Avanl-propos, p. ii
SI50 Dl Là rAMILU.
c'est une fiUe, elle se marie ; et les parents, tranquilles sur le sort de leur enfant, heureux de se voir récompensés de leurs labeurs et de leurs sacrifices, goûtent en paix le repos de la vieillesse; et en voyant grandir autour d'eux de nouvelles générations dont ils sont la souche, iU retrouvent quelque chose des premières émotions de leurs premiers beaux jours... Voilà l'image de la funille, telle qu'elle devrait être. Mais, hélas I combien une telle destinée est rare et par combien de côtés ne fiût^^elie pas défaut? Tantôt c'est le jeune enfant à peine né qui, après avoir donné à sa mère le premier parfhm de son premier sourire, s'évanouit et rentre dans la terre d'où il est sorti; tantôt c'est la jeune fille, née pour la récréation des yeux et l'épanouissement du cœur, qui est enlevée dans la fleur de sa beauté ; tantôt c'est la jeune mère qui est arrachée à ses jeunes enfants, à peine sevrés de son lait et de ses premières caresses ; tantôt c'est le jew père qui. en mourant, emporte avec lui le pain et la vi< de la famille ; tantôt enfin, car tous les malheurs l'imagination peut concevoir, la réalité nous les offire c'est le père et la mère qui, disparaissant l'un et l!autre laissent la famille misérablement décapitée. Quel sujet d( réflexions!... »
11 est difficile de mieux sentir et de mieux peindre 1 joies et les épreuves de la famille, c'est-à-dire le le plus pur et le comble du malheur dans la conditio humaine. En arrêtant sa pensée sur ces séparations qu: emportent quelquefois la meilleure part de nous-mômes l'auteur se pose, après bien d'autres, le problème de l . douleur et de la souffrance, et il le résout en philosoph
spiritualifite, presqijuç en stoïcien, aflfinnant sans hésiter que la douleur n'est p93 un mal, puisqu'elle est toujours une expiation ou un averti$s^[nent. Langage altère et clont la force contraste heureusement avec la morale e^Téminée du monde où nous vivons 1 Mais réloqu^Eit pro^ jesseur ne rompt pas toujours ainsi en visière à ses coq-^ tooiporains, il entre plus d'une fois en accommodement avec eux ; et, pour dire toute notre pensée, il nous est impossible de le suivre toujours dans cette voie.
Il est bon, sans doute, de n'être pas a un de ces détracteurs systématiques de notre temps, qui croient tout perdu , exagèrent nos vices , embellissent l'image du passé pour nous faire horreur de nous-mêmes, s'appe-r sentissent enfin sur le mal, et ferment les yeux sur le ^faien. » Il faut même, ainsi que le dit M. Janet, « aimer son siècle comme on aime sa patrie, avec ses feiblesses ei ses fautes. » D'accord ; mais on ne doit pas se faire illusioir : car, s'il est des illusions légitimes et nécessaires, comme on nous l'a montré avec esprit, même avec sentissent ^, ce n'est pas sur la nature du bien que nous devons poursuivre, et qui est le but suprême assigné à nos efforts. Que le siècle où nous vivons ait ses beaux côtés, ce n'est pas nous qui le nierons; mais comment ne pas reconnaître qu'il manque en général d'élévation daps les idées, de noblesse dans les sentiments, de sévérité dans les principes, d'énergie dans la conduite, et que, préoccupé outre mesure du bien-être et du positif de la vie, ii lait trop bon marché du reste?
