‹ Dieu et la conscienceChapitre 55 sur 73 · DEVOIRS DE L^HOMME · texte numérisé non relu

DEVOIRS DE L^HOMME

même pour tout être qui serait détruit, sans avoir servi aux fins pour lesquelles il a été créé ; et le mal serait d'autant plus grand que cet être serait appelé à un but plus excellent. 1^'honime qui, sans y être autorisé par un devoir supérieur, s'arrête brusquement dans la carrière et met un terme à son existence, autant que cela est en lui, est donc en révolte contre l'ordre universel et contre la Providence. Il déserte son poste : car il avait des -devoirs à remplir envers l'humanité, envers la société et la famille, et il y renonce; il s'y dérobe sans en avoir le droit. Quand même il se croirait inutile aux autres, il ne lui serait pas permis d'anéantir, en sa propre personne, un être et des facultés qui n'ont pas encore produit tout le bien qu'on en pouvait attendre.

Vivre est donc pour nous un devoir. Ne pas attenter à notre propre existence, veiller même à notre conservation, voilà donc une première obligation, m$iis qui doit nous en faire pressentir d'autres et même de plus grandes. L'important pour l'homme n'est pas d'exister : qu'est-ce qui n'existe pas? Ce n'est pas même de vivre : les. animaux vivent aussi. Ce qui importe, c'est la manière de vivre : car il s'agit de vivre en homme.

Vivre, pour un homme, c'est penser, c'est aimer, c'est agir, c'est avancer et se perfectionner. Le progrès est sa loi, ou plutôt sa vie même. Pourquoi, en effet, a-t-il reçu ce sens du devoir, cette notion de l'idéal, ce désir invincible du meilleur en tout genre, qui ont été refusés aux animaux ? 11 est évident qu'ainsi doué, s'il ne visait pas à la perfection, l'homme manquerait à sa vocation, et cela est si vrai que, dès qu'il cesse

d'aller en avant, il recule ; il lui est impossible de rester au repos entre ce qu'il est et ce qu'il pourrait être : il faut qu'il s'élève toujours, sous peine de déchoir. Sa tâche propre et essentielle est de grandir sans cesse, jusqu'à ce qu'il ait réalisé toute la perfection dont la nature humaine est capable. Yoilà le prix qui est placé devant lui et qu'il doit conquérir. La vie ainsi comprise est belle et aimable jusque dans la plus misérable condition, et ne parait plus si rigoureuse.

La tâche est difficile et le but éloigné. Mais il nous a été donné, en vue de cette tâche et de cette fin excellente, une faculté précieuse par laquelle nous régnons sur nos pensées, nos sentiments et nos actions de toutes sortes. Cette faculté, ce pouvoir personnel, c'est la volonté, principe de toute libre activité et de toute force morale. Or, c'est ici qu'il s'agit d'être actif, d'être fort : car il y a beaucoup à lutter, beaucoup à travailler.

Travailler ! Ce mot vous est connu, et aussi lu chose qu'il exprime ; mais en comprenez-vous bien toute la beauté, toute la grandeur?

Le travail, dans son acception la plus large et la plus générale, comprend tout effort, tout acte, tout exercice, soit du corps, soit de l'âme, qui nous coûte plus ou moins, et où notre libre volonté intervient avec l'énergie qui lui est propre et sous sa responsabilité. Il est suivi ou accompagné de peine et de fatigue, mais qui passent ; il est accompagné aussi d'une joie et d'une satisfaction intime qui ne lui font jamais défaut : l'homme qui travaille sait qu'il est dans son rôle et qu'il fait son devoir. Le travail est, par excellence, la manifestation de la per-

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sonne humaine et Tinstrument de nos destinées. L'homme se sent si bien fait pour agir, qu'il ne peut se bien reposer d'un.travail qu'en lui en substituant un autre. Sa paresse est rarement inerte ; ses jeux sont des actes, auxquels il prend d'autant plus de plaisir qu'il s'y applique plus fortement. Son oisiveté même est toujours plus ou moins laborieuse, et quand on appelle un homme oisif, on veut simplement dire qu'il aurait mieux à faire que ce qu'il fait.

