I. Ibid,, p. u, ui
d'établir solidement un droit en ce genre. Celui d*Àristote lui-même, comme inventeur du syllogisme, a été cent fois démontré, et il est sans cesse remis en question. Pour ce qui est de M. de Biran, on doit sans doute lui attribuer une grande part dans la réaction de l'esprit français contre Técole de Condillac ; mais, s'il Ta fortifiée en s'y associant, on ne saurait adn[iettre qu'il Tait provoquée ni préparée. Chacun sait que son opposition au sensualisme fut longtemps obscure, et que le public ne le connut sous ce rapport qu'après une foule d'écrivains célèbres et même de philosophes, tels que M. Royer- Collard, M. Laromiguière et M. Cousin lui-même. Or est-il au moins démontré qu'il ait précédé en intention ceux qui travaillèrent parmi nous au réveil de la pensée et au renouvellement de la philosophie? Avant que M. de Biran vint à Paris propager ses nouvelles idées parmi quelques personnel d'élite, Cabanis n'avait-il pas déjà écrit à M. Fauriel cette lettre sur les causes premières, qui a paru aux uns une rétractation de ses anciennes opinions, tandis que d'autres n'y voient que le développe ment de ce germe de spiritualisme qu'une attention bienveillante peut retrouver jusque dans les plus tristes productions de la philosophie française du xviu« siècle? La doctrine élevée de M. Royer-Collard était fermement assise et s'exprimait en un langage digne d'elle, avant d'avoir subi le contact des idées de M. de Biran. II en est de même de M. Laromiguière qui, dès l'année 1805, faisait pressentir, dans ses Paradoxes de Condillac,* une réforme prochaine de l'école dont ses spirituelles leçons furent à la fois une exposition et une critique. Enfin,
Maine de bIran. 4â5
^n <804, alors que la pensée de M. de Biran se cherchait encore, un savant modeste, mais très-connu, et à qui Ton doit une place distinguée dans Thistoire de notre littérature philosophique, Pierre Prévost, de Genève, publiait en deux volumes ses Essais de philosophie, oii Ton rencontrait, à côté de regrettables concessions aux hypothèses des idéologues ^, des éléments d'une doctrine plus solide, plus élevée et plus large : la distinction de la sensation, de l'intelligence et de la volonté, les facultés actives et morales de Thomme partout opposées à ses facultés intellectuelles, l'activité de l'âme dans la sensation à laquelle « elle se livre ou elle résiste, » l'attention surtout, analysée et décrite comme un effort le plus souvent pénible, et comme une preuve de « cet empire que l'âme exerce sur ses facultés, pour fixer sa légèreté naturelle ^ ;» enfin, à défaut d'originalité, une honorable indépendance vis-à-vis de la philosophie officielle, à laquelle l'auteur préfère hautement l'école écossaise. Sans aller plus loin, sans chercher d'autres preuves, il est certain que M. de Biran n'eut pas l'initiative du mouvement auprès du public, et il est permis de douter qu'il l'ait eue même dans son cabinet.
À plus forte raison ne saurait-on souscrire à l'arrêt par lequel M. Naville prétend réformer l'histoire au profit du philosophe de Bergerac. À l'en croire, ce n'est plus de Descartes qu'il faut faire dater la philosophie moderne, si par là on entend une philosophie fondée sur la méthode psychologique et sur l'observation du moi : c'est de Maine
1. Chose remarquable, M. de Biran est cité parmi eux, p. xvii.