V. QoQSin, Jutme éi chanté, 2* édition
cessaire de nous attacher trop fortement aux biens que nous avons acquis, et d'immobiliser entre les mains du premier possesseur des richesses qu'il eût été souhaitable de voir entrer, pour ainsi dire, dans la circulation et tomber dans Tusage commun. Eh bien, la pratique démontre que, dès que la propriété est libre et respectée, aussitôt elle se déplace, elle passe de main en main, et que cette mobilité, si favorable à une répartition plus égale des richesses et du bien-être, ne l'est pas nuins aux progrès de la liberté et des lumières ; tant il est vrai que tous les droits se tiennent, et que la justice envers les individus est à la fois le devoir et Tintérét bien entendu de la société.
C'est au nom de la justice que nous avons proclamé le droit de propriété. Quand donc je parle de la propriété, quand je la déclare sacrée, inviolable, au même titre que la personne morale, il est clair que je n'entends pas légitimer l'usurpation, la possession injuste et mai fondée. Bien loin d'autoriser ces abus, la théorie que j'exposais tout à l'heure les exclut formellement : elle condamne surtout l'emploi de la force et de la violence, pour ravir à un de nos semblables ce qu'il possède à bon droit. Mais ce qui est le plus en contradiction avec les principes qu'elle suppose, ce qui doit le plus répugner à la raison et au cœur d'un homme élevé selon ces principes, c'est cette usurpation monstrueuse qu'on appelle l'esclavage. La propriété étant le droit d'une personne sur une chose, ne saurait porter jamais sur une autre personne. Une chose ne s'appartient pas, elle est donc faite pour être possédée, employée, exploitée sans scrupule et de toutes
manières par celui qui s*en empare, non par le droit du plus fort, mais en vertu d'une supériorité essentielle de nature. Il n'en est pas de même d'une personne : elle s'appartient à elle-même, et nul ne peut, sans injustice, lui enlever la libre disposition de ses facultés et de ses organes. On ne peut donc pas regarder comme une propriété la possession d'un homme par un autre homme. ^TJne volonté est absolument égale à une autre volonté : les droits de Tune sont aussi les droits de l'autre. Quiconque prétend s'assujettir son semblable, commet l'atteiitatie plus criminel qui se puisse concevoir dans la société ; cette suppression d'une créature humaine réduite à l'état de chose ou de machine, n'est pas une simple violation de la propriété individuelle, c'est un vol fait au genre humain ; c'est la plus abominable des injustices, et Ton a peine à concevoir qu'il se rencontre encore au dixneuvième siècle des gens qui osent en prendre la défense, au nom delà propriété, au nom des lois, au nom de l'usage, de la tradition et des droits acquis, comme si tout cela pouvait être invoqué, lorsqu'il s'agit d'un acte auquel l'homme le plus indifférent ne peut songer sans indignation. Quoi ! Dieu lui-même daigne mé traiter en être libre, il s'adresse à ma volonté et ne veut me tenir que de moi-même ; il me laisse le choix et la responsabilité de mes actes, et un homme comme moi, un être dont je suis le semblable et l'égal, ferait ce que Dieu lui-même ne fait pas! Il ne respecterait pas ce bien inaliénable, le plus précieux et le premier de tous les biens pour moi, mon libre arbitre ! Il s'arrogerait le droit de se mettre entre moi et ma propre activité, pour en user à sa guise ;
il se mettrait entre moi et mon devoir, entre moi et mes affections, entre moi elmes intérêts les plus chers! H suffit d'énoncer de telles énormités pour les rendre inacceptables à quiconque a le sentiment de sa dignité. Non, jamais il n'a été vrai de dire qu'un homme eût droit sur un autre homme, à ce point de pouvoir légitimement le traiter comirie une chose ou un instrument sans initiative et sans df'oit vis à-vis de lui, et si un tel asservissement est • illégitime autant qu'odieux, ni l'usage, ni la tradition, ni les lois elles-mêmes ne sauraient le justifier. C'est une dérision d'en appeler ici au droit et à la justice ; ce n'est que par un indigne abus de langage ou par un étrange renversement d'idées qu'on ose assimiler à une propriété cette usurpation sacrilège, et rien n'est plus propre à nous confirmer dans notre doctrine que la réprobation absolue et sans réserve dont elle atteint manifestement une si épouvantable profanation de la personne humaine.
