‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 16 sur 125 · IO · texte numérisé non relu

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saires les plus résolus de sa conception du temps sont ici d’accord avec lui. « Le temps, poursuit-il, n’est pas un concept empirique qui serait déduit d'une expérience, car la simultanéité ou la succession elle-même ne pourraient être perçues, si la représentation de temps ne se trouvait a priori à la base de cette perception. » La véritable difficulté consiste à savoir quelle direction pourrait bien avoir cette étendue de temps en longueur. A la suite d’une analyse minutieuse de la plupart des facteurs impliqués dans cette question, je suis arrivé, il y a des années de cela, à la conviction que la succession ou la suite des phénomènes et des mouvements ne pouvait être exprimée que par la direction sagittale : elle correspond donc à la coordonnée de meme nom du sens de l'espace.

Il est bien entendu que le point O de la coordonnée du temps doit coïncider parfaitement avec celui du système des coordonnées rectangulaires de l'espace, ce dernier correspondant à notre moi indivisible et conscient (voir, entre autres, ch. I, § 2). D’après ma théorie du sens de l'espace, la perception des sensations de direction prend une part»importante à la formation de notre conscience et nous permet de considérer notre moi comme distinct du monde extérieur ou, ainsi que le dit Hensen qui a très bien rendu ma pensée, de « nous considérer, par un sentiment originel, comme le point central autour duquel tournent tous les corps ».

Le passé et l'avenir , c'est-à-dire ce qui est situé derrière nous et ce qui se trouve devant nous , correspondent à la direction postéro-antérieure. « Derrière nous 7/ et « devant nous » sont les deux directions du temps, les deux signes de la même coordonnée sagittale. En d’autres termes : les sensations de direction, fournies par l'appareil des canaux semi-circulaires et auxquelles nous devons la représentation de l'espace à trois dimensions , nous servent également à former la représentation de V étendue du temps à dimension unique.

La connaissance ainsi acquise de la direction réelle du

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temps va nous faciliter la compréhension du rapport étroit qui existe entre les représentations d’espace et celles de temps. Seulement ce rapport nous apparaît maintenant sous un autre jour qu’à Kant et aux partisans de sa théorie a priori On ne doit plus, en effet, considérer la succession des phénomènes et des mouvements dans le temps comme étant en opposition absolue avec leur coexistence dans l’espace. Il existe un parallélisme des phénomènes dans le temps (la simultanéité) qui correspond parfaitement au parallélisme dans le sens géométrique du terme : l’un et l’autre reposent, nous le savons maintenant, sur une excitation simultanée de certains canaux semi-circulaires.

C'est Meumann qui, parmi les psychologues, a tout particulièrement attiré l’attention sur l'importance de la simultanéité comme facteur constant et principal de nos perceptions de temps. Dans ses excellentes « Etudes », il a su mettre en relief la vraie valeur de la simultanéité. Aussi la découverte que nous exposons ici de l'origine physiologique de cette valeur de temps apporte-t-elle un appui à plus d’une de ses propositions.

Ainsi qu’on l’a dit plus haut, la plupart des psychologues sont d’accord avec les physiologistes pour admettre que l'étendue de temps d’après Kant doit être comprise comme représentant la succession dans le temps. Mais la conception exposée ici, qui fait correspondre cette étendue à la flèche de la direction antéro-postérieure , sera probablement accueillie avec hésitation par plusieurs psychologues. Comme le font prévoir les ouvrages et les études qui existent de nos jours sur la nature des perceptions de temps, ma thèse soulèvera deux sortes d’objections. La première sera d’ordre dialectique et portera principalement sur la définition des mots « présent » et « maintenant » ou sur les différences entre « longueur de temps » et « étendue de temps ». Le fait de voir dans le « présent » un point qui, étant en mouvement continuel, donne naissance à la ligne du temps,

