‹ Dieu et la conscienceChapitre 65 sur 73 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE l'amour des lois ^

Je viens faire devant vous Téloge de la loi. En choisissant un sujet aussi austère, j'ai eu en vue votre bien plus que votre plaisir. Je me fais Teflfet à moi-même d'un de ces amis, trop zélés peut-être, qui arrivent au moment oii on les attend lé moins, pour donner des conseils qu'on ne leur a point demandés. Mais souvent, vous le savez, en réfléchissant à ce qu'ils ont pu dire de bon et d'utile, on reconnaît sous ces dehors un peu rudes une bonne intention, une affection sincère et, après tout, on leur sait gré de leur franchise. Toute mon ambition serait d'obtenir un résultat semblable. Mon but serait atteint si,* après m' avoir entendu, vous étiez de mon avis et si vous reconnaissiez que j'ai fait mon devoir et mérité votre estime, en m'appliquant à vous dire la vérité.

L'idée que je me fais de la loi n'est pas celle qu'on s'en fait d'ordinaire. Ce qui frappe la plupart des hommes, ce qui parle le plus à leur imagination, c'est

I. Conférence faite aux ouvriers convalesoents de l'Asile Impérial ilo Vincennes, le dimanche 18 novembre 1866.

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moins l'esprit de iâ loi que là manière dont elle est exécutée, Tempîre qu'elle exerce, la force extérieure, l'autorité, la puissance redoutable dont elle dispose, et ce qu'on éprouve communément pour elle, c'est le respect ' ou même la crainte, une crainte mêlée souvent d'impatience, sinon de révolte intérieure. Je vais essayer de démontrer que la loi, bien comprise et considérée souî son vrai jour, n'a pas droit seulement à nos respects, mais à notre amour, à notre reconnaissance, à notre fidèle attachement. Mais, je vous en conjure, ne croye: pas que ce soit de ma part un jeu d'esprit, une thèse ei l'air : c'est le résultat d'une conviction sérieuse et motivée que je viens vous exposer. C'est après avoir reconni pour mon compte et par ma propre expérience la douceur et la vérité salutaire de cette conviction, que j'a pris à tâche de la répandre et de la faire partager à cem dont elle peut élever les vues et fortifier le courage.

Ëcanons d'abord une équivoque. Il ne s'agit pas îc de telle ou telle loi en particulier, de tel ou tel règlement décret, ordonnance ou arrêté, dont certains article peuvent être sujets à controverse. Il s'agit de la loi ei général prise dans ses origines et dans son idée, et quan( je viendrai à l'application en considérant les lois d notre pays, c'est à l'ensemble de ces lois que je m'atta cherai; ou, si j'en prends quelques-unes pour exemples c'est l'intention générale qu'elles expriment et non 1 détail de leurs dispositions que j'étudierai avec vous. E d'autres termes, ce n'est pas en jurisconsulte ou e homme politique, c'est en moraliste et en philosoph que je vous invite à un entretien sur la nature et Torigin

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de la loi, sur les principales formes qu'elle revêt dans là société, enfin sur les mérites et la haute valeur de notre législation firançaise.

Qu'est-ce que la loi en général, et quelle en est Isi première origine Y

Pour répondre à ces questions^ il faut évidemment remonter à Tétude de la nature humaine. L'homme étant le seul être connu qui ait des lois, des droits et des devoirs, c'est en lui-même, et là seulement, qu'on en découvrira le principe. Il est le seul être ici-baè qui connaisse des lois et s'y conforme librement : qui donc le lui a appris? U en à été rendu capable par sa nature même, et c'est un fait qu'il n'est pas trop malaisé de mettre en lumière.