L'auteur, on le sait bien, se fait une plus haute idée de ^^Me rame humaine et de sa vocation; mais c'est pour cela .^^la même qu'on s'étonne de le voir s'étendre si complaisam- — ^ment sur les soins du ménage et sur d'autres sujets par -:B:-ir trop accessoires, tandis qu'il laisse dans l'ombre les «^«s questions les plus considérables. On se demande si de ^^e
mauvais romans, bâtis sur quelques difiérences de ca-
ractère et d'humeur entre les époux, méritent qu'on les .^s^s
réfute autrement que par un mot de mépris. Est-il be
soin d'établir si longuement l'autorité naturelle et incontestable du mari, du père de famille? D'un autre côté, lorsqu*il s'agit de parler à la jeunesse de ses devoirs, pourquoi ces ménagement3 excessifs, poujrquoi cette morale vague et indécise ^, cpii aime le bien, et qui cependant semble parfois permettre le mal, ou qui ne le condamne pas sans réserve? Pour nous, nous voyons de fâcheuses concessions à l'esprit du temps. Nous lisons avec un vrai plaisir les descriptions de M. Janet; nous suivons ses analyses avec un vif intérêt; mais nous voudrions plus d'élévation, une notion plus claire, un sentiment plus prononcé de l'idéal. L'absence d'idéal, tel est à nos yeux le principal défaut de l'ouvrage. De là sa regrettable faiblesse sur deux points essentiels : d'une part, l'éducation des enfants, surtout de la j.eune fille ; de l'autre, l'union des époux, union dont il semble que la passion soit le seul aUment, en sorte que, si nous avons bien compris l'auteur, les époux doivent éviter de se trop connaître I Je n'exagère pas : comment iuter-
prêter autrement ce long passage * où Ton nous montre la nécessité « d'heureuses distractions qui enlèvent pour quelque temps le mari et la femme... à la clairvoyance dangereuse de Tintimité ? » Certes, voilà du moins une phrase malheureuse et que le lecteur voudrait pouvoir effacer. Quoi 1 vous nous vantiez tout à Theure le choix, la réflexion, Texamen qui doivent préparer l'union conjugale, et maintenant vous admettez que plus on connaîtra cette compagne à qui Ton s'est lié pour la vie et pour l'éternité, plus on sera expose à je ne sais quel danger résultant de cette clairvoyance I C'est donc ainsi que vous vous représentez cette précieuse intimité de deux âmes* qui savent, hélas! de quoi elles sont faites, mais qui, éclairées par une mutuelle sollicitude, travaillent ensemble à se rendre meilleures et plus dignes du ciel I Mais qui songe aujourd'hui à la sainteté ? C'est déjà beaucoup d'être honnête : quant -aux grandes raisons qui nous en font un devoir, on ne s'en soucie guère, et l'on s'imagine que, pour oublier Dieu et la religion, on ne cessera pas d'être juste et charitable, comme si la vertu pouvait manquer impunément de principe et comme si la vraie charité pouvait être séparée de Celui qui est charité ?
Faut-il encore attribuer à cette extrême indulgence pour les travers de notre g^ération l'absence complète de l'idée religieuse dans tout l'ouvrage? Je ne parle pas de l'idée de Dieu, qui est plus d'une fois invoquée, et en particulier dans le dernier chapitre ; je veux parler du
oulte de famille et des croyances positive!^ sans lesquelles les parents vont au hasard et ne peuvent rien fonder. Les bienfaits de la prière en commun, rhumilité, l'union, la douceur, Tesprit de support, un sentiment vivant du devoûT) tout cela, sans le culte de tous les jours, menace de disparaître ; car ce ne sont plus alors que des dispositions passagères de Tàme; au lieu d'éti^e des principes sans eesse entretenus et manifestés ; et bientôt on voit s'introduire tous ces dissolvants de la famille : l'impatienôe et l'ennui^ l'aigreur, l'orgueil, la désunion, l'oubli même du devoir. Mais entre la famille patriarcale et théocratique où régnait) j'en conviens, un despotisme intolérable, et cette famille sans nom où chacun teut être libre et indépendant, au point que les enfants mêmes, si l'on en croit l'auteur, n'ont plus confiance en leurs parents, il y a la famille chrétienne, dont les chefs, amis de la liberté à la fois et d'une obéissance raisonnable dont ils donnent à leurs enfants le premier exemple en se prosternant avec eux devant leur Père céleste, exercent un véritable sacerdoce et ajoutent Une autorité religieuse à l'autorité humaine du père et de la mère. Le culte domestique est donc le plus puissant moyen d'é(J]acatîon et le remède le plus salutaire à tous les maux delà famille, parce qu'il est pour chacun de ses membres l'encouragement le plus efficace à toutes les vertus. Si on le met de côté, que peut-oli lui substituer? De vains palliatifs, tels que cette éifucàtioù des eùfants les uns par les autres qu'imagine Fauteur, et qui sera difficilement autre chose qu'un rêve honnête.
Ajoutons, pour être juste, que l'auteur, tout en se bor-
n^nt à un point de vue dont TinsufQsance ne lui aura peut-être pas échappé, admet que la famille ait d'autres inspirations que la réflexion un peu froide du philosophe. Il déclare estimer quiconque, par une méthode ou par une autre, travaille sincèrement à Tamélioration des hommes, et il dit, avec autant de fôirce que de raison : a Si ceux qui aiment le bien se font la guerre entre eux parce qu'ils ne l'aiment point de la même manière, quel avantage en espère-t>on pour le progrès des mœurs publiques? Pendant que nous nous disputons, les âmes nous échappent. Or de quoi s'agit-il, je le demande ? Est-ce d'avoir le dernier mot? Non, mais de faire quelque bien. » Ce noble sentiment, qui respirfe dans les leçons de M. Janet, le talent avec lequel il sait intéresser à son sujet les esprits sérieux, ne peuvent manquer de lui assurer des lecteurs nombreux et sympathiques.