Aussi bien l'histoire vient-elle ajouter ses leçons à celles de la raison et de la justice, en attestant, dès l'antiquité même, mais surtout depuis la chute des sociétés païennes, une diminution graduelle de l'esclavage, d'abord adouci dans la pratique, puis combattu en principe, supprimé peu à peu dans l'ancien continent et enfin relégué dans une partie du nouveau monde, oii la conscience de l'humanité, les progrès de la philosophie, l'esprit et les préceptes du vrai christianisme réussiront bientôt peut-être h le faire disparaître.
Tandis que cette fausse propriété s'en va, la vraie propriété au contraire, reconnue par tous les gouverne-
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menis, persiste à travers les révolutions des sociétés; chaque jour mieux entendue ed mieux pratiquée, elle tend partout à s'accroître, et Fhistoire ïie nous la montre pas seulement comme un fait permanent, universel et cr(HSsant : elle en constate aussi les effets salutaires. Bien^ loin de ne rien laisser aux derniers venus, le droit dupre-
mier occupant a, multiplié les ressources du genre humain ; la liberté du travail, les don^, les échanges, tes transactions de toutes sortes ont rendu la propriété de plus en plus accessible à tous. L'inégalité nécessaire des conditions est corrigée peu à peu, dans ce qu'elle avait d'odieux ou de blessant : les castes disparaissent, et l'oi^ voit tomber les barrières qui s'élevaient autrefois entre le riche et le pauvre, si bien que celui-ci peut, du jour au lendemain, passer dans le camp de ceux dont il enviait le sort. Enfiâ, ce qui me touche davantage, il y a partout progrès simultané de la propriété et de la liberté, les peuples lilnres étant ceux qui observtmt le mieux la justice *, et le respect des droits de chacun étant la meilleure garantie de la prospérité générale et de la civilisation.
Le sens commun, consulté en dehors de tout préjugé, ne parle pas moins haut que l'histoire. On a beaucoup discuté à différentes époques sur la nature et le fondement de la propriété, et il s'est rencontré plus d'un esprit fort, disposé à douter qu'il y eût là un droit ou
1. « Otez la liberté, la propriété perd tons ses ayantages; elle n'est plus un droit ; car un droit cesse d*étre tel quand il y a un pouvoir qui peut enlever la liberté d'en jouir. » Troplong, De la propriété et après le Code civil, 1848, in-12, p. 7.
quelque chose de vraiment respectable. Cependant, je ne sache pas qu'un honnête homme, sur le terrain de la pratique, ait jarpais vu dans le vol autre chose qu*un délit, quelles qu'en puissent être les circonstances. Supposons, si vous voulez, un brave artisan plongé dans la misère, et chez qui le désir naturel de posséder, accru par les privations, ait été' comme exaspéré par une de ces belles déclamations qui transforment la propriété, le droit du premier occupant, en une injustice criante contre ceux qui n'ont rien. Puisque cet homme est déshérité de la fortune, il va sans doute essayer de se dédommager de cette injustice, en prélevant sur le superflu de son voisin ce qui pour lui serait le nécessaire. Rien de plus légitime, à ce qu'il semble ; pourquoi donc ces scrupules qui l'arrêtent? Pourquoi cette révolte intérieure que soulève en lui la seule idée d'un tel acte ? <l*est qu'il a beau se dire qu'il ne s'agit que de fouler aux pieds un préjugé ; il ne peut méconnaître la voix de sa conscience qui lui crie de respecter son semblable et de ne point porter la main sur ce qui lui appartient *. Il spnt que ce serait mal agir et j'ose affirmer que tout homme en est là. Ainsi, en dépit des sophismes et des utopies, après tant de prédi-
1. « Qaand, par nn beau clair de lane, et lorsque tonl dort dans le village, le paysan qui n'a de sa vie philosophé regarde avec un œil de convoitise les fruits superbes qui pendent aux arbres de son opulent voisin, il a beau se rassurer par l'absence de tout témoin, calculer le peu de tort que causerait son action, et comparant la douce vie du riche aux fatigues du pauvre, et la détresse de l'un à l'aisance de l'autre, pressentir tout ce qu'a dit Housseau cur l'inégalité des conditions et l'excellence de la loi agraire, toute cette conspiration de passions et de > sophismes échoue en lui contre quelque chose d'incorruptible qui persiste à appeler l'action par son nom et à juger qu'il est mal de la faire. » Jouftroy, Mélanges, i938, p. 354.
