‹ Dieu et la conscienceChapitre 51 sur 73 · I. Le Devoir, i" édiiion (la 9«édilion a paru en · texte numérisé non relu

I. Le Devoir, i" édiiion (la 9«édilion a paru en

portantes notions de la morale (p. 1), » tel est Ycbyet de ce livre, dont le titre seul eût attiré notre attention, alors même qu'elle n'aurait pas été éveillée par le brillant et légitime succès auquel nous assistons. Le nom de l'auteur offre aussi un bien vif attrait à ceux qui, comme nous, ont pu l'entendre à la Sorbonne, et à qui l'ancien professeur de la Faculté des lettres rappelle aujourd'hui ses nobles et éloquentes leçons.

Si l'on ne se proposait ici que de donner une idée générale du livre de M. Jules Simon, on pourrait, en se bornant au point de vue purement littéraire, indiquer le plan et les divisions de l'ouvrage, et faire ressortir par de nombreux exemples toutes les qualités de style qui s'y rencontrent; notre critique aurait lieu peut-être de s'exercer sur quelques concessions regrettables au goût du jour, ou sur le caractère un peu technique de certains détails. Mais nous aurions à citer en revanche plus d'une page où nous avons retrouvé, tel qu'il était dans notre vivant souvenir, l'interprète toujours si bien ifispiré de Platon. Nous aurions surtout à. montrer l'admirable simplicité d'un plan qui, sous ces quatre mots : la liberté, la passion^ Vidée, Y action, embrasse la science morale tout entière et la rend accessible à tous, en faisant comprendre aux moins habiles, par la seule table des matières, que l'instrument de tout devoir est pour nous dans notre libre arbitre, que les obstacles sont dans nos passions, que notre lumière est dans l'idée de la justice, et que c'est cette lumière qui doit diriger notre conduite dans toutes les circonstances de la vie. Si à cet éloge on ajoutait que les détails répondent à cette vue d'ensemble, que presque

partout la discussion la plus savante est mise sous la forme la plus simple, la plus naturelle, la plus agréable ou la plus éloquente, cela suffirait peut-être aux gens du monde, à ceux qui dans une lecture ne cherchent qu'un délassement pour leur esprit, un plaisir pour leur imagination.

.Mais les lecteurs sérieux, en voyant qu'il s'agit d'un traité de morale, se poseront sansxioute d'autres questions. D y a philQsophie et philosophie, et de nos jours surtout, il importe de savoir à qui Ton a affaire en ce genre. La génération dont nous faisons partie a vu à l'œuvre tant de doctrines fausses et dangereuses, qu'elle en a contracté, si je ne me trompe, une certaine défiance. Notre siècle n'ignore pas ses propres travers, ses maladies morales dont nous gémissons tous plus ou moins ; et lorsqu'un philosophe vient nous parler de nos devoirs, nous sommes assez disposés à nous enquérir si, par hasard, il ne donne pas lui-même dans quelqu'un des vices du temps, soit le socialisme avec ses folles tentations pour renouveler la moralité humaine, soit le positivisme qui ne voit que la terre, n'aime que les faits accomplis, met le droit dans la force et n'adore que le succès, soit encore cet athéisme, plus ridicule qu'odieux, qui prétend fonder une loi sans législateur. Oii puise-t-on les renseignements qu'on nous présente? Quel est le principe, quel est l'esprit de cette morale? Telles sont les questions que soulèvent nécessairement à notre époque un livre tel que celui que nous tenons entre nos mains, et si ce livre sort à son honneur de cette espèce d'examen, il nous parait mériter notre estime, ou mieux encore, notre respect.