Les applications du travail sont très-nombreuses et trèsvariées. Par le travail l'homme se rend maître de son corps et de la nature extérieure. Par un autre travail il s'empare de ses propres facultés, les discipline, les corrige et les perfectionne. Par le travail enfin, soit des bras soit de l'esprit, il marque sa place dans le monde, en traduisant au dehors ses pensées, ses désirs, ses résolutions. Mais la première chose à faire est évidemment de veiller à ce que ces pensées soient justes, ces désirs légitimes, ces résolutions louables et vertueuses. Il faut donc employer, avant tout, notre volonté à nous rendre aussi bons que possible. C'est ce travail tout intime et moral que nous allons étudier et décrire.

Tout homme qui entreprend une œuvre de longtie haleine doit chercher, avant tout, à se faire une idée exacte du but qu'il poursuit. Or de quoi est-il ici question? Il s'agit de réaliser toute la perfection compatible avec notre nature et pour cela de nous corriger et de nous refeil*e, pour ainsi dire, en refaisant notre éducation et notre caractère. Il s'agit du but idéal de notre existence ; c'est l'œuvre de toute la vie que nous essayons de définir.

EiNV£BS LUI-MJSUB. 4^-

Pour nous en rendre compte, il faut d'abord nous connaître nous-mêmes, étudier nos aptitudes, nos qualités et nos défauts, naturels ou acquis. Nous avons un corps et une âme, des facultés animales et des facultés humaixies. Il faut les passer en revue, en voir le fort et le faible, puis les cultiver de manière à les rendre propres à toutes les tins auxquelles nous pouvons être appelés. Si Dieu nous a accordé quelque privilège, quelque talent particulier, c'est pour nous une indication assez claire : nous avons le devoir strict de le développer et d'en tirer parti.' Mais nous ne devons pour cela négliger aucune de nos facultés; nous^vons, à leur égard, le double devoir de conservation et de perfectionnement qui est la loi de tout notre être.

Considérons en premier lieu le corps et la vie ani-r maie.

Il y a trois manières de violer, à l'égard du corps, le devoir de conservation : le suicide proprement dit, dont nous avons déjà parlé; puis la mutilation ou suicide partiel, condamnable aussi comme destruction d'un*de ces outils que nous avons reçus de la nature et sans lesquels tous les autres instruments nous seraient inutiles ; enfin la dégradation ou l'affaiblissement qui résulte d'un défaut de soin oud^exercice, suivant cette loi que je vous signalais tout à l'heure et en vertu de laquelle celui qui n'avance pas recule. 11 ne suffit pas de ne pas porter la main sur notre propre corps pour le détruire ou le mutiler : il faut, par l'exercice, y entretenir et y développer la santé, la vigueur et même la beauté, je veux dire une disposition barmonieuse des parties doul il se compose

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et qui sont les instruments de la vie, du mouvement, de la parole et, en partie, de la connaissance. Notre attention ici doit se porter sur nos organes les plus essentiels : d'un côté ceux qui, comme le cœur, Testomac, le cerveau, sont d'une utilité générale et de tous les instants ; de Tautre, ceux qui ont une importance spéciale pour le travail manuel du maçon, du charpentier ou du forgeron, les yeux pour le peintre, le graveur, le compositeur et réçrivain, l'oreille et les doigts pour le musicien.

Le travail, l'hygiène et l'exercice régulier sont les nioyens les plus efficaces de conserver et d'entretenir le corps en force et en santé, pour le service raisonnable que nous en devons tirer.

L'homme n'est pas toujours maître de choisir la carrière, l'industrie, le métier ou l'occupation qui doit lui assurer le pain quotidien ; il doit prendre le travail qui se présente, en attendant qu'il ait le choix, et, lorsqu'il peut faire ce choix, il doit alors se décider d'après ses aptitudes bien constatées, soit pour le corps, soit pour l'espriî. Tout travail honnête a sa dignité à ce point de vue : car il s'agit de se suffire, de n'être pas à charge aux autres, de pouvoir même au besoin leur venir en aide.