cations hostiles à la propriété, il y a toujours en chacun de nous un instinct de moralité qui est d'accord avec la raison et avec Thistoire, pour proclamer à sa manière et pour maintenir le droit imprescriptible de Thomme sur les choses qu'il s*est une fois appropriées, en respectant lui-même le bien d'autrui. •
Comment donc et par quels argiftnents a-t-on pu contester une vérité si évidente? Telle est la question qu'il nous reste à examiner.
Je passe rapidement sur yne première objection tout à fait puérile, savoir, que l'homme n'a droit que sur les fruits de la terre, mais non sur la terre elle-même. «Vous êtes perdus, s'écrie Rousseau, dans le passage que je citais tout à l'heure, vous êtes perdus, si vous oubliez que lès fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne I » Quelques écrivains, prenant au sérieux cette pensée, soutiennent que la terre n'est pas susceptible d'appropriation, que ceux qui ont tenté de s'en rendre maîtres ont été coupables d'usurpation, qu'il est temps de l'émanciper, qu'il faut enfin l'affranchir comme on a affranchi l'esclave et la femme ; ainsi le veut le progrès. Singulier progrès, qui nous ramènerait à la barbarie I Je prise autant qu'un autre les beautés d'une nature sauvage, mais j'admire plus encore l'énergie de l'homme qui, à la sueur de son front, défriche une terre inculte et parvient à tirer d'un sol ingrat la nourriture de sa famille. Un poëte ou un romancier peuvent regretter les forêts vierges, et faire entendre une plainte éloquente. contre les déprédations de l'homme. Ils ont pour eux l'esprit et la fantaisie, j'en conviens ; mais ils n'ont pas la préten-
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tion sans4oute de soustraire la nature à son empire ; i£ ne peut entrer dans leur pensée de sacrifia au plais» des yeux la sainte poésie du cœur^ et de supprimer le» vertus, compagnes du travail, au profit de cette nature librer mais sauvage et malfaisante.
Il est des, difficultés plus sérieuses : ce sont celles qui viennent de Thomme lui-même, et des idées qu'il se foit des droits de Tindividu ou de la société.
On invoque d'abord la fraternité naturelle des hommes entre eux et Ton déclare qu'elle est incompatible avec ce droit exclusif, égoïste, qui assure à quelques-uns la richesse et la refuse à tous les autres. Faut^il montrer longuement tout ce qu'il y a de faux et d'exagéré dans ces assertions ? Est-il besoin même de faire remarquer que ce droit que l'on traite d'égoïste, apparemment parce qu'il est inhérent à la personne qui possède, est précisément ce qui lui permet d'exercer la bienfaisance ? Le droit est exclu^f de sa nature, comme tout ce qui est absolu ; mais la liberté qui fonde la propriété peut en faire profiter h fimiille et la société elle-même : on en peut user d'une manière égoïste, mais en soi, le droit est au-dessus éb l'individu qui en participe; il subsiste toujours, alors même que cet individu, pour son compte, en fausse l'usage et la destination. D'ailleurs, la charité ne s'impose pas, elle s'enseigne par l'exemple, et l'pn devrait se souvenir que la vraie fraternité n'exclut ni la générosité dans celui qui donne, ni la reconnaissance dans celui qui reçoit.
