‹ Dieu et la conscienceChapitre 47 sur 73 · Avant-propos, p. v et vu · texte numérisé non relu

Avant-propos, p. v et vu

16^ SPIRITUALISME MObÉlME.

Bërlita, un rtiétaphyàicien du premier ordre, quand vous aufiei adhiii^é.dahs M. W. Hamilton d'Edimbourg le plus habile logiciett qui se soit vu depuis deux siècles, quel éloge vous restiera-t-il pour M. Cousin? Ne vous contentez pas de dire que c*est le plus éloquent interprète des vérités naturelles; dites hardiment que c*est un incomparable hiistorien de la philosophie. Personne, depuis Arlstote, n*a possédé cette pleine et vaste intelligence des systèthës. PerscMine surtout n'en a fait la critique avec ûtitant de force, de justesse et d*éclat. C'est cette critique impartiale et élevée, ennemie de Terreur et désireuse du bien, que Ton a appelée l'éclectisme, et ce sera la gloire die M. Cousin d'avoir porté dans l'histoire des idées cette vive lumière. Mais pour juger, il faut une mesure, c'està-dire une doctrine à laquelle on puisse comparer toutes les autres, et le philosophe a raison de vouloir que, par delà sa méthode éclectique, on cherche la doctrine qui en est le principe. Quelles sont donc les idées, quel est le système dont l'éclectisme français fait l'applicatien à l'histoire?

M. Cousin a eu bien des maîtres, comme il le reconnaît volontiers lui-même ; mais deux surtout ont exercé sur W ûhe longue et durable influence : son siècle d'abord, àVfe'e cette sobriété caractéristique d'aflSrmation en matière religieuse et philosophique qui indignait si fort l'auteur de VEssaisur l'indifférence j et puis le divin Platon, avec qui il a entretenu un commerce intime, et dont il a donné une traduction qui restera comme un monument de la langue française au xix® siècle. C'est par le concours de ces deux influences principales que Ton

expliquera le mieux, si je ne me trompe, la nature des convictions philosophiques de M. Cousin, cette heureuse harmonie de l'élévation et de la prudence, ce spiritua- Usme platonicien tempéré par le sens commun de notre pays et de notre temps. Mais laissons-le exposer luimême sa pensée ; écoutons celui qu'un homme peu suspect d'aimer trop la philosophie et les libres penseurs, M. de Montalembert, appelait un jour à la chambre des pairs, «le plus grand écrivain de nos jours. »

« Notre vraie doctrine, notre vrai drapeau est le spiritualisme, cette philosophie aussi solide qUe généreuse, qui commence avec Socrate et Platon, que l'Ëvangile a répandue dans le monde, etc... On lui donne à bon droit le nom de spiritualisme, parce que son caractère est, en eflTet, de subordonner les sens à l'esprit, et de tendre, par tous les moyens que la raison avoue, à élever et à agrandir l'homme. Elle enseigne la spiritualité de l'âme, la liberté et la responsabilité des actions humaines, l'obligation mcMrale, la vertu désintéressée, la dignité de la justice, la beauté de la charité, et par delà les limites de ce inonde elle montre un Dieu auteur et type de l'humanité, qui, après l'avoir faite évidemment pour une fin excellente^ ne l'abandonnera pas dans le développement mystérieux de sa destinée. »

L'auteur tient parole, soit que, sous ce premier titre : Du Vrai^ il établisse l'existence de vérités premières, éternelles, indmontrables, auxquelles notre raison s'élève en planant au-dessus des sens, et qui nous conduisent plus haut encore, jusqu'au principe des principes, soit que dans l'étude du beau en tout genre, du beau réel et du

Tarn ÊÊimm dans sëmi «■aeaèfe? Je fenne donc to- Ib ;eBL sv ce ^pK f M pm ne n mnUer çà et la de sbIjû etdfâiisnr. et nà^ sv critMnpis doctrines qaàmt m'oat pas pumsiBsdiBgH'.ooiiiaie, par exemple, la dkéoffîe atietnile dm principe de substance qui se ressent de la râffle snpeistîtiûn des phikwnphes pour l'élre en sfÀ -p. 54\ on bien la desci^rtîon. incomplète à mon gré, de la justice et de la diarilé, description trop inférieure aux ensd^mmcnls du dnislianîsme (38(^-385). Au lieu d'insister sur ce qui me trouble, j*aime mieux m'attaclier à ce qui m'édifie, j*aime mieux a^^>der Fattentioo du lecteur sur quelques beaux endroits de l'ouvrage: par exemple, l'excellaite critique du mysticisme qui remplit la cinquième leçon. L'analyse du sentiment, sur laquelle se fonde Tautenr, m'a remis en mémoire quel^ ques beaux traits d'un savant et illustre théologien, Jacques Abbadie, que M^ de Sévigné appelait divin, et que nous ne lisons plus guère aujourd'hui :

« Notre' cœur est une espèce de feu qui consume tout, » qui monte toujours en haut, et qui ne dit jamais : C'est

"*^ assez. Donnez-lui tout ce qu'il peut raisonnablement

^*^ désirer, il ne fera que former de nouveaux désirs. Est-

» il le maître de l'univers, ou il désire d'autres mondes à

» conquérir, ou il se dégoûte de sa propre grandeur....