Le travailleur sérieux et prévoyant aura soin d'observer les règles de l'hygiène et de se donner ces précieuses habitudes de propreté, de sobriété et de régime qui préviennent les maladies, entretiennent la santé et, en modérant les besoins, ôtent jusqu'au souci de ne point gagner assez.

Il n'oubliera point non plus ces exercices modérés delà gymnastique qui fortifient les plus faibles et donnent aux

lus robustes, avec la conscience de leur force, des oranes plus souples et plus adroits. Cela n*est pas vrai Bulement du soldat, qui devient ainsi capable de suporter les fatigues d*une campagne ; cela est vrai de toutes îs carrières, de toutes les professions oii il est besoin de )rce et d'adresse. L'exercice donne au chanteur et à avocat une voix puissante et flexible, le sculpteur et le eintre ont autant à gagner que Thomme de peine ou le laçon à savoir se servir de leurs mains et de leurs autres rganes. .

J'ai hâte d'arriver à la meilleure partie de nous-mêmes, celle que nous devons soigner avant tout, puisque c'est le qui fait de nous des hommespar la pensée, par le senment, par la moralité. Si nous croyons devoir faire quelle chose pour ce qui représente en nous la nature animale, )inbien ne devons-nous pas nous appliquer davantage à >nserver et à développer en nous l'humanité, l'homme itellectuelet moral. C'est ici surtout. qu'il importe de ne en laisser périr ou se dégrader par notre faute ; ces no- .es facultés de l'esprit et du cœur méritent, par-dessus •ut, notre intérêt et notre sollicitude. C'est ici que la paîsse est surtoutcondamnable,quoique le travail, il fauteil >nvenir, ait ses difficultés ; mais n'a-t il pas aussi ses joies t ses récompenses ? Un grand écrivain a mis cette pensée n lumière au moyen d'une? comparaison ingénieuse et rappante. Un athlète fameux chez les Grecs, nommé

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Milon de Crotone, était doué d'une force extraordinaire, qu'il avait encore accrue par l'exercice, au point de pouvoir terrasser un lion, ou encore soutenir, par la force de son bras, la voûte d'une grotte qui menaçait en tombant d'écraser ses amis, et qui s'écroula en effet avec un grand fracas après qu'ils furent sortis, grâce à la vigueur de leur compagnon. Dans le même temps vivait Pythagore, grand philosophe, mathématicien et astronon^e, dont le nom est connu de tous ceux qui savent calculer, et qui, à une époque oii les sciences étaient bien peu avancées, eut la gloire de soupçonner et d'enseigner le premier, contrairement aux apparences, que ce n'est pas le soleil et le ciel entier qui tournent autour de la terre, comme on est d'abord tenté de le croire, mais que ce mouvement apparent n'est qu'un effet du mouvement réel, quoique insensible pour nous, de la terre tournant sur elle-même et présentant successivëhient toutes ses faces aux rayons du soleil et des autres astres. Eh bien! s'écrie Cicéron, qui hésitait entre ces deux- destinées ? A la force de Milon de Crotone tuant un bœuf d'un coup de poing et l'emportant sur ses épaules pour aller dîner à une grande distance de là, qui ne préférerait la sagesse de Pythagore étudiant la marche des astres dans les cieux, et découvrant par la puissance de son génie le véritable système du monde? Voilà une image de la supériorité des exei^cices de l'âme siur ceux du corps ; et, sans être un Pythagore, chacun de nous peut se faire une idée de la grandeur de sa tâche, lorsqu'il entreprend de diriger et de cultiver son intelligence pour acquérir l'art et la science, l'instruction, le bon sens, la prudence. L'exercice et l'habitude peuvent

ENVERS LUI-MÊME. SiVS

beaucoup, nous le savons tous, pour accroître la portée et la délicatesse de la vue, du toucher et de tous ces nwyens de connaître qu'on appelle les sens. Ils ne sont pas moins puissants pour perfectionner la mémoire, cette gardienne plus ou moins vigilante de nos connaissances acquises ; celui qui la néglige la voit décliner peu à peu et ne saurait plus se fier à elle. L'imagination, qui embellit la vie du plus pauvre et du plus misérable ; le raisonnement, ce puissant instrument de science ; la raison, cette lumière de nos jugements ; la conscience, cette lumière de nôtre conduite, réclament de notre part une culture assidue, par laquelle seule nous pouvons les perfectionner, en étendant sans cesse le cercle de nos connaissances.

