CHAPITRE PREMIER
LES DEVOIRS DE l'HOMME ENVERS LUHMÊME *
Il n'est pas rare, quand on délibère sur une affaire de quelque importance, de se sentir partagé entre divers mobiles qui nous poussent en sens contraires, tels que le plaisir du moment, ou notre intérêt bien entendu, ou nos affections, ou la notion austère du devoir. Ces combats intérieurs nous sont connus à tous : c'est l'histoire de notre vie morale; nul ne songe à s'en étonner. Mais ce qui nous surprend et nous inquiète en ce genre, c'est lorsque, ayant le désir sincère de faire le bien, nous ne parvenons pas à démêler nettement notre ligne de conduite, parce que nous nous trouvons placés entre des devoirs différents et qui semblent s'exclure. A qui n'estil pas arrivé, par exemple, de ne savoir comment concilier la franchise avec la politesse, ou la libéralité envers des étrangers ou même envers des amis avec ce qu'un
t. Conférence faite aux ouvriers convalesccnls Je l'Asile impérial de Vincennes, en juillet 1866.
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père de famille doit à sa femme et à ses enfants, ou encore le devoir de ne pas mentir avec la délicatesse qui nous interdit de trahir un secret? Plus d un bon esprit, en pareille circonstance, se laisse aller à une impression de doute et de découragement ; et il est certain que, si ces conflits, si ces contradictions et cet antagonisme apparent entre nos différents devoirs étaient fondés sur la nature des choses, ils auraient de quoi nous troubler profondément. Mais si tous nos devoirs, soit envers Dieu, soit envers nousmêmes ou envers nos semblables, sont les applications d'un même principe, les parties d'un même tout et, pour ainsi dire, les branches d'un même arbre, comment admettre qu'ils s'excluent et se contredisent en réalité ? Or il est évident que toutes nos obligations, tous no devoirs proprement dits se rattachent à un premier devoir à une première obligation, qui est de faire le bien et d nous abstenir du mal. Leur racine étant la même, ils dé pendent les uns des autres et se complètent mutuelle ment. Leur intime liaison, leur accord esssentiel peuven nous échapper ; nous pouvons nous les représenter s combattant les uns les autres; mais, à vrai dire, il n'en es rien : ce prétendu combat n'existe que dans notre ima gination, et la réflexion dissipe aisément de telles erreurs — Nous en aurons une preuve aujourd'hui, dans l'étud que nous allons faire de nos devoirs envers nous-mêmes^
Avons-nous en effet des devoirs envers nous-mêmes*? On Ta contesté quelquefois, sous prétexte que cette?
expression, prise à la lettre, est obscure et incompréhensible. Et sans doute il serait étrange que Thomme fût réellement obligé envers lui-même, c'est-à-dire qu'il Eut tout à la fois celui qui doit et celui à qui il est dû, le débiteur et le créancier. Mais évidemment, lorsqu'on dit c^ue l'homme a des devoirs envers lui-même, on ne parle pas en toute rigueur. A parler avec exactitude, le I>ien seul oblige, et la loi de faire le bien est absolue et sans restriction : elle s'impose à nous partout et toujours, xnéme dans la solitude, et c'est en vertu de cette loi sou- 'veraine que nous sommes tenus d'accomplir certains «tctes qui se passent au dedans de nous, qui ne regardent ^t n'intéressent que nous et qui sont appelés pour cette xaison deyoirs envers nous-mêmes, comme par exemple de lutter contre nos mauvais penchants, de ne pas boire au delà de notre soif, de soigner notre santé et de profiter de tous les moyens et de toutes les occasions de nous instruire.
On insiste, et ce ne sont pas seulement des philosophes, c'est un peu tout le monde qui vient épiloguer sur ce sujet. Notre responsabilité nous pèse; nos devoirs nous gênent, et nous voudrions parfois nous en délivrer ou en diminuer le nombre, oubliant que c'est en cela précisément que consiste la beauté de la tâche confiée à l'homme ici-bas. Dans la société, plus un individu est élevé en dignité, plus aussi la charge qui lui est commise est lourde et compliquée. Il en est de même dans la création tout entière : la grandeur de l'homme, comparé à tous les êtres qui l'entourent, c'est d'avoir seul la notion du bien, c'est-à-dire de la volonté du créateur et du but excellent