^ De demeurer en repos, le cœur de Thomme n'en est

> point, capable. 11 est impossible qu'il se satisfasse des

:s> biens qui périssent. Ce qui finit ne saurait le remplir...

^ Comme l'esprit de l'homme n'est jamais las de connaî-

:» tre, son cœur n'est jamais las de désirer ; et tel qu'est

y> l'abîme de la connaissance, tel est l'abîme de la cupidité

» au dedans de nous... Ne vous imaginez point que cette

» insatiable avidité de notre cœur ait sa première source

» dans notre corruption. Les hommes sont coupables de

» s'attacher avec trop de passion à la recherche des biens

» du monde ; mais ils ont raison de ne point se contenter

» des biens finis, eux qui sont destinés à posséder le sou-

» verainbien*. »

Telle est au fond la doctrine que M. Cousin expose pour son compte et avec son éloquence propre (p. 4 08 suiv.). Les yeux fixés sur notre divin idéal, il met sous ses pieds une philosophie trop commune encore de nos jours, qui triomphe de nos faiblesses, se complaît dans nos misères, et, nous dégradant comme à plaisir, nous enthaîne à la terre par les sens, détruit dans leur source nos plus nobles sentiments, et nous interdit tout élan vers le ciel et vers Dieu. Comment louer dignement cette triomphante polémique contre le sensualisme et le matérialisme, et ces pages dignes de Platon, où le beau est si bien distingué

i. UArt de te eonnoUre 8oy-mesme, !'• partie,' ch. ii, ix.

470 SPUUXUAUSUS MODERNE.

da Futile et de Tagréable, où rimagination et les beauxarts sont analysés avec tant de finesse et de grandeur, où Tart français est rappelé à ses pures et nobles traditions du XYii® siècle?

Enfin, après avoir combattu « la philosophie de la sensation dans la métaphysique qu'elle a substituée au cartésianisme, et dans la déplorable esthétique, aujourd'hui trop accréditée, sous laquelle a succombé notre grand art national du xvn® siècle, » M. Cousin n'hésite pas à la combattre encore « dans la morale qu'elle devait nécessairement produire, la morale de l'intérêt (p. 273) : » singulier nom donné à un système de conduite qui subordonne tout au plaisir ou à l'utilité du moment, et qui saca'ifie à l'intérêt d'un jour les intérêts éternels de notre âme I M. Cousin fait justice de cette morale d*esctaves ; il relève bien haut la dignité de la personne humaine, il proclame, il démontre l'incorruptible spiritualité de l'âme ; enfin il nous dit et nous répète « que dans la mort comme dans la vie, l'âme est sûre de trouver Dieu, et qu'avec Dieu tout est juste et tout est bien (p. 422). »

Ces enseignements philosophiques ne sont pas d'hier ; ils ranontent à plus de trente-cinq ans. C'est en 1848 que, pour la première fois, la jeunesse française les entendit à la Sorbonne. Depuis, les leçons de M. Cousin avaient été publiées, d'abord en 4836 par un de^es dis-^ cif^es, M. Adolphe Garnier, ensuite par le maître luimême en 4846. Elles ont reparu en 4853, puis en 4854, avec un succès croissant qui atteste, d'une part les progrès du spiritualisme en France, et de l'autre une perfection plus grande dans l'ouvrage. En effet, tant de