Qui de vous n'a été souvent frappé de l'extrême différence qui éclate entre la conduite d'un homme et celle de l'animal, même le plus avisé ? Suivant quelques-uns, cette différence tient uniquement à ce que l'homme réfléchit davantage au but qu'il poursuit et calcule mieux les moyens qui l'y conduiront. Cette explication, je l'avoue^ m'a toujours paru insuffisante : car il s'agit de rendre compte, non-seulement d'une habileté plus grande, mais d'une plus grande élévation, d'une noblesse d'idées et de sentiments dont l'homme seul a le privilège. Voici, si je ne me trompe, ce qui nous distingue des animaux, lis vont toujours où et comme les poussent

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leurs désirs et leurs craintes; tout au plus hésitent-ils parfois entre deux appétits différents ou entre deux objets également propres à satisfaire la môme passion. Pour nous, au contraire, s'il nous arrive souvent d'obéir, comme eux, à nos passions et à nos désirs, et de ne consulter que notre intérêt bien ou mal entendu, .ne sommes-nous pas tous capables, à certaines heures, de réprimer nos convoitises et de subordonner nos instincts égoïstes à des mobiles supérieurs? Ne concevons-nous pas le bien, Tidéal, la vertu, la justice, et ne sentonsnous pas que là est notre devoir, c'est-à-dire notre vocation comme êtres doués de raison et de liberté? Une fois en possession de Fidée du bien, nous sommes contraints par la force de Tévidence à reconnaître successivement qu'il y a pour nous obligation absolue et sans exception de faire le bien et de nous abstenir du mal ; — que Tun est louable et l'autre digne de blâme; — que celui qui sacrifie quelque chose au devoir est bon et ihérite récompense, et que celui qui fait volontairement le mal est coupable et mérite une peine. Voilà ce que dit dans chacun de nous la conscience;* voilà la loi souveraine, la première de toutes les lois pour l'ancienneté comme pour l'autorité : car elle n'en suppose aucune autre, et elle vient directement de Dieu, le législateur suprême qui, dans sa sagesse et sa bonté, a créé l'homme pour être heureux par la bonté et par là justice, et qui l'en a averti clairement dès le premier jour par la voix intérieure de la conscience, avant de promulguer cette loi par la bouche d'un homme inspiré et dans une langue humaine sur le mont Sinaï.

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C'est à ces belles et simples notions, c'est à ces révélations de sa raison, de sa conscience et de son cœur, que rhomme doit avant tout sa supériorité sur le reste de là nature. C'est grâce à la notion du devoir qu'il a le sentiment de sa responsabilité et qu'il devient capable de moralité, de progrès, de civilisation. De là aussi cette solidarité morale qui caractérise les sociétés humaines et ce concours de tous à une œuvre commune, conformément à certaines règles et à certaines obligations dérivées de cette première obligation qui s'impose à chacun de faire lebien, d'être bon, d'être juste. Les lois établies, écrites ou non, les lois positives ne viennent pas du hasard, ni du caprice de quelques-uns, ni de conventions purement arbitraires. Toutes les lois, quelles qu'en soient les imperfections, ont leur racine commune dans une loi naturelle ou plutôt divine, antérieure et supérieure à toute autre, dans cette sainte notion du devoir, qui est la loi par excellence et qui donne à la vie humaine sa dignité et son prix.

S'il en est ainsi, s'il est vrai que celui même qui place toute sa confiance dans la force a encore la pudeur, en imposant sa volonté aux autres hommes, d'invoquer le bien de l'État ou celui des particuliers, s'il est vrai que la loi même la plus défectueuse fait appel à la raison et à la justice, cet hommage rendu à ce qu'il y a de meilleur en nous ne doit-il pas nous donner à penser, et ne devonsnous pas nous attacher à cette ombre de justice, comme à une garantie sociale de notre dignité, de notre honneur et de nos droits? Les lois sont essentiellement une digue aux passions, un rempart contre l'arbitraire

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elles consacrent ou supposent toujours quelque droit, bien ou mal défini. Aimons-les à ce titre, si nos droits nous sont chers.

