Politique, 1. II, c. i, trad. de M. B. Saint-Hilaire
explique tout au plus les actes où nous conduit ce penchant, mais sans les légitimer devant la morale et la société. En vain je presse cette notion, je n'en puis faire sortir Tidée d'un droit absolu, c'est-à-dire qui produise une obligation, et auquel corresponde un droit strict. Depuis quand un désir a-t-il été un droit? Il ne sert de rien de dire qu'il y a des besoins vrais et des besoins faux, et que celui dont il est question est inné, universel, impérieux, irrésistible; il ne s'ensuit pas de là qu'il doive être pris pour règle, et qu'il justilie à lui seul les actes qu'il inspire : sinon , il faut abolir la distinction du juste ' et de l'injuste, chacun de nos actes pouvant toujours être rattaché à quelqu'une de nos tendresses naturelles. Personne ne s'est jamais avisé de transporter aux aniniaux le droit de posséder, sous prétexte qu'ils en ont le désir aussi bien que nous. L'homme, il est vrai, l'emporte sur eux en ce qu'il est insatiable : est-ce là ce qui lui confère un droit? Qui oserait soutenir qu'il suffise de convoiter on bien pour avoir le droit de s'en emparer et de se l'approprier? Les désirs n'ont point de limites assignables, et si celui d'autrui n'arrête pas le mien, où sera la mesure, et d'après quelle règle décidera-ton entre nous? Le désir, encore une fois, est un principe animal, que l'on ne respecte pas ailleurs que chez l'homme, et là même il n'est l'objet du respect et la matière d'un droit que lorsqu'il est d'accord avec la raison. La raison, voilà ce qui, dans une société humaine, fonde des droits et des devoirs ; c'est à elle "qu'il faut s'adresser, si l'on veut retrouver, non pas seulement l'origine psychologique d'un fait, mais le principe, le fondement moral d'un devoir ou d'un droit.
Êlevons-nousdonc au-dessus des passions de rhomme jusqu'à cette droite raison où les philosophes ont toujours cherché les premiers principes de la morale. Mais chez qui pourrons-nous la trouver pure et sans mélange, indépendante de tout ce qui pourrait troubler ses jugements? Il semblé au premier abord que rien n'exprime mieux que la loi cette autorité inflexible et impossible de la raison. C'est parce qu'elle exprime la raison générale que la loi est la meilleure sauvegarde des individus, des sociétés et des gouvernements qui ont la sagesse de s'y soumettre, au lieu d'en faire le prétexte et l'instrument de leurs caprices. Elle oppose une digue à l'arbitraire des opinions et des passions, parce que, comme Aristote l'a dit, elle représente « la raison de l'homme sans ses passions. » Faut-il donc penser avec Mirabeau « qu'une propriété particulière est un bien acquis en vertu des lois, et que la loi seule constitue la propriété? » Mais par cela, même que la loi positive exprime la raison, elle la suppose et ne vient qu'après elle : elle n'est donc pas le principe des droits qu'elle sanctionne. 11 faut avouer d'ailleurs qu'elle n'a pas toujours cette noble origine que nous lui assignons volontiers. Il peut arriver parfois qu'avec les meilleures intentions, la puissance publique, par qui elle est promulguée, n'interprète pas fidèlement la justice et la vérité. Que sera-ce, si c'est un tyran qui l'imposé, parce que tel est son bon plaisir ? Le pouvoir, comme tel, ne fonda jamais un droit, parce que le pouvoir comme tel n'est pas par lui-môme un droit, mais celui-là seulement dont l'origine est légitime et les actes conformes à la loi naturelle.
Le principe immédiat des lois positives est donc la volonté du Législateur, et c*est pour cela que le droit civil est ou peut être différent dans les divers États, tandis que le droit naturel est commun à tous les hommes. La loi établie ne repose pas sur elle-même, mais sur quelques principes qui en ont suggéré Tidée, qui la maintiennent et qui Tautorisent. Ces principes sont-ils empruntés à la raison ? Le droit qui en résulte n'est donc pas fondé par la loi positive, puisqu'elle ne fait que le consacrer. La loi ne fonde réellement que les droits qui, à un moment donné, sont reconnus comme des nécessités sociales ou qui tirent leur origine de certaines conventions. Mais les droits de cette sorte se distinguent aisément de ceux qui dérivent de la seule raison. Tandis que ces derniers se retrouvent à toute époque et dans toute société humaine, les autres sont variables ; ils sont d'une nature transitoire et locale. C'est pour de tels droits que nous sommes embarrassés, quand il s'agit d'en indiquer l'origine. La raison ne les connaît pas ; les recherches historiques sont diflSciles, et d'ailleurs une longue habitude nous porte à croire que ce sont les lois qui les constituent. Or, quelque opinion qu'on se soit faite de là propriété, il est incontestable pour tous qu'elle n'est pas un accident, mais une condition générale, un élément essentiel de toute société connue. S'il en est ainsi , il n'y a plus que deuxhypothèses possiblesen tre lesquelles il faut choisir : ou bien les lois qui partout consacrent la propriété en empruntent l'idée à la raison, et alors c'est un droit naturel qu'il faut expliquer autrement (jue par la volonté du législateur ; ou bien elles ne sont que des formes particulières d'un fait général, reconnu
d*utilité publique dès les premiers jours par toute société, et dans cette seconde hypothèse, comme dans la première, la propriété a précédé les lois positives ; seulement ce n'est plus qu'un droit de convention, remontant, il est vrai, à l'origine des sociétés humaines, et fondé sur un contrat primitif qui lui aurait donné naissance en substituant, par exemple, à la communauté naturelle le régime relativement plus moderne, mais confirmé par l'usage, de la propriété individuelle.