VICTOR coosw. 171

«enianiem^ts n'ont pas été perdus : le litl^, aticiéil pour e fond, est tout renouvelé pour la forme. Ge sont les tiémes principes, mais exposés avec toute la maturité lii talent et des convictions. La dernière édition ccHitient in Appendice sur Tart français où se lisent de belles >ages sur Raphaël, sur Bossuet, isur Le Poussin. Mais ious y recueillons surtout avec bonheur (p. 426, 427) ce aste hommage rendu à la vérité chrétienne, qui est le lambeau des temps modernes, et que l'auteur a si souvent et si heureusement mise à profit :

a Qu*elle n'eût pas été, je vous le demande, la joie l'un Socrate et d'un Platon, s'ils eussent trouvé le genre humain entre les bras du christianisme? Combien Platon n'eût-il pas été heureux d'avoir affaire à une religion qui présente à l'homme, comme son auteur à 1^ fois et comme son modèle, te sublime et doux crucifié, dont il a eu un pressentiment extraordinaire, et qu'il a presque dépeint dans la personne du juste mourant sur une croix ; une religion qui est venue annoncer, ou du moins consacrer et répandre l'idée de l'unité de Dieu et celle de l'unité de la race Jiumaine, qui proclame l'égalité des âmes devant la loi divine ; qui, par là, a préparé et soutient l'égalité civile ; qui prescrit la charité encore plus que la justice; qui enseigne à l'homme qu'il ne vit pas seulement de pain, qu'il n'est pas renfermé tout entier dans ses sens et dans son corps, qu'il a une ân^f , une âme libre, qui est d'un prix infini et mille fois au-dessus des innombrables mondes semés dans l'espace ; que la vie est une épreuve, que son objet Véritable n'est pas le plaisir y la fortune, le rang, toutes choses qui ne sont

i7â SPIRITUALISME MODERNE.

point à notre portée, et nous sont bien souvent plus dangereuses qu'utiles ; mais cela seul qui est en notre puissance, dans toutes les conditions, d'un bout de la terre à Tautre, à savoir Famélioration de Tâme par elle-même, dans la sainte espérance de devenir de jour en jour moins indignes des regards du père des hommes, de ses exemples et de ses promesses ! »

Voici enfin la conclusion qui ressort nettement du livre tout entier, et à laquelle se rangeront, je n'en doute pas, tous les gens sensés, tous les amis raisonnables de la vérité : « Sans la religion, la philosophie, réduite à ce qu'elle peut tirer laborieusement de la raison naturelle perfectionnée, s'adresse à un bien petit nombre, et court risque de rester sans grande eflScacité sur les mœurs et sur la vie ; et sans la philosophie, la religion la plus pure n'est pas à l'abri de bien des superstitions, et par là elle peut voir lui échapper l'élite des esprits, qui peu à peu entraîne tout le reste, ainsi qu'il en a été au xviiie siècle. L'alliance de la vraie religion et de la vraie philsoophie est donc à la fois naturelle et nécessaire ; naturelle par le fonds commun des vérités qu'elles reconnaissent ; nécessaire pour le meilleur service de l'humanité. »

PH. BAMIRON <

S'il est toujours vrai dédire avec le Psalmiste que les années de l'homme se consument comme une pensée et

i. Extrait du Courrier du Bas-Rhin du jeudi 6 février 1862.

<iue la vie même la plus longue s'efface tout à coup comme lin songe, cette triste vérité nous est surtout sensible quand nous voyons disparaître subitement du milieu de nous un honnête homme, un homme de cœur et de science, aimé de tous dans le cercle de ses relations immédiates, respecté au loin par quiconque a entendu parler de son caractère et pris connaissance de ses travaux. Ah I sans doute, quel que fût le nombre de ses années, il a trop peu vécu pour ceux dont il était Thonneur et qu'il rendait heureux en sachant l'être lui-même; trop peu aussi pour tous ceux qui éprouvent le besoin, parmi tant d'infirmités et de misères dont l'espèce humaine offre le spectacle, de reporter leurs yeux sur un bel e^^emple, sur un vivant modèle de force morale et de sagesse.

Cette image précieuse des vertus dont l'homme est capable, les parents, les amis, les élèves et les confrères de M. Damiron aimaient à la contempler en lui, et plus d'un témoignage public de leur admiration, aujourd'hui mêlée de douleur, lui a déjà été rendu depuis sa mort. En venant à notre tour payer un tribut de profonde sympathie et de douloureux regrets à la mémoire d'un maître vénéré, qui était aussi pour nous un ami, presque un parent, nous nous efforcerons de faire abstraction de notre deuil personnel, quelque profond qu'il soit, pour ne considérer que le deuil public infligé à la philosophie en général , mais surtout à la philosophie spiritualiste et religieuse dans notre pays. En effet, ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, l'école de M. Cousin qui, déjà veuve de M. Jouffroy, se voit douloureusement frappée daiîs la personne de M. Damiron, l'un de ses sou-

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tiens les plus fermes et les plus éprouvés ; c'est ai)$si, Je ne crains pas de le dire, la cause du spiritualisme chrétien, qui perd en lui un de ses plus honorables défenseurs 11 suffit, pour s'en convî^incre, de jeter un coup d'oeil sur la suite de ses travaux et sur la marche de sa pensée, si droite et si consciencieuse.

