bien à désirer qu'un homme habitué à s'observer analysât la volonté , comme Condillac a analysé Tentendement. » li devait être cet homme, et ne se doutait pas encore que son analyse ruinerait celle de Condillac ^. L'éditeur constate, durant cette première période, une certaine indécision dans la pensée ; il recueille avec soin les moindres signes d'un combat entre des principes contraires, et il ne lui est pas trop difficile de discerner, même dans le livre de M. de Biran sur l'habitude, « les germes déjà développés de tendances qui devaient le conduire bien loin du sensualisme. » C'est d'abord la conviction qu'il y a effort et réaction de l'âme aans certaines impressions dites actives, et qui, sous le nom impropre de perceptions, sont opposées aux sensations ou impressions passives. Puis vient l'idée de cause qui, après avoir été considérée comme un produit de l'imagination, est rattachée dans une note à l'exercice de notre pouvoir ]>ersonnel. Enfin des doutes sérieux sur la doctrine de Condillac, une critique pénétrante et judicieuse de la prétendue analyse de ce philosophe *, le besoin fortement accusé d'une analyse réelle dans la science de l'âme, trahissent déjà tout ensemble les préoccupations et la ]>erspicacité incomparable de celui qu'on a apgelé avec raison «un homme sans égal, en France, pour le talent de l'observation intérieure, la finesse et la profondeur du sens psychologique 3. »

Un tel observateur ne pouvait longtemps s'ignorer

Page 1