Mais, pour tout ce beau et fructueux travail de la pensée, il faut être soutenu par l'amour de la vérité, il faut »*étre voué à son service et lui avoir consacré son âme. Lussi le mensonge est-il une des plus grandes fautes que lous puissions commettre contre nous-mêmes ; et je ne larle pas seulement ici du mensonge extérieur, ou des liscours par lesquels un homme essaie d'en tromper un utre : je parle.surtout de la disposition intérieure de celui [uî est prêt à trahir la vérité et à qui, avant même qu'il it ouvert la bouche, sa conscience peut déjà dire : « Tu aens, tu as menti I » Ainsi compris, le mensonge est dérradant pour celui qui le commet : c'est un poison funeste >our rintelligence et une souillure pour l'âme où devrait •égner l'amour de la vérité, et qui trahit lâchement ses plus nobles intérêts.

Après l'intelligence le cœur, après la pensée le sentiment. La nature a mis dans l'homme un certain nombre

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d'inclinations destinées à le diriger, à le stimuler, à lui indiquer du moins ce qui lui est utile ou' nuisible. De là naissent des affections, légitimes dans leur principe, sinon toujours dans Tusage que nous en faisons. C'est de ces affections et de ces inclinations que dépend notre bonheur ou notre malheur. 11 nous importe donc grandement, et c'est notre devoir à leur égard de cultiver nos inclinations naturelles et d'en sur\'eiller avec soin le développement dans nos âmes.

Avant tout, défendons-nous d'une apathie qui serait contraire à la raison, à la conscience et à nos meilleurs instincts. Être insensible à ce qui arrive de bon ou de mauvais à nous ou aux autres, être sans pitiéj sans larmes pour le malheur, sans entrailles pour nos proches, ce serait tomber au-dessous de l'homme, et non nous élever au-dessus, comme l'essayait autrefois une fausse sagesse, dont La Fontaine s'est agréablement moqué, en la personnifiant daijs le Philosophe Scythe qui, ayant vu dans ses voyages les heureux effets de la taille des arbres, lorsqu'il est de retour dans son pays, conseille à tous et pratique pour son compte a un universel abatis. » Bientôt, comme on devait s'y attendre,

... Tout languit, tout meurt. Ce Scythe exprime bien Uq indiscret stoïcien :

Celui-ci retranciie de Tâme ^ Désirs et passions, ie bon et le mauvais, Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre du telles gens, quant à moi je récîume : Ils oient de nos cœurs le principal ressort; Ils font cesser de vivre avant que Ton boil mort.

Le poëte a raison : ne rougissons pas de savoir aimer.

lien ne convient mieux à un homme que de goûter tout ce ui est bon, d'admirer tout ce qui est beau, de déployer

la fois dans ses affections la tendresse et l'énergie.

De nos inclinations, les unes se rapportent à nouslêmes, les autres nous poussent vers la nature, vers nos 3mblables et vers Dieu. Toutes ont pour destination éviente de nous rendre heureux, à des degrés divers , en ous procurant tour "k tour le bien-être physique et ce Len-être moral qui mérite mieux le nom de bonheur. Il e nous est donc pas interdit de rechercher l'un et l'au- •e, pourvu que nous sachions toujours subordonner le remîer au second et que nous nous attachions de préirence aux joies les plus nobles et les plus pures.