C'est par cette dernière hypothèse que Hobbes, Rousseau et un bon nombre de philosophes du xvin^ siècle s'efforcent de rendre raison de la propriété, considérée comme institution sociale ; et si on leur demande où est la trace de ce contrat primitif, c'est, disent-ils, la même convention qui a fait passer les hommes de l'état sauvage, où ils étaient isolés, mais libres et indépendants, à l'état de société où la civilisation et la paix sont le fruit de concescions réciproques et d'une abdication partielle de leurs libertés et de leurs droits.
Cette théorie est contraire au témoignage de l'histoire et aux faits les plus certains de la nature humaine. L^homme a toujours vécu en société : ce fait universel et permanent est le résultat nécessaire des penchants naturels qui, même à notre insu et en dehors de toute préoccupation égoïste, nous attirent vers nos semblables et nous font rechercher leur commerce. En société seulement l'homme peut agir et se développer suivant sa nature ; là seule ^ ment ses inclinations les plus puissantes trouvent un aliment et une satisfaction; là seulement il peut acquérir la science et rencontrer le bonheur. La société est donc pour
lui le véritable état de nature. On ne peut supposer, sans se contredire et sans détruire la sagesse de la Providence, qu'un être né sociable ait été placé d'abord dans un état d'isolement, d'oii il serait sorti plus tard, après qu'il aurait reconnu par Texpérience que c'était son intérêt bien entendu de se rapprocher de ses semblables. Cet homme primitif dont on nous parle est à la fois trop sauvage et trop ingénieux. 11 est aussi par trop invraisemblable que tout soit calcul dans cette association naturelle des hommes qu'on appelle la société.
Tout le monde connaît cette phrase célèbre : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Paradoxe éloquent, brillante erreur : l'origine de la propriété est plus pure et plus sainte ; c'est dans les affections de l'homme qu'il faut la chercher, non dans ses intérêts ; car, sans aucun doute, c'est dans la famille, c'est au foyer paternel que les premiers hommes apprirent tout d'abord à vivre ensemble. Mais Rousseau lui-même nous atteste en cet endroit que, dès qu'il y a société, il y a aussi propriété. Toute la question est de savoir si cela résulte d'une convention, expresse ou tacite, imposée de force ou consentie librement. Mais qui ne voit la faiblesse de cette hypothèse? Comment expliquer que cette convention primitive ait duré et se soit maintenue jusqu'à nos jours? Comment surtout fonder un droit fixe, universel, absolu, sur une chose aussi variable, aussi rare, aussi capricieuse que l'accord de toutes les volontés? On doit remarquer aussi qu'un contrat ne peut créer des droits que parce qu'il en
suppose dans les parties contractantes, et que^ si Ton admet que la renonciation des autres hommes ait conféré un droit au premier qui s'avisa de faire acte de propriété, on admet par conséquent un droit antérieur et supérieur à ce contrat primitif. On a donc reculé la difiSculté, mais on ne Ta pas résolue, et ce n'était pas la peine de substituer à un fait certain et connu de tous une hypothèse impossible à vérifier,, et qui demande elle-même une explication.
De cette histoire fantastique de la société à son berceau revenons à l'observation de la nature humaine : c'est là sans doute que nous découvrirons la première origine de la propriété ; car, suivant les paroles d'un illustre magistrat, a le principe de ce droij est en nous, il n'est point le résultat d'une convention humaine ou d'une loi positive. Il est dans la constitution même de notre être et dans nos différentes relations avec les objets qui nous environnent 4. »
De nos jours, on met volontiers dans le travail le premier fondement de la propriété, parce que, dit-on, nul ne peut nous disputer, sans une injustice flagrante, la possession et l'usage de ce que nous avons produit nousmêmes. Nés pour le travail, nous devons jouir du bénéfice qui en résulte ; nous y avons un droit naturel et sacré.
Je commence par reconnaître qu'en effet la possession fondée sur un travail honnête est légitime et respectable pour tous, et qu'il y a là un droit réel, ramené à son principe immédiat, savoir un homme, une personne mo-