Aimons-les encore dans l'intérêt de notre sécurité. Voulez-vous juger de ce que peut la loi pour le txMiheur d'une société ? Voyez ce que peut l'amour de la règle et du bien pour le bonheur d'une famille. Je ne parle pas deis familles d'où la tendresse mutuelle est absente : il est trop clair que l'ordre et la paix n*y régneront pas, si la justice n'y est pas observée. Mais supposez une famille dont les membres soient unis entre eux par les seuls liens de l'afiectîon. C'est une douce chaîne assurément, et qu'on est heureux de porter, aussi longtemps que rien ne vient troubler l'harmonie. Mais quoi? chacun a ses défauts, ses moments de caprice, d'égoïsme, de mauvaise humeur, de colère même; le cœur a ses misères et ses défaillances, et si un jour les mauvaises passions Tenvahissent, que deviennent les relations des parents et des enfants, des frères et des sœurs? Comment se concilieront ces prétentions rivales qui naissent si souvent de l' esprit de domination chez les uns, du besoin de l'indépendance chez les autres, enfin du conflit des intérêts apparents? La guerre est au foyer : qui l'apaisera, qui mettra fin à ce fléau? Un appel à la concorde peut amener une trêve; mais qui empêchera le retour du mal? Une seule puissance en est capable : le bien, la justice, l'amour de la justice et du bien. Imaginez donc une famille oii chacun en soit pénétré, où la loi de Dieu et de la conscience soit Tobjet d'un culte assidu, où par conséquent l'afiection soit accompagnée d'un respect mutuel. Les droits de

DS l'awnjr dk lois. 29?

cfaacim ébuxt recomnis, et la praiique da devoir étani d'ailleuirs rendue fadle par ramour et Famitié, la vie de cette famille n'offrira-t-elle pas l'image du plus grand bonheur que l'homme puisse goûter ici-^bas ?

£h bien, il en est de môme de la société ; et plus elle est nombreuse, plus il est nécessaire que les milliers et les millions d'individus qui la composât reconnaissent des règles fixes qui déterminent leurs relations et don** nent satisfaction à leurs intérêts légitimes. Un État ne jouit de la paix et de l'ordre que lorsqu'on y voit régner la raison et la justice, c'est-à-dire la loi, qui les représente : car, comme l'a si bien dit un grand philosphe i, a la loi, c'est la raison sans la passion. » Avec elle et par elle, on échappe au caprice, à l'arbitraire, à la tyrannie, à tous les désordres, et la vie sociale peut avoir sa dou** ceur et offrir la sécurité aussi bien que la dignité.

Aussi a-t-on vu de tout temps les hommes réunis en société poser des règles et établir des principes destinés à rappeler à tous et à chacim les droits et les devoirs qui dérivent de leur nature à la fois et de la grande idée de la justice. Un instinct qui nous est propre, un besoin impérieux et puissant nous pousse à tout rapporter dans l'ordre social à ce type de justice que nous concevons tous, alors même que nous ne le réalisons pas dans notre conduite. Là est l'origine de la loi, sous toutes ses formes : d'abord les lois fondamentales, chartes et constitutions qui promulguent les principes les [dus généraux du droit

1. Aristote, PoUtique, 1. II, ch. it, S 5, édition de M. Barthélémy Saiat-flilairè.

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social; puis les lois particulières et plus ou moins importanteSy décrets, ordonnances et arrêtés, statuts et règlements, arrêts, ordres, jugements, décisions et prescriptions des autorités légitimes ; enfin des lois non écrites, mais qui se traduisent en institutions, en usages et en croyances, en traditions , et en coutumes. Quels qu'en soient les noms et les formes, la loi en général exprime toujours plus ou moins fidèlement deux choses : d'une part l'état de l'opinion et les mœurs d'une époque, d'un pays, d'une génération : c'est l'élément variable et transitoire.; d'autre part la notion de la justice, sorte d'idéal que se propose le législateur, ou dont il subit du moins l'ascendant : c'est l'élément essentiel et durable de la loi, ce qui fait qu'une loi étant abrogée, une autre lui succède, meilleure en réalité ou au moins en apparence; et c'est ce progrès des lois qui est le plus puissant levier de la civilisation. Les peuples qu'on appelle civilisés n'en ont pas seuls le privilège : les sauvages eux-mêmes ont leurs lois. Que dis-je? les brigands ont des règlements, des statuts, sans lesquels leur détestable association ne saurait subsister un seul jour : tant il est vrai qu'une société entre hommes n'est possible qu'avec des lois, et que de bonnes lois sont nécessaires pour fonder et maintenir les Ëtats. Voilà pourquoi les grands législateurs ont été considérés de tout temps comme des bienfaiteurs de l'humanité, et si les noms de Lycurgue et de Solon dans les temps anciens, ceux de Charlemagne, de saint Louis et de Napoléon d^ns les temps modernes, sont entourés de tant de respect et de reconnaissance, c'est surtout à cause des efforts de ces' grands hommes pour oi^aniser

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des sociétés humaines sur les solides fondemenls do ia justice et du droit éternel.