(f Mais quoi! va^-t-on me dire^ recevoir comme don une chose stlaqudle on a; droit* ôtre l'obligé d'autrui, quffiad
on est soit égal, cela n'est-il pas intoIéraUb? S'il est vtëi que fous les hommes aient natarellement les méniés droits, it est injuste que Fan possèdie plus que l'autre ; la justice et l'égalité réclament un égal partage de la terre entre tous ceux qui Thubitent. »
Ceux qui rats(mnent ainsi partent d'une fausse hypo-^ thèse et aboutissent à la plus dangereuse dés utôpfies ; ctét ils se fondent sur un droit chimérique, pour demander dans la pratique l'égalité* absolue des conditions et des fortunes. De nobles cœurs ont pu former ce \osa : ce fUt le rêve de Platon et de Rousseau; mais comment ne pas se défier d'une égalité qui, au lieu de s'appuyer sur la liberté, lui fait obstacle et nie les droits de la personne morale*? On parte cependant de droits naturels, tnars quelle idée s'en fait-on? Il est vrai que, cottsrdérés d'une manière abstraite et théorique, les droits naturels sont les mômes chez tous les hommes, puisqu'ils sont tous dotlés de liberté ; mais il Se peut que dans l'application ils aient réellement des droits inégaux, suivant l'usage qu'ils ont fait de cette liberté et suivant les circonstances où ils oilt été placés. 11 n'y a entre eux d'égalité absolue que celte du libre arbitre; ils diffèrent pour tout le reste, et f inégalité des facultés suffirait pour rendre inévitable l'inégalité des biens. Supposez aujourd'hui un partage égal entre tous les hommes : demain reparaîtra l'inégalité,
1 . « Défiez-YOtts de l'égalité, quand elle do marche pas d'accord avec la liberté; je suis porté à soupçonoer en elle de mauvais desseins. J'ai va soÛYént l'égalité faire des pactes avec le despotisme ; les homiùés peuvent être égaoi sous la tyrannie. Mais la liberté est l'oppesé de cette chose détestable qu'on appelle despotisme, etc. » Tropiong» ikid,, p 41.
grâce au travail des uns et à la paresse des autres. Ensuite, ce partage est irréalisable à tout jamais, puisqu'il faudrait dépouiller chacun, non -seulement de la terre ou de Targent qu'il possède, mais de tout ce qui constitue une propriété. Au milieu de ce bouleversement général, la propriété totale subirait une telle dépréciation qu'en ruinant les anciens propriétaires, on n'aurait pas même l'avantage de contenter les nouveaux. Serait-il possible d'ailleurs de satisfaire jamais cette soif d'acquérir, qu'on aurait prise pour seule règle? Cette utopie ne date pas d'hier, elle est fort ancienne ; mais on ne voit pas que ses partisans aient jamais répondu aux objections qu'elle soulève , et en particulier à celle-ci, qu'Aristote opposait déjà aux communistes de son temps : « On parle beaucoup de niveler les propriétés ; il serait plus urgent de niveler les désirs. » Ce mot d'Aristote n'a pas cessé d'être vrai, et à cette question dictée par l'envie : « Pourquoi n'ai-je pas autant que cet homme? » on peut répondre par une série de questions pareilles : « Pourquoi ne suis-je pas de son âge ou de sa taille ? Pourquoi n'aij.e pas même force, même esprit, même talent, même caractère, même élévation de sentiments? Pourquoi n'aije pas reçu la même éducation, subi les mêmes influences? etc., etc. » Toutes ces plaintes partent d'un même sentiment ; elles sont aussi déraisonnables les unes que les autres, et quoiqu'elles puissent avoir de l'intérêt pour le moraliste, qui se demande, comme Horace, pourquoi personne n'est content de son sort, notre sujet n'exige pas que nous nous y arrêtions davantage. Mais voici une difficulté autrement redoutable; je veux
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parler du droit de la société opposé à celui de rjndivjdu. La puissance de. FÉtat éblouit beaucoup de gens et leur donne souvent une idée exagérée de ses véritables droits. Comme ils le voient intervenir à tout moment dans les questions d'intérêt privé, se portant arbitre et jugeant souverainement dans les différends qui s'élèvent entre les individus, réglant par des lois les formes de la propriété et le partage des successions, ils en concluent que c'est lui qui est le véritable propriétaire, et que le droit de l'individu se borne à a jouir de la portion de bien qui lui est garantie par la loi ^. » Dans cette hypothèse, pourquoi la société, à un moment donné, ne rentrerait-elle pas dans la possession pleine et entière de ses droits, en reprenant l'administration de tout ce qu'elle a laissé jusqu'ici aux mains des particuliers? Elle peut, d'un instant à l'autre, exproprier purement et simplement celui qui possède, par cela seul qu'elle le jugera convenable, et la propriété individuelle devient un fait précaire oîi l'on chercherait en vain la trace d'un droit.