pourrait, d'après F. Schumann, conduire à des conclusions erronées. On a, par exemple, conclu, écrit-il : « Le temps se compose du passé et du futur, séparés par le point mobile « présent ». Comme le passé n'existe plus et que le futur n’est pas encore, le temps serait quelque chose de réel, composé de deux moitiés dont aucune n'est réelle. » Une pareille conclusion repose sur des prémisses qui ne sont plausibles qu'en apparence, mais sont en réalité de purs sophismes. La mobilité du point est une supposition superflue, qui devient caduque par le fait de la conception du point O de la coordonnée du temps. Notre conscience du 7Jioi est immuable et indivisible; seuls les contenus de la conscience générale changent. Il n’y a de mobile que ce qui s’est produit avant nous et ce qui doit venir après nous ; mais cette mobilité n’entame en rien la réalité de l'un et de Lautre. Rien ne peut prétendre cà la réalité avec plus de droit que les événements du passé. En se produisant progressivement, les événements futurs deviennent réels et en plongeant dans le passé ils subissent, sur la coordonnée du temps, un déplacement et changent de signe1.

La seconde objection portera sur ce point de ma thèse que notre moi conscient correspond au point O de la coordonnée du temps. Schumann qui, dans ces dernières années, a fait de très belles recherches sur les perceptions de temps, et avec lui d’autres investigateurs qui se sont occupés de la même question considèrent le présent ou « l'à présent » comme une étendue de temps qui a une durée juste aussi longue qu’il en faut pour prononcer ou penser le mot. Cette idée paraît d’autant moins admissible qu’en pareil cas l'importance du moment présent dépendrait uniquement

i. Certains psychologues considèrent la conscience, le moi conscient, comme identique à la conscience générale. C'est pourquoi ils ne peuvent admettre l'existence simultanée, dans notre conscience, de contenus différents. Ces difficultés disparaissent lorsqu’on sait faire la distinction entre les deux consciences, ce qui est bien plus rationnel, et cette distinction est rendue possible par la considération de la simultanéité des contenus.

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de la longueur de ce mot dans les différentes langues L 11 faut toujours avoir en l’esprit ce fait capital que les trois coordonnées des directions de l'espace, aussi bien que la seule coordonnée du temps, auxquelles nous sommes obligés de rapporter nos perceptions sensibles dans l’espace et dans le temps, se rapportent seulement à notre moi conscient . Quant à ce que peuvent être l'espace absolu ou le temps absolu, le naturaliste n'a pas plus à édifier des hypothèses sur cette question que sur l’origine de l'univers. Le domaine de ses recherches scientifiques comprend uniquement les phénomènes du monde physique accessibles à ses perceptions sensorielles portées au plus haut degré de leur puissance.

Ainsi que nous l'avons rappelé plus haut (chap. i, § Q quelques philosophes ramènent aussi à notre moi conscient l'origine du point mathématique ; raison de plus pour que les impressions de temps à un moment donné soient rapportées à ce point indivisible.

Ce n'est qu'après la publication de ma première étude sur les deux sens mathématiques {Revue générale des Sciences, 1907), que mon attention fut appelée sur l’important travail de Karl Stumpf, Ueber den psychologischcn Ursprung der Raumvorstcllung, qui date de 1873 et qui m’avait échappé jusque-là. Disciple de Lotze, Stumpf a donné un exposé complet de son point de vue scientifique d’alors avec une pénétration d'esprit remarquable et une connaissance approfondie de toutes les théories physiologiques concernant le problème de l'espace. Ce fut pour moi une véritable satisfaction de trouver dans cet ouvrage, sur la signification

1. Dans le langage courant de tous les peuples, la durée de temps la plus courte n’est d’ailleurs pas désignée par les mots « à présent » ou « présentement » Déjà K. E. von Baer a fait observer très justement que la durée la plus courte est exprimée, dans la plupart des langues, par le mouvement corporel qui nous paraît avoir la plus courte durée, à savoir par le clignement des yeux : Augenblick en allemand, Mig en russe, clin d'œil en français, etc. Le mot momentum dérive de rnovere. Le punctum temp'oris des Romains désignerait peut-être, d’après von Baer, le temps nécessaire pour percevoir la sensation d’une piqûre.