S'agit-il de réaliser le bien-être dans la mesure permise ar la loi morale : le plus sûr moyen est de ne rien détruire Q nous et de ne rien exagérer, mais de mettre à sa place hacune de nos inclinations. En donnant satisfaction aux ppétits qui tendent à notre conservation, il faut les réler, et puisqu'on est un homme et non un animal, il faut pp rendre à se contenter de peu ; il faut se défendre contre abrutissement de l'ivresse , contre l'hébétement de la ourmandise, contre les plaisirs dégradants de l'impureté t du dérèglement. Qu'on y pense bien : la règle et la meure ne préservent pas seulement d'une déchéance moale ; grâce à elles, on est moins vite blasé sur ces jouisances inférieures dont se compose le bien-être physique. Jnjour, devant Socrate, quelqu'un se plaignait de mander sans plaisir. « 11 y a un remède à ta maladie, » lui dit e philosophe ; « c'est de manger moins. » S'il est contraire à la dignité d'user avec excès de cette sorte de plai-

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sirs, il y a quelque chose d'odieux à se créer des besoins factices, qu'on ajoute à ceux de la nature. La raison commande à ceux qui l' écoutent de restreindre autant que possible cette rançon payée à la vie animale par la nature humaine.

La même mesure doit être appliquée à ces autres inclinations, qui tendent à notre bien-être sans nOus assujettir aiA corps, telles que le désir de posséder et l'amour— propre. Le désir de posséder, mal réglé, enfanle le luxe^ Tavarice, l'envie et l'esprit de révolte. « On parle souvent^ dit Aristote, de niveler les propriétés ; il serait plus urgent de niveler les désirs. » Il faut réprimer de même l'orgueil, la vanité, la colère qui tient toujours à l'amour— propre. Si l'on y pensait bien , on se trouverait ridicule de ne pouvoir dominer un mouvement de colère ; et, comme cela arrive surtout à ceux qui ont à leur usage une grande force musculaire, laissez-moi vous citer le mot d'un Turc qui voyait un de ses camarades en proie à une violente fureur : « Quoi, s'écria-t-il, tu peux por ter mille livres pesant, et tu ne sais pas porter une injure 1 »

L'homme sage, en même temps qu'il combat les excès de Tamour-propre, s'efforce de tirer parti de ce penchant naturel, en tournant son ambition vers des objets légitimes. Il sait qu'il y a une ambition louable , celle de la vertu, et il ne veut du bonheur qu'avec le bien. Aussi élève-t-il son cœur avec ses pensées et recherche-t-il le bien-être moral de préférence au bien-être physique.

L'amour de la nature, la sympathie pour tous les êtres qui nous entourent nous font déjà connaître des plaisirs

[ont nous ne sommes plus le centre, et où nous pouvons léjà nous oublier un peu nous-mêmes.

Nous trouvons une source plus riche et plus féconde en dies désintéressées <lans les affections qui nous unissent* L nos semblables , à nos parents et à nos proches , à nos umis, à nos bienfaiteurs, à nos concitoyens , à Thumanké out entière. La partie la plus solide peut-être du bonleur ici-bas consiste à cultiver ces sentiments généreux, jni rendent faciles tous les dévouements.

Mais il ne faut pas que la famille et la patrie elle-même nous fassent oublier ces grandes et nobles inclinations, qui nous inspirent le goût de tout ce qui^st beau, Tamour de la vérité, le culte du bien et ce besoin de justice parfaite et de sainteté, qui est le fondement naturel de la religion dans nos âmes ^. Donnons à ces sublimes aspirations les aliments qui sont nécessaires pour entretenir en nous leur pure et bienfaisante influence.

L*âme, en effet, comme le corps, a besoin d'aliments, mais d'une nature fort supérieure. J'appelle de ce nom les bons entretiens et les lectures'saines, les pensées justes et élevées, les sentiments honnêtes et par-dessus tout les bonnes actions, qui font naître peu à peu cette habitude de penser, d'aimer et de vouloir le bien qu'on appelle vertu, de même qu'on appelle vice l'habitude du mal.

C'est ici notre œuvre par excellence, celle qui, sur la

1. Sur la vraie nature du sentiment religieux, voir pins loin le moreeau intitulé: Conclusion,

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double base d'une intelligence éclairée et d'un cœur bien réglé, édifie la moralité humaine. Lorsque, en effet, nous avons appris à connaître et à aimer le bien, il nous reste à le vouloir, c'est-à-dire à le réaliser par de libres efforts, au moyen de cette force morale que tout homme possède naturellement en une certaine mesure, mais qui peut s'accroître elle-même et se perfectionner.