Pour nous, qui vivons sous le code Napoléon, 11 est du plus' haut intérêt de constater l'action bienfaisante de la loi prenant le citoyen au berceau pour ainsi dire et le suivant jusqu'à la tombe et au delà, pour le protéger à tous les moments, pour veiller sur lui, sur ses droits, ses intérêts, ses affections, sur sa naissance, sur sa vie et sur sa mort, et jusque sur sa mémoire. Nous savons tous, nous devrions tous savoir avec quelles précautions on rédige les actes de l'état civil, avec quels scrupules on procède à leur rectification, s'il y a lieu, à quelles formalités, à quel contrôle on soumet nos déclarations pubUques sur nous-mêmes ou sur autrui. Ces formalités, contre lesquelles il nous est peut-être arrivé de murmurer, ont pour but d'empêcher toute usurpation, tout empiétement sur notre individualité.

Nos per^nnes et nos biens, les fruits de notre travail et ceux du travail paternel, sont les objets de la constante sollicitude du législateur.

Si nos transactions, nos contrats, nos actes de vente, de location ou d'échange sont surveillés de si près et accomplis sous le patronage de quelque ofScier pubUc, c'est surtout pour assurer l'exécution loyale de ces sortes de traités, et pour empêcher que leur rédaction ne soit entachée de fraude. Si la loi nous arrête souvent au mo- '

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ment de faire des partages, si elle nous parait exagérer eu certaines circonstances le soin jaloux avec lequel elle défend les intérêts des enfants et des mineurs^ ne nous plaignons pas d'un tel excès ; admirons-le plutôt : car il est beau de voir la puissance publique entourer le faible de sa protection, et mettre la force au service de Téquité. 11 est beau encore de voir les intérêts des absents pris en main par le pouvoir judiciaire, qui les représente et les protège. U est beau enfin de voir donner d'ofSce des avocats, des défenseurs aux accusés qui n'ont* pu s'en procurer et même à ceux dont la culpabilité est évidente aux juges comme au public.

Autrefois, même chez les nations les plus civilisées, la puissance paternelle était illimitée. Le père avait, d'après la loi, le droit de vie et de mort sur tous les membres de la famille; il pouvait vendre ses enfants ; il disposait de leurs personnes et de leurs biens. Les sociétés modernes, sous l'influence d'une rçUgion meilleure, ont peu à peu restreint ces abus d'un droit réel, mais dont on s'eiuigérait la portée jusqu'à la Révolution française. Notre code, dans l'intérêt de la famille et des individus qui la c(Hnposent, a réglé et limité, quelquefois à l'excès, la puissance du père sur les enfants, tout en la confirmant dans ses applications les plus essentielles.

£n dehors de la famille, nous retrouvons la même action bienfaisante de la loi qui nous régit. Pour nous éviter de longues querelles et de coûteux procès, elle a. institué les juges de paix, ces utiles, ces précieux instru*ments de conciliation. Les magistratures et les juridic-^ Ji^p$ diverses^ les instructions judiciaires, les expertises^

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les enquêtes, les arbitrages, tout œla n'a qu'un but : procurer à chacun la possession ou la restitution de ce qui lui appartient.

Le commerce a des lois destinées à en favoriser le Hbre exercice et le développement loyal. Une juridiction spé^ ciale est accordée aux commerçants et la composition des conseils de prud'hommes où les ouvriers sont largemenl représentés prouve que le législateur n'a sacrifié les droits ni les intérêts de personne.

Il n'y a poiut de loi sans unesanctiony c'est-à-dire sans un système de miasures propres à en assurer Texéçutiou et ht prévenir ou à réprimer toute tentative de s'y soustraire ou de la violer. Le code français définit avec pne admirable prédsion les divers attentats qui peuvent être dirigés, soit contre les particuliers, soit contre la chose publique, soi^ contre les p^sonnes, soit contre les propriétés. Après avoir mi^ d'un côté les crimes, de l'autre les délits, et dans une troisième catégorieles sim-< pies contr$vention&, il proportionne partout les peines à (a gravité ;et à l'importance des infractions à la loi.