Pour rétablir la vérité sur ce point, il suffira de montrer que, tout en faisant à l'État sa juste part, il n'est pas nécessaire de lui sacrifier les droits de chaque citoyen. On doit remarquer d'abord que la puissance que l'État a pu s'attribuer quelquefois, n'est pas la mesure exacte de son droit. Ensuite, lorsqu'il règle par des lois les conditions et même l'usage de la propriété, c^ n'est pas en qualité de propriétaire souverain mais uniquement au
i. DéfiDition delà propriété proposée par Robespierre à la Convention, qui ]a repoussa.
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nom des .droits attachés au commandement poUtique a. Ce n'est pas qu'il ne puisse aussi être considéré comme propriétaire, et à ce point de vue personne assuraient ne im dénie le droit de posséder, d'acquérir, de donner, de irend^ ou d'acheter, mais il importe de bien définir ce droit et de le ramener à son principe, c'està-dire à l'empire légitime de l'homme sur les choses. Ceux qui prennent ici en main la cause de la société, ne contestent pas ce principe ; ce qu'ils contestent^ c'est le droit per* sonnel et exclusif de l'individu ; ils ne veulent entendre parïer que de la propriété collective ou commune. Mais comment ne voient-ils pas que, cette propriété, qui du veste n'est pas mise en question, étant dérivée de ceUe de la personne, le droit de la société est ultérieur, et suppose ceux des individus; que, bien loin de les contredire^ il s'y appuie et les résume, et que, par conséquent, il ne peut les violer ou les abolir sans se nier et se détruire soi-même ? Il n'y a que deu^ modes de possession légitime : la communauté et la propriété. Or, la preimi^e n'existe et ne peut exister qu'en vertu de la seconde, et lorsqu'elle l'étouffé ou la blesse, elle constitue un état absurde,* tyrannique et violent à l'excès s. Au reste, le système de la communauté absolue est un rêve qui n'a jamais pu être réalisé d'une manière sérieuse ou durable; il ne saurait être imposé à une réunion d%ommes qu'à la condition de les dégrader profondément, «et à supposer qu'une telle servitude leur procurât
1. Portalis, Exposé des motifs du Code civil, 9. Voir rflxcelldnt ëorit de M. Franck, intitulé : fje Communisme jugé par l'histoire, P édit. , 18&9, in-12.
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la pak, la sécurité, le bien-être, je «n'hésite pas à dire q«e mieux leur vaudrait encore la liberté avec tous ses dangers : « lUalo periculosam libertaiem quam tranquîl^ lum servitium. » Considérons enfin que, dans les sociétés les mieux orçanisées, lorsque TËtat est propriétaire, c'est toujours comme puissance politique et dans l'intérêt général. Aussi tous les* citoyens contribuent-ils, chacun pour sa part, à l'entretien du trésor public et des domaines nationaux. C'est avec ces ressources que la société pourvoit à ses charges, toujours occupée à l'œuvre commime, toujours prête à venir en aide à ceux de ses membres qui souffrent, et assurant ce service comme tous les autres à l'aide d'impôts régulièrement établis, sans attenter jamais aux droits de personne, et surtout sans abuser de sa force pour dépouiller une partie des citoyens au profit des autres.
Cette dernière pensée nous ramène à la question que noua nous posions tout à l'heure : comment se fait-il qu'un droit aussi élémentaire, aussi certain que celui de la propriété soit si fort attaqué et si ardemment défendu de nos jours ? On peut assigner à ce fait plusieurs causes : les uns penseront que c'est la nature même du sujet qui prête à la; discussion; d'autres vous diront, qu'à force de considérer la propriété comme institution sociale, ou en a oublié la vraie nature, pour n'y voir qu'un droit politique, et par conséquent plus ou moins conventionnel, et qu'ainsi on a été conduit à ces idées de remaniement qui agitent la société et jettent le trouble dans tous les esprits. Pour moi, je crois que la cause du mal est ailleurs que dans les spéculations des philosophes, ailleurs même que
dans les préoccupations politiques. Au fond , ce ne sont pas des idées, des arguments ou des systèmes qui sont en présence, mais des intérêts et des passions, et voilà ce qui explique la violence ordinaire de la lutte.
