‹ Dieu et la conscienceChapitre 24 sur 73 · V. Cousin, Fragments philos,, préf. de la 2* édilion · texte numérisé non relu

V. Cousin, Fragments philos,, préf. de la 2* édilion

118 SPIRiTtJALISMfi MODËRNB.

soi-même. Aussi M. de Biran ne tarda-t-il pas à acquérir la pleine conscience de sa position. A force de méditer sur la doctrine du jour, il en avait reconnu Tinsuffisancé: il aVait découvert de lui-même, sans secours étranger, nti élément essentiel de la nature humaine dont cette doctrine ne pouvait rendre compte. Il comprit bientôt à quelle distance il se trouvait d'une école qui ne voyait dans rhoinme que le sujet passif de la connaissance, une sorte d'alambic où les impressions des objets extérieurs venaient se transformer mécaniquement en idées, et, au nond même de Texpérience sur laquelle on prétendait s*appuyer, il revendiqua l'activité de l'être intelligent, fait considérable, depuis longtemps méconnu par les philosophes, et qu'il avait su retrouver, en dépit de leurs analyses trompeuses, par la seule force de sa pensée appliquée à étudier ses propres actes. Il mérite donc pleinement ce bel hommage qui lui a été rendu par un témoin bien digne de foi, M. Cousin lui-même : « De tous mes maîtres de France, M. de Blran, s'il n'est pas le plus grand pëUtêtre, est assurément le plus original. M. Laromiguiëre, tout en modifiant Condillac sur quelques points, le continue. M. Royer-CoUard vient de la philosophie écossaise, qu'avec la rigueur et la puissance naturelle de sa raison il eût infailliblement surpassée, s'il eût suivi des travaux qui ne sont pas la moindre partie de sa gloire. Pour moi, je viens à la fois et de la philosophie écossaise et de la philosophie allemande. M. de Biran seul ne vient que de lui-même et de ses propres méditations *. »

i. CEuVru de M, de Biran (1841), préface de réditear> p. iv.

Quels ({lie sôièilt leâ mérités de rexposition des derniers édltôttfs dé M. de fiiran,M. Cousiîi aura toujours l*honiïéur d'âtolï le premier embrassé avec force, puis expliqué âvéC uàé ampleur et une lucidité admirable la doctrine essentielle dé son nlàltre, celle que, par une exagération facile à comprendre, il a appelée « la seule idée » de ce philosophe. Cette idée qui, suivant lui, a suffi à toute une vie, à foute une destinée philosophique, c'est « la réintégration de l'élément actif avec le cortège de ses conséquences ; » et il montre avec éloquence la vraie activité découverte dans la volonté, la liberté humaine placée au-dessiiâ détôUsles sophismes, Leibniz restauré parmi nous,fiumé Victorieusement réfuté, enfin lé spiritualisme rétabli dans là philosophie èui* la basé même de Texpériencé.

H, Naville ne pouvait quereproduire avec moins d'éclat cette exposition dans ses traits principaux; mais il Ta enrichie de détails précieux, au moyen des ressources nouvelles dont il disposait, et surtout à Taide de Y Essai sûr les fondements de la psychologie, qui est pour la première fois lîVi*é au public dans son ensemble, et qui demeure, dîtil, « la production la plus étendue de M. de Bîran, et qUàfit à la pUre psychologie, son ouvragé capital. » JPéutêtfê éii Séntira-t-ôn mieux encore l'importance, quand nôUâ àiirôns ajouté qu'il s'agit d'une philosophie qui ne soft gaète des limites de la psychologie. Le lecteur ne s'attend pas sans doute à rencontrer ici une analyse de XEssai; il nous blâmerait de vouloir refaire ce qui a été si bien fait par l'éditeur, soit dans son Introduction, soit dans le Résumé qu'il a placé à la fin du second volume, soit même dans la courte, mais excellente notice, dont le

Dictionnaire des scienees philosophiques lui est redevable. Il suffira, pour Tobjet de cet article, de noter brièvement, d'après ce triple travail, quelques-unes des pensées que M. deBiran a développées de préférence et qui caractérisent le mieux cette période de sa vie intellectuelle que M. Naville appelle très-judicieusement : « Philosophie de la volonté. »

En introduisant l'activité, commme il Tavait fait tout d'abord, dans l'être purement sensitif des condillaciens, M. de Biran substituait, à l'unité factice de la sensation transformée, la dualité du moi qui agit et se sent agir et de l'organisme auquel il est uni et qui lui résiste. Cette vue une fois admise s'étendit et se développa dans son esprit; après avoir été comme une observation faite en passant, elle devint le centre et le point de départ de toute sa philosophie. « Dans'l'j^^^at, U ne s'agit plus seulement de rétablir un fait inconnu, mais de déduire de ce fait toute une théorie de l'homme et d'abord une théorie de l'entendement *. » Quand la psychologie pure a retrouvé par l'observation le fait primitif où le moi acquiert la conscience de lui-même, savoir l'effort de la volonté pour vaincre la résistance du corps, elle a déterminé du même coup, selon M. de Biran, l'origine des notions fondamentales sur lesquelles repose tout le travail de la pensée. En effet, les idées de force, de substance, de cause, d'espace et de temps, celles d'unité, d'identité et de liberté, ne sont autre chose que des aspects ou des expressions diverses d'une seule notion,

i. liilroducUon de l'éditeur, p. lvii.