Il y eut jadis à Athènes un législateur nommé Dracon, et dont le nom est resté célèbre. Appelé à réformer les mœurs très-corrompues de la république et à réprimer des désordres considérables et invétérés, Oraeon s'avisa de mettre sur la même ligne toutes les fautes, d'appeler crimes toutes les infractions à la loi et d'appliquer à toutes sans distinction le même diàtiment, la mort. Certes, on ne peut reprocher à notre code pénal d'être draconien, et nous sommes loin, grâce à Dieu, de ce trc^ sévère législateur. Non -seulement notre législation distingue

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des degrés dans les fautes et dans la répression, mais les peines vont en s'adoucissant, à mesure, il est vrai, que les mœurs publiques s'adoucissent. Je ne dis pas qu'elles s'épurent, je voudrais pouvoir le dire ; mais du moins elles s'adoucissent. L'homme a de plus en plus horreur du sang humain, et la statistique atteste une diminution lente, mais progressive des grands crimes. Les lois suivent ce progrès des mœurs et, de même qu'autrefois on avait supprimé la question, la torture et ces raffinements de supplices que comportait la barbarie du temps, de nos jours la peine de mort a cédé la place à de moindres châtiments, soit en matière politique, soit pour des crimes qui n'exigeaient pas cet excès de répression, et les âmes généreuses croient entrevoir le moment où il sera possible de l'abolir entièrement.

La justice sociale se relâche peu à peu de ses anciennes rigueurs, et n'en retient que le strict nécessaire. Elle accorde souvent à l'accusé sa liberté provisoire, sous caution, et l'on est préoccupé dés moyens, sinon de supprimer la détention préventive, au moins d'en diminuer la durée autant que possible et d'en atténuer les effets.

La loi française, dans l'intérêt de ses justiciables, prend des précautions contre ceux-là mêmes qui l'interprètent et en font l'application. En un grand nombre d'affaires, dans celles précisément dont les conséquences sont les plus graves et qui se traitent devant les cours d'assises, elle leur adjoint, avec le titre de jurés, de simples citoyens désignés par le sort et qui, à défaut de la science des jurisconsultes, possèdent les lumières du sens commun et ep résentent pour ainsi dire la conscience publique. Elle

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a prévu des cas où les personnes mises en cause peuvent récuser certains juges* et en obtenir d'autres, ou même attaquer un jugement irrégulier dans sa forme et en obtenir la révision ou même la cassation. Les juges, étant hommes, ne se prétendent pas absolument infaillibles ; les erreurs de la justice sont rares ; on en a vu cependant, elles sont donc possibles. Le code admet cette possibilité, et il ne se borne pas à la liberté que laisse le proverbe au condamné qui a, dit-on, vingt-quatre heures pour maudire ses juges. Il ne se contente pas même d'attri* huer au souverain le droit de grâce. Il prévoit et définit les cas ou, la condamnation étant entachée d'erreur, il est possible d'obtenir la réhabilitation, soit du condamné lui-même, soit de son honneur, de sa mémoire, de son nom et de sa famille.

£n résumé, le rôle de la loi en général étant de réaliser autant que possible la justice dans TËtat, la législation particulière sous laquelle nous vivons est peut-être, malgré ses défauts et ses lacunes, celle qui, depuis le commencement du monde, a le mieux répondu, dans l'ordre social, à cette soif de justice qui travaille l'humanité, et qui n'est pleinement satisfaite que dans l'ordre religieux, par celui qui a dit : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : car ils seront rassasiés. » Ah ! si l'antiquité avait connu de pareilles lois, de quelle endre vénération ne les eût-elle pas entourées ! Dans les cités antiques, l'amour de la patrie ne se séparait pas de l'amour des lois, et vous savez combien était puissance sur les âmes cette noble passion du patriotisme à laquelle tout était subordonné ou même sacrifié, alors que chacun

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était citoyen avant d'être homme. Les lois de la patrie participaient à l'espèce de culte qu'on lui rendait. Je n'hésite pas à le dire, si les citoyens de Sparte et d'Athènes avaient joui d'une législation telle que la nôtre, ils en eussent été fiers et reconnaissants.

