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ET DES AUTRES VALEURS DE TEMPS

L'une des composantes de ce qu'on appelle le sens du temps, la succession, est donc formée à l'aide des perceptions d'un organe sensoriel périphérique. Quel est le cas des autres composantes : la durée et la vitesse ? Au fond, la vitesse n’est qu'une fonction de la durée, mais ces deux valeurs de temps peuvent aussi être mesurées séparément, il faut donc rechercher d’abord laquelle des deux est plus accessible aux perceptions sensorielles, et peut par conséquent être plus facilement soumise à l’analyse expérimentale.

Une pareille recherche est en outre essentiellement liée à la question de l’origine de nos représentations de temps. La conception la plus simple en apparence de l'origine des perceptions de vitesse serait de les rapporter à nos perceptions visuelles. La vitesse des processus extérieurs saute effectivement aux yeux. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que certains philosophes, et même des physiologistes comme Czermack dans ses Idées sur la théorie du sens du temps, aient cherché dans les impressions visuelles la source d'où se seraient formées nos représentations de temps. Une pareille conception paraissait d’autant plus séduisante qu’on espérait découvrir également le mécanisme des perceptions de vitesse dans la convergence des axes oculaires et dans l’accommodation. Aussi Cari Ludwig se montra-t-il disposé à considérer cete conception comme parfaitement fondée, « parce que nous voyons effectivement le degré de la vitesse ».

Cette conception soulève pourtant de nombreuses objections, et parce qu’elle néglige complètement les autres éléments constitutifs de la représentation de temps, et parce

que, même en la supposant fondée, il ne nous serait pas

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moins impossible de considérer les perceptions de temps comme ayant leur origine principalement dans l'œil.

Depuis qu'il a été établi, en 1 87^-1 87 6, que l'appareil oculo-moteur se trouve sous la dépendance continue et régulière des canaux semi-circulaires, « la vision de la vitesse » comporte une interprétation toute différente. Les déplacements des axes oculaires, ainsi d’ailleurs que tous les mouvements des muscles de l'œil, étant en réalité produits par les excitations des nerfs des canaux semi-circulaires, la mesure de la vitesse de nos perceptions de temps s'effectue en effet principalement par le sens de l'ouïe, non par celui de la vue.

Wundt néglige dans les mesures la vitesse en tant que valeur de temps, et cela pour la raison qu’une pareille mesure du mouvement visible doit nécessairement conduire à une mesure de l'étendue d'espace. La possibilité, et même la nécessité de mesurer simultanément dans les mouvements l'étendue d'espace et l'étendue de temps, loin de constituer une complication et une cause de trouble, ne peut, au contraire, à notre avis, que faciliter la tâche de l'expérimentateur.

Vierordt s’est fort bien rendu compte de cet avantage lorsqu’avec Camerer il a dirigé ses recherches de ce côté. « Dans la perception d’un mouvement et l’appréciation de la vitesse avec laquelle ce mouvement s’accomplit, dit-il. le sens du temps et celui de l’espace interviennent simultanément. » Vierordt donna en même temps la formule

simple g

permettant de caculer la vitesse g et dans

laquelle r exprime le rapport entre l’espace parcouru et l’unité de longueur, ^ le rapport entre le temps nécessaire à cet effet et l’unité de temps. Cependant, d’après nos connaissances actuelles, les valeurs obtenues dans les mesures de vitesse et de durée ne peuvent plus être attribuées uniquement au sens de la vue. En utilisant les données four-

nies par mes recherches pour la théorie des perceptions de temps, on doit aussi tenir compte du mécanisme qui nous permet de mesurer la vitesse visible.

Les beaux résultats obtenus par Vierordt et ses élèves, au cours de leurs expériences, décidèrent tous ceux qui après lui se consacraient aux mêmes recherches à employer d’une façon générale les méthodes de mesure qu'il avait imaginées, et cela aussi bien pour le choix des valeurs de temps à déterminer que pour le choix des perceptions sensorielles spéciales dont ils voulaient mesurer la durée. Malheureusement la plupart des successeurs de Vierordt ont complètement banni du domaine de leurs considérations le point de départ qui seul l’avait guidé dans ses recherches, à savoir la conception des sens généraux, due à Weber. Ils se sont ainsi mis dans l' impossibilité de donner leur plein développement aux résultats qu'ils ont obtenus .

Comme nous l’avons fait ressortirau paragraphe i, Vierordt, dans ses mesures des valeurs de temps, avait eu l’heureuse idée de choisirLorganede l'ouïe de préférence à tous les autres organes sensoriels. Cet heureux choix lui permit aussi de déterminer avec plus de précision la plupart des valeurs qui entrent principalement en ligne de compte dans l’étude expérimentale des processus de temps. C'est ainsi qu’en choisissant les sensations auditives pour la mesure de la durée, il réussit à mettre en lumière la véritable signification des différences de temps , du rythme, de la cadence et des intervalles de temps. Le choix fait par Vierordt de ces valeurs et d’autres analogues a donc été heureux d’une façon générale. Ce qui La été moins, c’est d’avoir introduit le concept du seuil de temps et du vide dans le domaine des valeurs de temps à mesurer. Vierordt a probalement été amené à commettre cette erreur par la seule raison qu’à l'exemple de E. H. Weber il employait parfois l’expression perceptions de temps comme équivalente à celle de sensations de temps.