L'auteur connaît aussi bien que nous les maux dont nous sommes travaillés, et il a à cœur d*y porter remède. Il est pénétré de cette vérité d'expérience que Tacite a exprimée en disant que dans les temps de révolution il est plus difficile de connaître son devoir que de l'accomplir après ravoir connu (p. 505-506). Il croit que « le moment est opportun pour parler aux hommes de leurs devoirs, quand le plus grand nombre paraît occupé seulement de son droit et se laisse entraîner à confondre son droit avec son intérêt (préf., p. 3). » 11 décrit à merveille cette école de prétendus 'réformateurs « qui absout et soutient, et légitime toutes les passions humaines, » qu'il n'y a pas en nous un vice qui, bien compris et bien employé, n'ait l'étoffe d'une vertu (p. 383, 384). »

Surtout, il s'élève avec force contre le positivisme, contre l'adoration du succès et du fait accompli, contre la distinction que nous voyons faire chaque jour entre une grande et une petite morale : « Le devoir, dit-il, est au-dessus de tout, de tous nos intérêts, de tous nos amours. Il n'y a pas deux devoirs, ni deux morales, ni deux façons d'interpréter le devoir. Ceux qui font appel aux circonstances, ou à leurs besoins, ou aux besoins de leurs proches... pour transgresser le devoir, ne connaissent pas le devoir... C'est un crime, c'est une impiété, c'est un sacrilège, que de distinguer une grande et une petite morale (p. 387). »

Au fond, la morale de M. Jules Simon n'est autre que celle du christianisme ; seulement il l'enseigne en philosophe et suivant une méthode toute philosophique. Respectueux pour la religion chrétienne, il se plaît à en faire

^*oge et lui rend cet hommage éclatant et sincère : « Il ^ îi un mot dans TÉvangile qui revient sans cesse, et MX:i'on devrait écrire à toutes les pages d'un livre de mo- ^Hle : « Aimez- vous les uns les autres ; car c'est la loi et ^^s prophètes (p. 393). » Tout, dans ce livre, est subordonné à ridée de Dieu, de son existence, de sa perfection et de sa sainteté inviolable. C'est de là, suivant l'auteur, que dérivent tous nos devoirs, et voici comment il établit ce principe.

S'il est une vérité première, nécessaire, universelle parmi les hommes, c'est que nous avons un devoir à accomplir. « On varie, on se trompe sur la justice ; mais il n'y en a pas moins une justice (p. 301). » D'où nous vient cette conviction précieuse? Où chercher la source de cette lumière qui se fait voir aux plus aveugles? Où la chercher, sinon en Celui qui est la lumière et la vérité? « La vérité, c'est Dieu même, » dit Bossuet d'après l'Écriture sainte. Cette pensée, que l'auteur a prise pour épigraphe d'un de ses chapitres les plus remarquables, résume toute une théorie de laraison, théorie ingénieuse et même profonde, quoiqu'elle laisse dans une complète obscurité l'origine de ces lois nécessaires qu'on appelle axiomes, et que l'auteur invoque en d'autres endroits de son livre, la justice étant éternelle, et n'étant ni un être par ellemême, ni un simple rapport entre des choses périssables, il reste qu'elle soit l'attribut de l'Être éternel, infini et parfait. Dieu est donc la substance de la justice (p. 326). a Dieu est comme une statue magnifique placée au centre d'avenues immenses. Quelque chemin que l'on prenne, on la voit toujours au bout. C'est la même statue, et ce-

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pendant, suivant la route qu'on a prise, on la voit sous des aspects différents (p. 349). » Ainsi, a les idées de la raison sont Dieu diversement aperçu (p. 326).» — <c Nous avons l'idée innée de Dieu, et nous n'en avonjs aucune autre (343). — Sans cette pensée de Dieu, cpii est la fin de nos pensées et de nos amours, il n'y aurait en nous ni principes ni règle, et nous serions plongés tout entiers dans le mouvement et dans le néant (p. 344). » Déjà, dans sa courte et vive préface^ l'auteur avait dit (p. 3) : « Personne ne se sacrifierait pour le devoir, si le devoir était d'institution humaine. On lui donne son repos, sa fortune, sa vie, parce qu'on reconnaît qu'il vient de Dieu. La jrfus irréfutable démonstration de l'existence de Dieu, c'est la vie et la mort d'un juste. »

En Dieu donc est la règle de la vie, et c'est au nom de la justice éternelle que l'auteur prétend nous enseigner nos devoirs envers nous-mêmes, envers nos semblables et envers Dieu lui-même. Un philosophe pourrait trouver à redire à cette partie du livre oii la science morale se trouve confondue à dessein avec le témoignage, quelque peu variable, de la conscience individuelle *. Mais en fait nous retrouvons ici nos principaux devoirs, retracés avec une parfaite vérité. Quelques-uns sont présentés avec une merveilleuse énergie. Il faut lire ce qui concerne l'éducation, la liberté de penser, la liberté de conscience, etc. 11 faut voir avec quelle sévérité est traité ce siècle, remarquable par « un mélange de prudence et d'imnioralité (p. 457). » L'auteur ne veut pas non plus de cette demi-

i. Voir plus haut, eh. i, p. (S et suivante^j.