La grande perfection de la volonté, la plus haute moralité pour l'homme, consiste à vouloir le bien pour le bien et avec la conviction que c'est là notre devoir. Il faut donc nous attacher avec un soin jaloux à fortifier en nous-mêmes cette précieuse conviction, afin d'y puiser le courage et le ressort dont nous avons besoin pour y conformer toujours notre conduite. Mais il faut surtout que la volonté raisonnable, éclairée par la notion du devoir, soit maîtresse chez elle, et que tout lui soit soumis en nous, le corps et l'âme, l'esprit et le cœur, nos désirs, nos inclinations et nos passions, aussi bien que nos pensées. Être maître de soi est donc le devoir le plus essentiel ; car c'est la condition sans laquelle toutes les autres prescriptions de la morale seraient inexécutables. Aussi les moralistes anciens et modernes nous recommandent-ils avec une singulière insistance de nous rendre maîtres de nous-mêmes. C'est par le gouvernement de soi-même que l'homme est vraiment fort, je veux dire par la libre disposition de toutes les ressources de sa nature, de toutes ses facultés, de tous ses moyens d'action, natur^els ou acquis. Or il apprend à se gouverner, à se posséder, à être libre et fort, tantôt en exerçant et en domptant son corps et par lui la nature extérieure, tantôt en dirigeant

«t en cultivant son intelligence, tantôt en résistant à ses passions. Écoutez Salomon dans le livre des Proverbes (XVI, 32) : « Celui qui est lent à la colère, dit-il, vaut mieux que l'homme fort, et celui qui est maître de son cœur vaut mieux que celui qui prend des villes. »

L'homme vraiment digne de ce nom, qui veut ranger au devoir toutes les puissances de son être, rencontre en lui deux adversaires également redoutables : le plaisir avec ses séductions, ses ivresses et ses espérances, et la douleur avec ses craintes, ses défaillances et ses désespoirs. Un double effort, une double victoire est donc nécessaire à quiconque veut se commander à soi-même. Il lui faut d'une part lutter contre le plaisir et l'attrait du plaisir ; s'abstenir de tous les actes mauvais, alors même que la nature semble l'y inviter par la jouissance qui y ei^ attachée; savoir mépriser, par exemple, les joies cruelles de la vengeance; pouvoir, comme Socrate, sortir de table ayant faim ; sacrifier, s'il le faut, aux affaires sérieuses, aux devoirs de la vie son repos, son temps, son bien-être. Voilà le premier travail et le premier combat : le fruit de la victoire est cette vertu précieuse qu'on appelle la tempérance, en prenant ce mot dans son sens le plus large. D'autre part il faut résister à la douleur, ne redouter aucune fatigue, aucune privation, aucun malheur, affronter les dangers, braver même la mort, dès qu'il s'agit d'un devoir : tel est le vrai courage, également éloigné de l'extrême prudence et d'une folle témérité. Le vrai courage est celui qui connaît le danger, qui s'en rend compte et même, sans le craindre, calcule les moyens de le surmonter. La conliance qui en est une

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partie essentielle, peut être accrue par riqstniction. Les plus braves soldats se sentent plus braves encore, lorsque les découvertes de la science ou de l'industrie ont perfectionné leur armement. Les canons rayés n'ont pas nui sans doute à la victoire de Solferino, ni les fusils à aiguille à celle de Sadowa.

La tempérance et le courage sont les deux aspects de laforce morale. Ces deux vertus semblent donc faites pouf aller ensemble, et pourtant il est assez rare qu'on les possède toutes les deux. La nature y peut beaucoup, surtout, pour le courage ; mais l'exercice et la réflexion y sont, toujours requises. Le plus souvent, lorsqu'on parle de courage, on a en vue le courage militaire, le plus brillant