D'où vient donc que nous sommes en général si étrangers à de tels sentiments? D'où vient, je vous prie, cette espèce d'ingratitude, dont de très-honnêtes gens font pour ainsi dire profession envers la loi, se vantant presque de l'éluder, sinon de la violer, sur un point ou sur un autre, affectant même pour elle ou du moins pour ses ministres ou ses agents, une sorte de mépris vraiment incompréhensible à qui s'est rendu compte de ses bienfaits ? C'est là un fait regrettable et trop facile à constater tous les jours. Quelles en sont les causes ?

Tout moraliste un peu sévère vous dira que c'est sans doute parce que nous ne sommes pas assez bons pour aimer te devoir, et que c'est comme expression du devoir que la loi nous déplaît et nous blesse. Le mot e^ dur ; c'est à nous de vœr s'il n'est pas mérité.

Notre pauvre nature humaine, si grande et si faible, si grande par ses idées et ses aspirations, si foible dans répreuve, est tout entière dans ce contraste de l'esprit, qui connaît et admire le bien, et de la volonté qui ne sait pas le faire et qui préfère le mal. Elle sent la nécessité de la loi et elle voudrait s'y soustraire, et plus elle croit s'en

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afiranchir, plus elle la rend nécessaire, si bien que c'est chez les nations les plus corrompues que les lois sont en plus grand nombre. La vertu seule nous afifranchit ; le vice est la pire servitude, puisqu'il transforme en un joug pénible l'honorable tâche du citoyen. Si nous ne la remplissons pas avec dévouement, avec amour, c'est donc à nous qu'en est la faute, non à la loi qui nous rappelle nos obligations ; et, si les restrictions, les répressions, les sévérités de la loi nous sont un grief contre elle, c'est parce que nous oublions que nous les avons méritées, nous ou les nôtres, et que, fùt-elle injuste un jour, la loi est toujours la loi.

Que nous sommes loin sous ce rapport de la vertu d'un Socrate, ce grand personnage qui résume, il est vrai, la sagesse des temps anciens, et dont le nom fera toujours l'orgueil de l'humanité I Socrate, vertueux citoyen autant qu'illustre philosophe, après avoir tellement aimé sa ville natale qu'il ne s'en était jamais éloigné que pour aller verser son sangpour elle sur les champs de bataille, victime un jour d'une réaction politique et d'animosités puissantes, fut condamné à boire la ciguë pour avoir professé sa croyance en un Dieu sage et bon, providence du inonde et père de l'humanité. Il était en prison, attendant le jour du supplice, lorsque Criton, l'un de ses amis, qui avait tout préparé pour son évasion, vient lui proposer de fuir la mort injustement prononcée contre lui. Écoutez, je vous en prie, ce que lui répond Socrate. « Suppose, lui dit-il, qu'au moment de sortir de cette prison, les lois et la patrie viennent se présenter devant moi et me demander compte de ma conduite : que leur réponclrais-je ? —

Qf\

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Socrate,me diraient-elles peut-être, quel sujet de plaintes as-tu donc contre nous, pour entreprendre de nous détruire? N'est-ce pas nous à qui d'abord tu dois la vie? N'est-ce pas sous nos auspices (juc ton pore prit pour compagne celle (^ui t'a donm'ï le jour ? Parle ; sont-ce les lois relatives aux niaria^^ivs qui te semblent mauvaises? — Non pas, dirais-jc. — Ou celles (jui président à l'éducation, et suivant les(iuellcstu as été élevc' tin-mémo ? ont-elles mal fait depres(!riro à ton père (L l'instruiio dans les exercices de r(îspritet dans ceux du corps? — Elles ont très-

