‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 13 sur 125 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

| i. — Introduction.

Tous les phénomènes de la nature que nous percevons s’accomplissent dans l’espace et le temps. Toutes les sensations qui nous parviennent par l'intermédiaire de nos organes des sens, qu'elles soient produites par des excitations extérieures ou intérieures, sont donc perçues dans l'espace et le temps. Kant disait avec raison que nous ne pouvions rien percevoir du monde extérieur sans situer l’objet perçu dans un temps déterminé et en un lieu défini. Cela est également vrai de tout ce qui se passe dans notre propre corps. Partant de cette proposition que nous pouvons connaître la nature de nos fonctions psychiques à l’aide d’opérations intellectuelles purement spéculatives, le philosophe aborde à la fois le problème de l'espace et celui du temps. Mais la tâche du naturaliste est plus modeste. Il cherche à pénétrer les lois du monde de la réalité ; aussi Y expérience sensible constituet-elle un outil indispensable à son travail de recherche et d’exploration. Il connaît la stérilité de tous les systèmes métaphysiques, édifiés jusqu’ici par la méthode purement spéculative, qui devaient nous révéler l’origine et l'essence de toutes choses, et il préfère, même en ce qui concerne les processus psychiques, les soumettre d’abord séparément et dans leurs manifestations perceptibles à l’observation et à l'expérience. Ce n’est qu’après avoir reconnu et établi les

TEMPS ET ESPACE

mécanismes des processus les plus simples, qu’il procède à la généralisation et h la déduction des lois.

Déjà, lors de mes premières recherches expérimentales sur la structure des canaux semi-circulaires, j’étais parvenu à des résultats réels, grâce auxquels j’avais acquis la conviction qu’il devait y avoir une corrélation étroite entre cette structure et la formation de nos représentations d’espace.

Après avoir établi d’une façon plus précise la destination des canaux semi-circulaires, en tant qu'organes sensoriels servant à la perception des trois conditions cardinales de l'espace, j’ai fait entrer dans le domaine de mes études, qui s’étendaient sur un intervalle de trente ans, le problème de l’espace proprement dit.

L'effort naturel de chercher simultanément l’origine de nos représentations de temps se heurtait à un grand obstacle. La plupart de mes expériences sur le labyrinthe ont été exécutées sur des animaux. Ce n’est que trente années après le début de mes recherches expérimentales sur les animaux que j'ai pu en confirmer les principaux résultats par une série d’expériences sur l’homme1. Or, les animaux se prêtent très peu à des recherches sur les perceptions ou même seulement sur les sensations de temps ; car, d’une façon générale, nous ne pouvons obtenir aucune donnée directe sur leurs sensations quelconques. Aussi, lorsqu’il ya plusieurs années MM. Aubert et Yves Delage me mirent en demeure, « puisque j’assigne au sens de l’espace un organe spécial, d’en indiquerun également pour le sens du temps, dont la représentation est, au point de vue métaphysique, parfaitement identique à celle de l'espace », je déclinai simplement cette invitation : les exigences de la métaphysique n’engagent pas le naturaliste.

Ce n’est qu’après avoir achevé définitivement mes longues études sur le sens de l’espace et donné à ma théorie une forme définitive que j’ai été amené à soumettre à un examen

i. Voir Ohrlabyrinth, et Y Oreille, chap. v.

plus attentif la question concernant l’origine de notre représentation de temps. Depuis qu’il fut établi, au début de mes recherches, que l’appareil des canaux semi-circulaires avec ses ganglions cérébraux centraux remplit l’importante fonction physiologique consistant à régler et à mesurer avec une grande précision, lors de l’accomplissement des mouvements volontaires ou réflexes, l’intensité, la durée et la succession des innervations de nos muscles, cette partie de ma théorie a reçu un développement considérable, grâce à mes propres travaux comme à ceux d’autres chercheurs.

Un des principaux résultats qui se dégage de toutes ces recherches est que, dans certaines terminaisons nerveuses du labyrinthe de l’oreille et dans leurs centres cérébraux, il existe de véritables appareils automatiques de calcul, qui jouent un rôle fonctionnel de première importance dans les innervations des muscles moteurs. L'action de ces appareils de calcul et de mesure, régis par le labyrinthe de l’oreille, ne se borne pas à déterminer les intensités des innervations, mais elle s'exerce aussi sur leur succession et leur durée dans le temps. Dans notre sphère d' activité motrice, les fonctions du labyrinthe de V oreille comprennent donc non seulement les processus relatifs de V espace , mais encore les processus relatif s au temps. Cette constatation m'a facilité la tâche de faire entrer le problème du temps dans le domaine de mes recherches sur le labyrinthe de l’oreille. Malheureusement, l’application des méthodesexpérimentalesà l'étude desappareils de mesure automatiques de la durée des innervations n’a pu être faite jusqu’ici que dans des limites très étroites. Pendant les contractions musculaires, il est extrêmement difficile, aussi bien chez les animaux que chez l'homme, de mesurer avec une précision scientifique suffisante les valeurs de ces durées d'innervations. Ainsi que nous l’avons clairement démontré au paragraphe 2 du chapitre 1, les innervations des muscles ne nous fournissent aucune sensation. Ni le profane, ni le physiologiste, quelque attention qu’ils y

TEMPS ET ESPACE

prêtent, ne découvrent la moindre trace de perceptions immédiates de ces innervations.

Mais au point de vue de la physiologie des perceptions de temps et de la formation de nos représentations de temps, la simple constatation de l’existence de centres cérébraux, chargés de la fonction de régler et de mesuser automatiquement la durée et la succession des innervations, était déjà d'une portée décisive. Non moins importante était la constatation que les centres cérébraux investis de cette fonction se trouvaient, pendant qu'ils l’accomplissaient, sous la dépendance de certaines parties du labyrinthe de l'oreille. Dans l'exposé qui suit, nous verrons que les données acquises par les nombreuses études expérimentales de divers investigateurs autorisés sur la succession et la durée des sensations de nos cinq organes sensoriels spéciaux peuvent être appliquées presque entièrement aux processus analogues qui s’accomplissent dans la sphère d’activité motrice. Ces deux éléments importants de notre représentation de temps reposent , en effet sur le fonctionnement des organes des sens pour la direction et pour le nombre , organes renfermés dans le labyrinthe de l'oreille.

•§ 2. — Les sens généraux de e. h. weber

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