I iistice que le inonde décore du nom de vertu. « C'est à tort qu'on se croit honnête homme, quand on a seulement le droit de dire, suivant le proverbe populaire, c[u'on n'a jamais fait de tort à personne (463). » Et cette pensée est développée plus loin avec une véritable éloquence (p. 466-467).

Nous aurions trop à faire, si nous entreprenions de citer ou même d'indiquer toutes les pages de ce livre où l'élévation, la vigueur des traits fiers et hardis, rappellent à chaque instant ce qu'il y a de plus beau dans le stoïcisme. Aussi bien notre philosophe,, de même que Kant, dont il procède en morale ainsi que toute l'école de M. Cousin, semble-t-il avoir une sorte de prédilection pour la mâle doctrine de Sénèque, d'Ëpictète et de Marc-Âurèle. Mais il n'admire point sans réserve leur sagesse orgueilleuse et stérile. « Le stoï<'.ien a beau se décerner à lui-même le titre de sage : il lui manque, pour le mériter, un Dieu et un cœur (p. 379). »

Où les philosophes sont embarrassés d'ordinaire, surtout de nos jours, c'est lorsqu'ils ont à s'expliquer sur nos obligations spéciales envers Dieu et sur la nature du culte que nous lui devons. Ici M. Jules Simon confesse, avec une kmable sincérité, l'insuffisance de la philosophie pour quiconque a le sentiment religieux (p. 487). Pourquoi faut-il que son livre donne sans nécessité de nouvelles preuves de cette impuissance? Pourquoi faqt-il qu'en nous entretenant de la prière, de sa douceur, de son efficacité même, il aboutisse à une véritable négation, en nous refusant le droit de demander à Dieu le secours de sa grâce (p. 493-494) ? J'ai beau chercher; je ne vois pas

en quoi la perfection divine s*oppose à ce qu'on l'invoque ^ji avec amour, avec confiance à la fois et avec résignation. « m Dans Toraison dominicale, dans ce divin modèle de toute ^^e prière, en même temps que nous adressons nos demandes ^^s

à notre Père céleste, ne lui disons-nous pas humble-

ment : « Que ta volonté soit faite ! »

Au reste, je l'ai déjà dit, l'auteur sent que Thomme a besoin de prier. Il sent et il nous fait sentir tout le prix de Tamour divin, on peut même dire qu'il en est pénétré. 11 a, lui du moins, « un Dieu et un cœur, » et c'est là qu'il puise ses inspirations. A Dieu et à sa conscience oii Dieu lui parle, il demande une règle ; à son cœur, il-M" Jl demande un mobile. C'est, en effet, une de ses assertions qui m'ont le plus frappé', et par laquelle l'auteur sépare de Kant *, qu'aucune idée, même celle de la justice, ne peut être pour nous un mobile efficace d'action,.«r -•» qu'à la condition de devenir un sentiment. Le sentimentrP^-^* est trop souvent banni des analyses de l'âme que nous^^ -*s donnent les philosophes ; on doit donc applaudir à cette^^^ tentative pour lui faire sa part ; seulement, il est permis^^'-^ de regretter les contradictions au moins apparentes quM= -*' en résultent, relativement à nos mobiles d'action.

Quoi qu'il en soit du nombre des mobiles qui se disputent notre préférence, il est certain qu'il y a lutte en nousmêmes, et que nous sommes partagés entre l'idée oi l'amour du devoir et les passions diftërentes ou contraires. Quel est le rôle de notre volonté en tout ceci L'homme ne fait-il qu'assister au combat qui se livr^ dans son propre cœur? EsL-il un instrument tout passif

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