bien fait. — Eh bien ! si tu nous dois la naissance et Tcducation, peux-tu nier que tu sois notre enfant et nôtres» *^ serviteur, toi et ceux dont tu descends? et s'il en est ainsi,«. * crois-tu avoir des droits égaux aux nôtres, et qu'il te soit*" -■permis de nous rendre tout ce que nous pourrions te fair souifrir? Eh quoi ! à l'égard d'un père ou d'un maître sï: tu en avais un, tu n'aurais pas le droit de lui faire ce qu'iC te ferait, do lui tenir dos discours olï'ensants, s'il t'inju riait ; de le frapper, s'il to frappait, ni rien de semblable;^ (ît tu aurais ce droit Oiivcîrs les lois et la patrie! et si nou avions prononcé ta mort, croyant qu'elle est juste, tu en trepnmdrais de nous détruire ! et, en agissant ainsi, t croirais l)ion faire, tt)i qui as réellement consacré ta vie à l'étude de la vertu ! Ou ta sagesse ne va-t-elle pas jujsqu'i savoir que la patrie a plus droit à nos respects et à no hommages, qu'elle est ot plus auguste et plus sainte, devant les dieux et devant les hommes, qu'un père, qu'une mère et tous les aïeux ; qu'il faut respecter la patrie dan^ sa colère, avoir pour elle plus de soumission et d'égards que pour un père, la ramoner par la persuasion ou obéir'

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à ses ordres, souffrir, sans murmurer, tout ce qu'elle commande de souffrir, fût-ce d'être battu ou chargé de chaînes ; que, si elle nous envoie à la guerre pour être blessés ou tués, il faut y aller ; que le devoir est là, et qu'il n'est permis ni de reculer ni de lâcher pied, nî de quitter, son poste; que, sur le champ de bataille, et devant le tribunal et partout, il faut faire ce que Teut la patrie, ou employer auprès d'elle les moyens de persuasion que la loi accorde ; qu'enfin, si c'est une impiété de faire violence à un père et à une mère, c'en est une bien plus grande de faire violence à la patrie?...... —

Voilà, mon cher Criton, ce que je crois entendre ; le son de ces paroles retentit dans mon âme et me rend insensible à tout autre discours ; et sache que tout ce que- tu pourras me dire contre, sera inutile *. » Et conformément à ce beau langage, Socrate subit volontairement sa sentence, fidèle jusqu'à la mort à ces lois qu'il avait honorées et chéries toute sa vie. Nous n'aimons pas, comme lui, la vertu et la patrie, et voilà pourquoi nous nous plai • gnons si souvent de la loi.

Un autre motif qui fait obstacle aux sentiments de vénération filiale que devrait nous inspirer la loi, c'est que la plupart du temps nous ne la connaissons pas ou nous la comprenons mal. Nous ne nous attachons qu'à ses effets, Î0U à la lettre de tel article qui nous étonne et ne nous paraît pas fondé en raison ; nous en ignorons, nous en méconnaisssons l'esprit, le sens et les motifs, et dès lors comment en porterions-nous un jugement équitable?

. L Platon, trad. V. Cousin, 1. 1, p. 147 et sniv.

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Nous sommes injustes envers dos lois dont les considérants nous échappent. Or veuillez réfléchir un instant à un caractère vraiment admirable de nos lois modernes, comparées à celles de l'antiquité. Dans les temps modernes, le législat(;ur n'a pas uniquement recours à la force, à la puissance publique et à la crainte qu'elle inspire aux particuliers, pour leur imposer des lois : c'est aussi, c'est surtout il la raison qu'il s'adresse, à la raison de ceux-là mêmes qui devront obéir. 11 s'attache à les persuader, à les convaincre quec'estbien là ce qui doit être : il énonce les motifs et, comme on dit très-bien, les considérants de la loi, tels qu'il les découvre dans la nature humaine, dans la définition de la justice, dans la connaissance du

bien de l'Etat, dans les droits mêmes des particuliers. Il semble qu'il ait à cœur de démontrer à tous que ses ordres n'ont rien d'arbitraire, que la loi est bonne, salutaire, désirable. Cet appel à notre bon sens a de quoi noustoucher, et si nous savions le mettre à profit, c'est par conviction, non par une crainte servile, que nous obéirions à la loi.

Mais, direz-vous, nos lois elles-mêmes ne sont point parfaites; elles ont leurs lacunes, leurs défauts; ceux qui les ont faites n'ont pas toujours embrassé toute la vérité, tous les intérêts en cause, la portée et la valeur ou la gravité des actes qu'il s'agissait de réprimer ou d'encourager : d« sorte que çà et là la justice absolue n'y trouve pas son compte, témoin la distinction si nécessaire que nous faisons journellement, dans l'intérêt de la morale, entre la [égalité et la loyauté, entre la justice stricte et l'équité. Un failli qui a obtenu un concordat légal et qui fait ensuite

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