Fable l'« du livre X
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pas indigne d'occuper quelques instants l'auditoire à la fois imposant et gracieux devant qui j*ai l'honneur de porter la parole.
Il règne dans le monde, sur le compte de l'amour socratique et platonique, des idées fausses ou superficielles, ou exagérées. Les uns n'en saisissent que les défauts : tantôt, se méprenant sur certaines expressions, ils le confondent bien à tort avec des passions impures que Socrate et Platon avaient précisément à cœur de réformer ; tantôt, le tournant en ridicule, ils n'y veulent voir que Tafifection transie d'un malheureux patito ou d'un galant
sigisbée, ou je ne sais quelle amitié hypocrite et mal définie entre personnes de sexes difi'ércnts. D'autres au contraire sont frappés du caractère généreux, élevé, enthousiaste de la doctrine platonicienne de l'amour, et ils ne sont pas éloignés de penser qu'elle contenait déjà, ou à peu près, tout ce que le christianisme embrasse sous le nom adorable de charité. Le meilleur moyen de dissiper toute erreur et toute équivoque est sans doute d'exposer la vraie nature du sentiment dont il est question ici, non d'après les modernes qui ont pu en fausser le sens, mais d'après le philosophe dont l'autorité est irrécusable en cette matière, sauf à explirjuer ensuite, s'il est possible, comment on a été conduit à comprendre l'amour platonique autrement que Platon lui-même.
J'appelais tout à l'heure cet amour socratique, en même temps que platonique, parce que, s'il est mis à bon droit sous le nom de Platon, Socrate ne fut pas étranger à cette conception de son disciple. Peu de mots suflîront pour en fournh' la preuve.
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Nommer Socrate, c*est nommer une des gloires les pins pures de la philosophie, un de ces hommes si rares chez qui Tamour de la vérité fut la passion dominante, et qm, poussés par ce grand mobile, contribuèrent avec le plus de succès au progrès de l'esprit humain. L'amour de la vérité fut, en effet, l'un des traits essentiels de ce grand esprit, qui était aussi un grand cœur, l'amour de la vérité, dls-je, sous toutes ses formes. Désir ardent de connaître tout ce qu'il peut être donné à l'homme de connaître ; attachement inébranlable à ces principes étemels, à ces vérités premières de la raison, du sens commun et de la conscience, qui sont la règle imprescriptible de toute spéculation légitime ; horreur du mensonge, haine vigoureuse du sophisme et de l'hypocrisie ; compassion pour l'ignorance abusée ; sympathie pour tout esprit qui cherche sincèrement à s'instruire ; besoin de propager ses propres convictions et de conquérir des âmes à la vraie science, inséparable de la sagesse et de la vertu : toutes ces formes de l'amour de la vérité, Socrate les connut ; tous ces sentiments, il les éprouva profondément, et il sut les exprimer avec une puissance extraordinaire au moyen du dialogue où il excellait.
Transportez- vous un moment par la pensée sur VAgora, la place publique d'Athènes, dans les rues ou dans les boutiques les plus fréquentées de cette spirituelle et remuante cité. Partout où un orateur rassemblait autour de lui un certain nombre de ses concitoyens, partout où s'agitait une question intéressante, mais là surtout où l'on s'entretenait de la science, de la justice, de la vertu et du bien, on voyait apparaître cet infatigable
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lutteur, ce causeur admirable, ce railleur redouté, ce dialecticien sans rival, qui terrassa les sophistes sous< les coups redoublés de son ironie, qui ruina leur crédit usurpé auprès de la jeunesse et qui^ lorsqu'il avait combattu Terreur, lorsqu'il avait fait rougir de belles intelligences de leur ignorance et de leur indifférence, lorsqu'il avait réveillé en elles le goût de la philosophie, s'efforçait, par une série habilement graduée de questions, de les amener à confesser d'elles-mêmes quel* que bonne vérité, vieille ou nouvelle, peu lui importait : la vérité, la vérité seulement, toujours la vérité, voilà ce qu'il aimait par-dessus tout, voilà ce qu'il souhaitait pour lui-même et pour tous les hommes, voilà ce qu'il aurait voulu procurer à tous ses amis, à toutes ces âmes sincères en qui il croyait apercevoir une lueur de l'esprit divin et à qui il s'était dévoué par ce qu'il y avait de meilleur en lui.
