Ibid., r. lU, p
que < l'esprit qui inspira » la sainte parole leur échappe entièrement, etque, tout en vivant de rÉvangile, ilssemblent avoir pris à tâche de ruiner Tautorité des écrivains sacrés I Hélas, peut-être riront-ils du naïf enthousiasme d'un philosophe pour les surprenantes profondeurs et le sens divin de ces textes qui sont pour eux lettre morte.
En résumé, quelque incomplets que soient les développements de la pensée de M. de Biran pendant cette période, où la philosophie se confond pour lui avec la religion, on peut dire que sa doctrine est alors tout à fait religieuse et même chrétienne, sans cesser d'être philosophique. N'était-ce pas là une contradiction ? Y a-t-il, peut-il y avoir une philosophie vraiment chrétienne ? C'est ce qu'il nous faut examiner en finissant.
Après avoir observé et discuté la doctrine philosophique de M. de Biran, et tout en signalant ses aspirations reUgieuses, qui répondent si bien à l'état actuel de bon nombre d'esprits en France, M. Naville développe, chemin faisant, ses propres vues sur les moyens d'accorder la science avec la foi, problème intéressant au plus haut degré, et qui eût mérité sans doute d'être traité pour lui-même, dans un chapitre à part. Par là du moins l'honorable éditeur eût évité l'espèce de confusion que Von remarque parfois entre ses idées et celles de son auteur, alors même qu'il le critique et le corrige ; non que sa doctrine soit jamais obscure en elle-même, mais
il semble par moments qu'elle s'éclipse, et Ton a quelque peine à la saisir dans son ensemble. Mais peut-être la lenteur de nos conceptions nous fait-elle imaginer un défaut dans ce qui sera pour d'autres un mérite de composition. Aussi bien cette légère critique ne doit-elle pas arrêter plus longtemps le lecteur. Il est temps d'expliquer comment M. Naville établit la possibilité et la légitimité d'une philosophie chrétienne.
Rien, à mon avis, ne pouvait mieux démontrer la solidité de cette thèse que les illustres exemples fournis en si grand nombre par l'histoire : Justin martyr, Clément d'Alexandrie, Origène, Augustin, Anselme de Cantorbéry, Thomas d'Aquin, Gerson, Mélanchthon, Pascal, Bossuet, Malebranche, Leibniz, Newton, Euler, et tant d'autres jusqu'à M. de Biran, les uns amenés à la religion par la philosophie, les autres partis de la foi pour y ajouter la philosophie comme un commentaire, tous ces grands noms consacrés par la gloire la plus pure attestent assez hautement, je ne dis pas la possibilité, mais la réalité d'une philosophie chrétienne comme un fait qui, loin d'être une exception dans l'histoire, est bien plutôt l'expression d'un besoin permanent de l'esprit chrétien, désireux depuis saint Paul d'unir la science à la foi et de prier avec intelligence. Les preuves de ce genre ont leur prix, et l'on doit regretter que M. Naville n'ait pas cru devoir les développer davantage. Les arguments qu'il dirige contre la religion naturelle, afin d'établir la nécessité d'une religion révélée, montrent mieux la différence que l'accord de ces deux enseignements, et peuvent laisser des doutes sur la tentative de les concilier
entré eux. L'argument historique au contraire est irrésistible : car si c'est un fait certain que non-seulement le christianisme ne repousse ni n'étouffe la philosophie, mais qu'il n'a point cessé pour ainsi dire de l'inspirer et de la féconder ; s'il est évident, pour qui va au fond des choses, que c'est lui qui fait l'unité du mouvement philosophique en Europe depuis la chute de l'empire romain ; si enfin il résulte de l'étude impartiale des systèmes que la philosophie moderne est essentielle- Tuent chrétienne par ses doctrines et ses tendances fondamentales, comment douter raisonnablement qu'elle puisse l'être encore?
Au lieu de cette marche, qui avait peut-être l'avantage d'être plus conforme au goût de notre siècle que l'emploi exclusif du raisonnement et de la réfutation, M. Na-
ville a préféré cette dernière méthode. Préoccupé sans doute des adversaires qu'il risque de rencontrer, soit dans le camp des philosophes, soit dans celui des théologiens , et s' attaquant d'abord aux adversaires du dehors, il aborde de front la philosophie : il prétend la réduire à confesser son insuffisance et à reconnaître la vérité supérieure du christianisme. Or, si cette méthode est franche et hardie, elle a l'inconvénient d'accroître considérablement les difficultés de l'entreprise, en inquiétant les amis de la raison.
D ne faut pas toutefois qu'on se méprenne sur notre pensée ; nous ne disons pas que M. Naville ait fait la guerre à la raison et à la philosophie ; parler ainsi, ce serait méconnaître l'esprit généreux qui l'anime. Lui-même le déclare hautement ^ il rend justice aux efforts des sages
ia SPIRITUALISME MODERNE.
du monde palten pour s'élever à la concq>tion de Tinfini, à la possession de Tidéal ; il lit avec une âme émue les grandes pages de la philosophie antique ; il éprouve « une sympathie vraie pour ceux qui, de nos jours, parlant comme ils savent de Dieu, de l'âme, de l'avenir, à un siècle indifférent et sceptique, s'eflForcent d'élever à de plus hautes pensées des hommes plongés dans la poursuite des intérêts matériels ^. » 11 a donc le droit de dire qu'il n'est pas un adversaire de la philosophie. Mais alors, pourquoi s'en donner l'apparence, en traitant comme il fait la religion naturelle? Ce nom sonne mal peut-être; mais, si je ne me trompe, il est synonyme de théologie naturelle et désigne cette partie de la philosophie où Ton « parie comme on sait de Dieu, de l'âme, de l'avenir. » Se livrer aune telle étude, ce n'est pas se croire en possession de la vérité tout entière, ni même de toute la part de vérité dont l'esprit aurait besoin pour se satisfeire ; et parce qu'un philosophe entreprend, à ses risques et périls, de débattre comme il peut les questions religieuses» ce n'est pas à dire qu'il se flatte de tirer de sa raison, sur toutes ces questions, un enseignement infaillible et complet. Voilà pourtant ce que soutient d'abord M. Naville. (( Quel est, dit-il, le principe de la religion naturelle, scientifiquement proposée et réduite en corps de système ? C'est l'affirmation que la raison établit par ses ressources propres toutes les grandes doctrines nécessaires
à l'homme ; de telle sorte que, en dehors de la tradi^
tion et sans rien emprunter à la doctrine révélée ,