de tous et le plus populaire, mais qui est loin d'être le seul. Lorsque Épictète, esclave de naissance, sage et fort par son éducation morale, dit à un maître barbare qui le frappe : « Prends garde, tu vas me casser la jambe, » et lorsque l'accident prévu a eu lieu, ajoute sans sourciller : « Je t'avais bien dit que tu me casserais la jambe, » tout le monde reconifiiît et admire la force d'àme de cet impassible stoïcien. Lorsque, au i®' prairial 4795, Boissy d'Anglas, présidant la Convention nationale, puise dans sa foi de chrétien en même temps que dans son patriotisme la force nécessaire pour opposer, pendant six heures, aux menaces de mort, aux insultes et aux fureurs d'une multitude ennemie des lois, un visage calme, un silence indigné, une attitude qui témoigne de son indomptable fermeté et qui épargne à la France une seconde Terreur, les his— toriens qui rapportent cette scène horrible et grandiose, s'inclinent avec respect devant ce modèle trop rare du

courage civil, capable de résister en face à la plus redoutable des tyrannies, celle d*un peuple enivré de sa souveraineté.

Les philosophes stoïciens qui, dans Tantiquité, prêchaient la tempérance et le courage, les résument volontiers en ces deux préceptes : Supporte, abstiens-toi, et ils se vantaient par là de surmonter le besoin et la douleur, et de se suffire à eux-mêmes, ce qui était à leurs yeux le comble de la sagesse et de la perfection. Cependant ces deux vertus, telles qu'ils les comprenaient, laissaient quelque chose à désirer. Leur tempérance n'était pas sans exagération, et rappelait celle des cyniques, détruisant ce qu'il s'agissait seulement dérégler, s'abstenant tout à fait là où il suffisait d'éviter l'abus. Quant à leur courage, il avait un caractère trop négatif : il se composait de patience et, replié sur lui-même, il semblait exclure l'ardeur du sentiment et ces élans généreux qu'un d'Assas porte dans le dévouement, Et puis, il est beau de vouloir se suffire à soi-même; mais, à moins de pousser l'orgueil jusqu'à la folie, on ne saurait se dissimuler que, pour le \noral comme pour le physique, l'homme a besoin d'être plus ou moins favorisé par les circonstances et qu'il ne peut tout faire par lui-même. Il lui faut le secours de la nature, de ses semblables et de la Providence : c'est grâce à ce triple secours que son travail le conduit au but désiré.

Tout travail atteint-il en effet son but, et nos efforts pour réaliser la perfection morale ne sont-ils pas de ceux qui aboutissent à un mécompte? Permettez- moi, pour répondre à cette question, de vous citer une allégorie que

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J'emprunte à la Grèce. Les Grecs, vous le savez, personnifiaient dans Hercule la force morale. Or ils racontaient que ce héros, au sortir de Tadolescence, délibérant sur la route qu'il devait suivre, vit venir à lui, sous la figure de deux femmes d'une grande beauté, la Mollesse et la- Vertu, également désireuses de le compter parmi leur sectateurs. La Mollesse, armée de toutes ses séductions, voulait entraîner le jeune homme dans une vie de plaisirs, de bien-être et d'oisiveté, offrant de le conduire a bonheur par une route facile cl agréable. La Vertu, deso

côté, lui montrant un chemin étroit et malaisé, l'invitai au travail, au sacrifice, à une vie de luttes et d'efforts hé — roïques ; mais elle lui faisait entrevoir, au terme de la car — rière, une immortalité bienheureuse et sans remords- Hercule, obéissant aux plus nobles instincts de sa nature., suivit sans hésiter les conseils de la Vertu, et vous savez par quels travaux la mythologie lui fait conquérir le ciel et les honneurs divins. Certes je ne saurais vous le proposer pour modèle en tout point; mais cette fable en elle— même est fort belle, et Ton en peut accepter la donnée générale, en y ajoutant les lumières d'une civilisation et d'une religion meilleures.

il est bien vrai en effet qu'une joie pure est attachée au. devoir accompli ; il est vrai que, tôt ou tard, nos efforts vers le bien sont couronnés de succès en ce sens qu'il se forme en vous des habitudes vertueuses qui sont commo des étapes vers la perfection morale. La tempérance, lo courage et la sagesse sont accordés à ceux qui pratiquent le devoir dans leur for intérieur et vis-à-vis d'eux-mêmes; la justice établit sa demeure chez celui qui rend fidèle-

ment aux autres hommes ce qui leur est dû ; et s'il n'oublie pas ce qu'il doit à Dieu, la piété et la charité viennent couronner l'édifice vivant de sa moralité, de sa dignité, de sa noble persévérance dans l'amour du bien. Le respect de soi-même, l'approbation d'une conscience purifiée, l'union intime avec Celui qui seul peut donner la joie et la paix, tels sont les éléments d'un bonheur inconnu au vice et dont l'homme vertueux Jouira d'autant mieux qu'il en sera l'auteur avec Dieu, et qu'il le devra en grande partie à son propre travail.