Jamais, vous le savez, la richesse des nations ne s'était accrue aussi rapidement que depuis le commencement de ce siècle; jamais non plus on. n'avait vu sur une si grande échelle les merveilles de l'industrie secondée par dé grands capitaux. Il était donc naturel que l'on éprouvât d'abord un grand respect pour la fortune , puis une grande ambition d'en acquérir.
En France surtout, on a pu admirer les progrès de la ri^ chesse nationale qui, en un demi siècle, a marché dix fois plus vite que la population, et l'on a dû concevoir une haute opinion du pouvoir de l'argent. Le riche a donc voulu être tout, et tout le monde a voulu être riche.
Dans une ère de jouissances matérielles, quand la société tout entière ne songe qu'aux moyens de se procurer le bien-être , la fortune tenant lieu de mérite et conférant tous les droits, il est inévitable que chacun en désire sa part, et finisse par trouver mauvais que d'autres aient la leur, et c'est alors qu'on entend sortir de tant de bouches cette question de funeste présage : « Pourquoi ne suis-je pas né propriétaire ? » Murmure impie, faux et absurde I On accuse la Providence,/ et l'on feint d'ignorer qu'elle a sur nous d'autres vues, et qu'elle n'a pas borné ici-bas nos destinées et notre avenir. On attaque la société, dont la protection et la justice ne font cependant défaut à personne. On s'indigne d'être exclu de la propriété comme si chacun n'avait pas en soi-même les moyens de l'acquérir;
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des bras, une volonté, le travail surtout, dont un ^te a dit : « C'est le fonds qui manque le moins. » Ajoutèz-y Tinsr trueticm que l'État nous dispense à tous les degrés, selon son droit et son devoir avec une si généreuse libéralité ; de là à la propriété, je veux dire à un bonnéte revenu, il n'y a qu'un pas. Il est vrai que, pour arriver à la fortune, le plus sûr moyen est de posséder déjà quelc[ue chose; il est vrai encore que l'esprit, beaucoup d'esprit ne rend pas millionnaire. Hais quoi I la propriété est-elle donc le but de la vie, et ne pout-on être heureux qu'à la condition de posséder beaucoup? Il nous faut, en finissant, dire là-dessus toute la vérité : un philosophe la doit à qui veut l'entendre; je la dirai donc à ceux qui possèdent beaucoup et à ceux qui possèdent peu.
La philosophie que j'ai l'honneur d'enseigner ne sait point flatter les passions. Elle n'approuve ni la jouissance égoïste, ni les folies de l'orgueil, ni les fureurs de l'envie. Elle n'admet pas non plus que nous nous abaissions à vivre comme des animaux qui seraient destinés à brouter les biens de la terre et à se les disputer misérablement. Cette philosophie est humaine; elle fait donc la part des besoins inférieurs de notre nature; mais elle rougirait de les exalter, parce qu'au-dessus du corps elle reconnaît en chacun de nous une âme spirituelle et immortelle; au-dessus des biens de ce monde, au-dessus de ses richesses périssables, elle place les biens et les propriétés incorruptibles de l'âme , la vertu et la science. Voilà, en efiet, les bien's qu'il convient à l'homme de souhaiter, conformément à ce qu'il y a de meilleur en lui. Les passions qui l'en détournent sont faites pour obéir à la volonté,
SOUS Tautorité de la raison ; à cette condition seulement, et grâce à ce gouvernement raisonnable de soi-même, il pourra prétendre à la possession d'un bonheur solide et impérissable. Ce bonheur, où notre âme aspire et où Dieu nous appelle tous également, ne saurait être dans l'usage inquiet et troublé des choses de la terre. Ëlevons-nous donc plus haut. Efforçons-nous de vivre par l'esprit et par le cœur ; proposons-nous un but qui soit digne de nos efforts et qui ne trompe jamais notre attente ; en un mot, ne recherchons le bonheur que par la vertu et dans la vertu.