exacte des représentations « droit » et « gauche », « haut » et « bas », « avant » et « arrière », qui « déterminent encore d’une façon particulière toutesnosreprésentationsd’espace», des idées concordant d'une façon étonnante avec celles que j’ai développées plusieurs années après. « C’est un avantage très précieux pour une nouvelle théorie scientifique de rencontrer des points d’appui dans les recherches d’esprits éminents des périodes antérieures », écrivais-je en 1900, à l’.occasion de la découverte de l’écrit de Spallanzani sur l’existence d’un sens d’orientation dans l’oreille de la chauvesouris. C’est pourquoi je tiens à citer textuellement quelquesunes des propositions capitales de Stumpf, qui se rapportent, il est vrai, aux trois dimensions de l’espace, mais qui peuvent s’appliquer également à la dimension unique du temps.

« Si, d'après mes explications, tout ce qui se trouve dans l’espace est déjà représenté comme situé dans trois dimensions, il n’en résulte pas, bien entendu, que nous puissions distinguer les unes des autres ces dimensions comme telles, ni que nous soyons à même, lorsqu’un point dans l’espace attire tout particulièrement nos regards, de déterminer la situation de ce point par rapport à d’autres relativement aux trois dimensions. Si nous n’avions pas la représentation de notre corps, nous ne serions probablement parvenus à cette distinction et à cette détermination que très tard, grâce à des réflexions scientifiques, et en outre les déterminations auxquelles nous serions arrivés ne seraient que celles de la géométrie analytique, c’est-à-dire que nous aurions construit un schéma de trois dimensions à l'aide de lignes perpendiculaires les unes aux autres et nous aurions ensuite distingué sur chacune de ces lignes deux côtés, -f- et — , sans que ceci signifiât autre chose que l’opposition entre ces deux côtés. Mais en réalité nous opérons relativement vite certaines distinctions qui, au point de vue pratique, ne sont pas seulement équivalentes aux distinctions mathématiques, mais ont une signification plus grande. Haut, bas, etc., désignent

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des distinctions tout à fait déterminées, et qui ne sont pas interchangeables à volonté, comme -h et — h »

Ces lignes étaient écrites avant que j'eusse achevé d'édifier ma théorie de l’espace sur les bases qui m’avaient été fournies par la constatation des trois sensations spécifiques de direction dans les canaux semi-circulaires. Stumpf cherchait alors à expliquer la représentation des trois directions par les différences qui existent entre nos sensations cutanées; aussi ne voyait-il dans son idée qu'une aide éventuelle. Aujourd’hui que nous connaissons l'origine réelle de notre faculté de distinguer les différences de directions des diverses parties du corps, on ne saurait assez admirer la pénétration avec laquelle Stumpf présentait l’état de choses réel, surtout quand on lit les lignes suivantes : « D'après ces axes de coordonnées naturels, nous déterminons aussi la position de l'objet extérieur, tout comme la géométrie analytique détermine la position d’un point d'après ses axes artificiels. Mais c’est le centre d’espace naturel qui forme le point initial des coordonnées. »

Quoi qu'il en soit, les recherches expérimentales faites jusqu’à ce jour sur l’origine de nos sensations de direction nous autorisent dès maintenant à admettre que c’est aux excitations des canaux semi-circulaires sagittaux que nous devons la possibilité de percevoir la succession dans le temps ou, pour employer l’expression de certains psychologues, l’ordre dans le temps. Ces perceptions forment une des composantes de notre représentation de temps. Quant à la question spéciale et qui présente surtout un intérêt psychologique, celle de savoir si le point O des coordonnées de temps et d'espace coïncide ou non avec le moi conscient, nous aurons encore plus d’une occasion d’y revenir.

1. Cari Stumpf. Ueber den psychologischen Ursprung der Raumvorstellung. Leipzig, 1873.

§ 4. — Les mesures de la durée

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