Tel est l'idéal auquel tout homme est appelé, qu'il peut, sinon réaliser, au moins entrevoir et poursuivre toujours, soit dans la société, soit dans la solitude, et dont la seule pensée est capable de le consoler et de le réjouir au milieu même de la souffrance et de la misère.

En résumé, nous ne saurions douter de la réalité des devoirs de l'homme envers lui-même , et nous en connaissons à présent la nature et l'importance.

La force morale, qui est la fonction essentielle d'un être intelligent et libre, a de quoi s'exercer au dedans de nous, puisqu'elle y rencontre du bien à faire, du mal à éviter ou à combattre. Le double but à poursuivre, dans cette sphère restreinte d'action, c'est de nous conserver et de nous perfectionner. Il serait insensé de négliger tant et de si nobles facultés qui font de nous des hommes; mais il y aurait sacrilège à les profaner et à les avilir. Nous devons donc établir en nous le gouvernement de la force morale, élevée au rang et à la dignité de vertu sous la double forme de la tempérance et du courage, afin de développer par son moyen nos capacités naturel-

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les, en mettant chacune à sa place, et afin de réaliser dans notre âme cet ordre parfait dont Thabitude et la possession feraient de nous des sages, si la sagesse était de ce monde.

Maintenant veuillez, je vous prie, vous rappeler la question qui se présentait au début de cet entretien.

Nous nous demandions si les devoirs de Thomme envers lui-même intéressent (Ai non ses semblables et s'ils ont quelque rapport avec ses autres devoirs? Cette question, si je ne me trompe, doit vous sembler résolue. N*est-il pas certain que Thomme qui a contracté Thabitude de pratiquer le bien pour son compte et dans son particulier, sera mieux préparé à être un bon citoyen que celui qui aura pris des habitudes contraires ou qui aura négligé la culture de son âme?

Oui, vous, qui que voUs soyez, qui avez mis en pratique vos devoirs envers vous-même et qui, vous appliquant au gouvernement de vos facultés, en fortifiant vos membres par Texercice, en étendant vos connaissances, en purifiant votre cœur, vous vous reprochiez peut-rêtre de trop vous absorber en vous-même et de négliger tout le reste, détrompez- vous : vous vous êtes, au contraire, merveilleusement préparé à faire votre devoir dans la famille, dans la société, envers tous les hommes, envers Dieu même.

Vous pensiez n'être utile qu'à vous-même, et vous allez l'être aux autres. Et d'abord vous allez fonder une famille: qui en serait plus digne que vous? Celle à qui vous offrirez votre amour pourra l'accepter avec fierté: car vous êtes un homme digne de ce nom, une âme belle

et forte, et vos enfants ne recevront de vous que de bons exemples. Vous apporterez aussi dans la société un élément d'ordre, de justice et de progrès, une force utile et bienfaisante, puisque vous y arriverez plein de sympathie pour tous, décidé à respecter leurs droits comme à faire respecter les vôtres. Vous serez utile à Thumanité ellemême : car vous^ lui ferez honneur et, dans votre sphère d'action, vous contribuerez à ses progrès, non par des paroles et des théories en Tair, mais par des actes, par la sainte contagion du bien accompli. Enfin vous aurez rendu à Dieu le plus bel hommage, le plus digne de lui et le plus conforme à ses propres desseins sur l'homme, si, après une carrière honorablement remplie, après des luttes oii vous n'aurez pas imploré en vain son secours, vous vous trouvez en état, grâce à vos efforts et à vos prières, de lui rendre votre âme meilleure que vous ne l'aviez reçue.

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