Platon fut un de ceux qui eurent le privilège de prendre part à ces entretiens mémorables, dont Xénophon a dit que l'on en sortait toujours meilleur et plus instruit. Par son génie, Platon était capable d'en saisir la portée ; par son éducation aristocratique, il était préparé à en goûter le charme ; par son cœur, il fut bientôt à l'unisson avec Socrate, et voilà pourquoi il est resté devant la postérité comme son vrai disciple, son digne continuateur, l'héritier de son génie et de sa méthode, de sa doctrine et de cet amour philosophique auquel il a mérité de donner son nom, pour l'avoir traduit à son tour dans des dialogues imités de ceux de Socrate, qui étaient la perfection en ce genre. Chose remarquable, Socrate,
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qui n'écrivit rien, a créé, par ses entretiens, un genre de littérature. Tous ses disciples ont écrit des dialogues ; mais Platon les a tous éclipsés. Grâce à lui, à lui seul, nous pouvons savoir ce qu'était ce merveilleux composé de science subtile, de goût raffiné, d'esprit, de grâce et de verve éloquente, de pensées ingénieuses sans afféterie et revêtues d'un langage pur, élégant, varié, tantôt familier, tantôt sublime, et toujours naturel, toujours simple, qu'on appelait le dialogue socratique.
Nul de ceux qui ont lu Platon ne s'étonnera de m'entendre ainsi parler de la forme incomparable qu'il a su donner à sa pensée. 11 est vrai que ce n'est pas de l'écrivain que j'ai à vous entretenir ; quelque grand qu'il soit, ce n'est pas l'écrivain, c'est le philosophe qui nous intéresse en ce moment; mais chez ce philosophe, comme chez Socrate son maître, la forme est inséparable du fond, et cela est vrai surtout du sujet que je traite.
En effet, en quelque temps, en quelque lieu que l'amour platonique se soit jamais produit, c'est à la faveur d'une conversation intime à la fois et plus ou moins distinguée, plus ou moins attique. De nos jours encore, dans ce siècle de prose chiffrée, de vie affairée, d'agitation fébrile, si parfois la poésie de l'amour platonique trouve accès chez quelques natures d'élite, c'est dans dos entretiens semblables à ceux de Socrate et de Platon, dans ces moments oii deux âmes, placées dans un même courant de pens 3es et d'affections délicates, poursuivant ensemble un but élevé, et animées d'une même ambition, se sentent attirées l'une vers l'autre par une douce et chaste sympathie, parce qu'insensiblement elles reportent l'une sur
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l'autre un peu de cette ardente passion de Tidéal qu'elles nourrissent en commun et qui leur sert de lien.
C'est donc sous cette forme que Platon , comme Socrate, enseignait sans en avoir l'air et la science, et la sagesse, et l'amour, qui en était à ses yeux l'indispensable préparation. Tel est en effet, suivant ce philosophe, le noble rôle de l'amour : disposer les âmes à la vérité ou au bien, conçu dans sa beauté idéale. Assurément il vaut la peine d'étudier de près cette doctrine dans les écrits immortels oii elle est déposée, dans le Phèdre par exemple, dans la République et surtout dans le Banquet.
Le Banquet de Platon est, sous forme de dialogue, un véritable traité de l'amour. Quelques Athéniens de distinction, réunis pour fêter la victoire que leur ami le poète Agathon vient de remporter au théâtre, se proposent de parler à la ronde sur ce sujet éternellement neuf et intéressant. On a fait, disent-ils, l'éloge de toutes choses ; un autre contemporain vient d'écrire l'éloge du sel; comment a-t-onpu oublier l'amour? et chacun de célébrer à sa manière cette puissance secrète et irrésistible qui, ainsi qu'on l'a dit, règne sur tous les cœurs, même sur les plus rebelles en apparence.
L'un, Phèdre, se représente l'amour comme le plus ancien, le plus auguste et presque le plus vénérable des dieux, tandis qu' Agathon veut que ce soit le plus jeune, le plus délicat et le plus gracieux. Un troisième, Pausanias, distingue deux Vénus et deux Amours : il y a, dit il, une Vénus populaire et un Amour grossier, mais il y a aussi une Vénus Uranie et un Amour céleste et divin, savoir celui qui ne nous fait aimer que pour la vertu et qui ne