MAmS DE BIRAN. Mi

celle du moi voulant, type par excellence de la force, manifestation d'une substance qui s'oppose à une autre substance, cause du mouvement musculaire, activité une, indivisible, identique à travers la succession de ses actes.

Sous tous ces aspects, l'idée du moi est liée indissolublement à celle du non-moi. A l'esprit humain, sujet et principe de toute connaissance, s'oppose et s'unit à la fois dans la conscience un autre élément, qui est en quelque sorte la matière brute de la volonté et de la pensée. L'homme est double, et, pour expliquer sa nature, il en faut suivre les deux éléments dans leurs diverses combinaisons. On peut distinguer par ce moyen quatre systèmes ou modes réels de notre existence : \^le système affectif ou vie purement animale, résultant du jeu primitif de la machine organisée ; 2^ le système sensitif^ qui se développe à l'état de veille, et où l'âme intervient déjà par un premier effort, mais où son activité propre est subordonnée aux impressions du dehors ; 3^ le système perceptifs qui témoigne d'un effort plus énergique dans l'acte si important de l'attention ; 4® enfin, le système réflexifovL le plus haut degré de l'effort, alors que le moi, se distinguant nette ment de tout ce qui n'est pas lui, arrive à la conscience claire de son pouvoir d'agir, sans cesser toutefois de sentir son corps. Tous ces états réels que l'homme traverse attestent chez lui deux vies bien distinctes : celle de l'organisme, qui constitue le physique, et celle du moi, qui constitue le 'i)ioraL Par l'union et l'opposition de ces éléments de notre nature, par leurs rapports variés et par la prédominance de l'un ou de

lif SpmrfÙlLlSBtft MOÙÈÊNB.

ràutfe, M. de Blrân explique d'Une manière ittgéîllettâé l'âliéttatioti mentale, le sommeil, les songes, lé ^ôfnfifttu^ bulisme, rinstinct des animaux, etc. ÎI a solu dé fie $ft^ cflfier jamais ni Tinfluence du ptiyèique suf le rtiôfal Ht Ja nature hyperorganique du principe seûtant et Voulant, et semble concilier â merreille la dualité bumaine avec Tunité de conscience. Ainsi ses théories respectent l*Obsei*vàtion et le sens commun, et néanmoins elles abondent eti Idées neuves que l'éditeur a su faire tftloîf , tantôt par d'intéressants développements, tatitôt par des indications diâcrèteô. Ne pouvant pénétrer plus avétil avec lui dans cette étude, rappelons du moins qUe, ^t* dft doetrihe de la volonté, M. de Biraua puîssammeïit oôn-^ trlbué à i^ameiier la philosophie frâfiçâîsé dans lèé Voie» d'uh sage spiritualisme, en itiéme temps que par sOii exemple il enseignait la méthode psychologique, qui seule peut assurer la marché et gàrautir les plt^rès de la science de Thomme.

M. Nàville a mis en parfaite lumière Ce double service reudu h la philosophie de Uotre Siècle ert France ; niais peut-être est-il allé trop loin en assignant à M. de Bifan u!ié place à part dans Thistoire générale de l'e^ît htiriiâte. L'audên spiritualisme, sulvaiit lui, s*attâ(éôit tfôp eJtCltiôiveméni à la pensée, à laquelle il subtïtdoûîiatt la Vôlénté, de sdi*te qu'on pourrait le réâumer en cette formulé : « L'homme est une intelligence sétVle par une volonté. » De là, comme une conséquence nécessaire, le détettfiinismô Ou là négation de là liberté. W, dit-il, C*ést le Contraire qui est le vrai, et M. dé Bîjran eSt lé ééUl, après DeSCartés, qui ait Compris et enseigné l'àntériôfité

de la puissance volontaire par rapport à Tintelligence t. Que cette appréciation du spiritualisme classicpie, pou^ a.insidire4 soit très-ingénieuse, je le reconnais volontiers, je la crois même fondée ; mais Timportance attribuée à Jd. dêBiraft n'est-elle pas un peu excessive? Je crains cjue son habile apologiste ne se soit laissé emporter par sofi 2èle pour le philosophe qu'il a si noblement entrepris de sauver de Toublî ou, si Ton veut, de cette notoriété t>anale qui est la récompense des talents estimables et des vertus médiocres. Assurément M. de Biran a droit à quelque chose de plus : car c'était un penseur original, et sadoctt*ineaexeircéune salutaire influence, en marquant son empreinte sur les esprits les plus éminents, sur les chêfe même de notre littérature philosophique. M. Cousin d'abord, et ensuite M. JouflFroy l'ont accepté pour maître, et leurs écrits ont popularisé cette conviction de notre liberté morale qui, fécondée par l'idée du devoir, inspire encore si heureusement te noble talent de. M. Jules Simon. Ces faits méritent d'être signalés, et ce n*est pas nous qui en contesterons l'importance ; mais n'est-ce pas dépasser la juste mesure que de comparer et d'opposer à Socrate, à Platon et Aristote, à Descartes, à Malebranche et à Leibnl^e, à Reid et à Kant, un philosophe qui, après tout, n'est pas à leur hauteur ? Bien plus, n'est-ce pas déjà une témérité que d'affirmer aussi nettement que le fait St. Navilte a la priorité de Maine de Biran dahs le mouvement des esprits qui a produit la philosophie contemporaine ' ? » Rien de plus difficile en général que

i. Introdaetion, 1. 1, p^ ciiv, etc.

Page 1