Lorsque, sous la Restauration, M. Damiron publia dans le Globe ses articles sur les philosophes français de son temps, dont la collection parut ensuite sous le titre modeste d'Essai sur Vhisioire de la philosophie en France au dix-neumème siècle^ il était déjà lui-même, je veux dire Tesprit libérÉ^l et modéré, le critique sagace et bienveillant, le philosophe éminemment honnête et sagement spiritualiste que nous avons connu; mais, sans doute, sa doctrine n'était pas encore sur tous les points ce qu'elle a été plus tard. Aussi bien n'était-ce pas le lieu de l'exposer d'une manière suivie et sous une forme didactique. Ce n'est que dans les quatre volumes publiés de \ 834 à 1836, et qui composent son Cours de philosophie, qu'il faut chercher les résultats dé son enseignement au lycée Louis-le-Grand et à l'École normale. Là il exprima plus nettement, d'une manière plus savante et plus accentuée, avec son goût pour une méthode éclectique à la foià et psychologique, des convictions essentiellement spiritualistes et un attachement de prédilection aux vérités de la morale chrétienne.

La morale, c'est-à-dire la direction de l'âme, l'étude pratique du devoir sous toutes ses faces, telle paraît avoir été la préoccupation constante de ce libre penseur. U ne croyait pas qu'il lui fût interdit de s'inquiéter dti bien et

de l'honnête, alors qu'il cherchait le vrai; il avait retenu pour son compte la belle définition que donnaient les anciens de la philosophie : comme eux il voulait que l'amour de la science ne fît qu'un avec l'amour de la sagesse. Même en traitant de la nature humaine dans sa Psychologie^ il rattachait à cette recherche en apparence toute spéculative des considérations plus ou moins pratiques sur nos rapports avec la nature, avec la société, avec un Dieu libre et personnel ; et tandis qu'il faisait aboutir immédiatement la science de notre nature à celle de nos devoirs et de notre destinée, il ramenait à la morale la logique tout entière, considérée comme instrument delà science et par conséquent de la moralité humaine. « On » se tromperait, disait-il en 1836 dans la préface de sa » Logique y on se tromperait si l'on pensait que le savant » n'a de disposition que pour spéculer et ne tend pas. à » l'action ; le vrai sage est plus complet, plus conséquent » et plus un; ce qu'il estime, il le résout; ce qu'il ap- » prouve, il le tente ; et jamais son ^me n'est à ce point » divisée avec elle-même que de pensée et de foi elle » adhère à une fin, et qu'en pratique elle y répugne ; elle » passe au contraire sans effort et sans lutte du jugement » au dessein, de la proposition au ferme propos, de l'idée » au vouloir du bien. » Dans ssl Morale surtout, M. Damiron développe et recommande avec force cette union trop rare du savoir et de la vertu, cette harmonie si désirable de toutes nos facultés, qui seule produit en nous le beau moral et qui, par la pratique du bien, 'nous doit conduire à une existence bienheureuse. Il insiste sur la vie intérieure et sur le soin qu'un honnête homme doit d'abord

à son âme ; il veut que nous cherchions dans les objets de la nature la beauté en même temps que Tutilité, que nous pratiquions envers nos semblables lajustice et la bienveillance, qu'enfin nous rapportions à Dieu toutes nos actions, et il trace une analyse de la prière qui, pour être brève et peut-être même incomplète, n'en est pas moins très-belle et très-religieuse.

M. Damiron a donné dans ses différents ouvrages un rare exemple de probité intellectuelle. Il croyait de son devoir d'avertir lui-même le lecteur des défauts et des lacunes de ses écrits précédents ; il s'acquittait de ce devoir difficile avec sincérité et avec candeur. Il s'appliquait en même temps à se perfectionner, et l'on peut affirmer que chacun de ses livres marque un progrès dans le développement de sa pensée. Cela est vrai surtout de Y Essai sur Vhistoire de la philosophie en France au dix-septième siècle *, qui contient au fond les mêmes idées que le Cours de philosophie, mais qui, en les reproduisant sous une plus belle forme, atteste plus de maturité, de profondeur et d'élévation. On y remarque surtout une affirmation énergique, sans réserve, souvent éloquente, de la Création et de la Providence, et une savante réfutation de Spinoza, dont V Éthique est analysée, discutée et appréciée avec une consciencieuse et équitable sévérité. Partout dans ces deux volumes M. Damiron expose pour son propre compte et fortifie, par des arguments où le cœur a sa part aussi bien que la raison, les doctrines essentielles de Descartes et de Malebranche , de Bossuet,

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