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Mais les valeurs de temps que Yierordt a déterminées à l’aide de ses mesures se rapportaient en réalité non pas aux sensations de temps , mais à la perception de la durée des sensations auditives. Il en est naturellement de même lorsqu’on mesure la durée des autres sensations sensorielles. Les seuils dé excitation eux aussi ne se rapportent qu'aux excitations qui produisent les sensations sensorielles spéciales correspondantes et nullement aux soi-disant sensations de temps. Beaucoup de successeurs de Vierordt ont également omis de faire cette simple réflexion en effectuant des mensurations de ce genre. Suivant son habitude lorsqu'il s'agit d'une erreur, Mach a pris les devants et donné le plus mauvais exemple; ainsi il a prêté aux mots sensations de temps une signification fausse et il a exécuté ses mesures en conséquence1. Un simple coup d’œil sur les valeurs des seuils de temps, obtenus en millièmes de seconde, aurait dû suffire à instruire Mach de son erreur. Il obtint notamment pour l’ouïe 16,0, pour le tact 27,7, pour la vue 47,0. Ces valeurs très discordantes prouvent assez qu'il s’agit des seuils d’excitation des sensations correspondant à ces sens et nullement de ceux des sensations de temps.

Wundt admet également que « le seuil de temps est déterminé avant tout par les propriétés physiologiques des organes sensoriels ». « Toutefois, ajoute-t-il, on sera obligé de considérer le seuil de temps, de même que le seuil d'espace, comme une grandeur psycho-physique, la conception des impressions, ainsi que celle d’une succession, impliquant à la fois un fait psychique. Cette manière de voir est confirmée par l’observation qu'une attenrion et

1. Il est à peine utile de relever toutes les autres erreurs des conceptions de Mach relatives au sens du temps, erreurs qu’il maintient dans son dernier ouvrage. 11 suffit de citer le titre de la section correspondante : « Le temps physiologique en opposition avec le temps métrique », pour s’apercevoir à quelle distance se trouve Mach de la vraie conception du problème du temps.

une habitude plus grandes sont susceptibles de modifier ce seuil. » Rien de plus juste en soi que cette dernière affirmation ; mais elle ne modifie pas l'origine véritable des seuils d'excitation. Dans la pensée de Weber, les sens généraux sont destinés à fournir la mesure exacte des propriétés quantitatives des autres sens. Ils ne sont donc ni plus ni moins que des appareils de mesure de l'espace et du temps. Cette idée se trouve pleinement d'accord avec la vérité physiologique. Les recherches exposées dans les chapitres précédents font suffisamment démontré en ce qui concerne le sens de l’espace. Mais elle est également valable pour le sens du temps, et la preuve en est fournie par le résultat des recherches que de nombreux investigateurs ont faites au cours de leurs mesures pendant plus de cinquante ans.

Dans mes communications sur les origines des perceptions d’espace (1907), j'ai déjà relevé l’importance de ce fait, et j’y reviendrai avec plus de détails au paragraphe 6. Les seuils d'excitation qui produisent les sensations des sens spéciaux ne peuvent naturellement nous fournir aucun renseignement sur la précision de l'appareil physiologique qui mesure le temps; et pourtant les expériences de Vierordt, aussi bien que celles de ses successeurs, n’avaient pas en réalité d’autre but que d'éprouver la précision de l'organe mesureur du temps. Pas plus que la valeur d'un télescope ne saurait être déterminée par les lois qui régissent les mouvements des planètes, les seuils d'excitation des sensations sensorielles spéciales ne peuvent exercer aucune influence sur le fonctionnement du sens du temps. Ils peuvent seulement faire naître, lors de nos essais, des erreurs d’expérimentation et d’observation, analogues à celles qui proviennent des fautes personnelles de l'observateur.

L’introduction par Vierordt du mot «vide » a eu des conséquences encore plus fâcheuses relativement à l’interprétation des essais de mesure du temps. En proposant ce mot,

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Yierordt ne faisait encore que suivre l’exemple de Weber qui, dans ses circuits de sensations, avait prêté une attention toute particulière aux intervalles, dont il a pu d'ailleurs donner une explication assez satisfaisante. Mais, en réalité , il ne se produit pas de vide dans la sphère de nos sensations . Les discontinuités de temps n’interviennent pas plus dans nos sensations que dans tous les autres processus vitaux, et il n’en existe pas plus dans ces derniers que dans les mouvements des planètes. Il y a seulement des oscillations dans V intensité de notre activité nerveuse et dans la fixation de notre attention sur les différentes qualités des sensations. C’est la perception de telle ou telle sensation qui pénètre alternativement dans notre conscience. Toute excitation de nos nerfs n est au fond qu une augmentation subite de leur état d' excitabilité ; ce fait a été établi par Pflüger, il y a une cinquantaine d’années. Seuls les nerfs paralysés ou morts sont complètement inexcitables. Encore moins peut-on parler de périodes vides ou caractérisées par V absence totale de toute excitation lorsqu'il s’agit de sensations auditives.

La confusion créée par cette conception d’intervalles soi-disant vides ou caractérisés par /’ absence totale d' excitation s’est manifestée tout particulièrement dans les réflexions sur notre représentation de temps, faites par des métaphysiciens et des méta-mathématiciens qui cherchèrent à utiliser ce prétendu vide en faveur de l’origine a priori de notre intuition du temps au sens kantien. C’est ainsi que M. Poincaré écrivait récemment encore ( La valeur de la Science , p. 36) : « Nous classons nos souvenirs dans le temps, mais nous savons qu’il reste des cases vides. Comment cela se pourrait-il si le temps n’était une forme préexistant dans notre esprit? Comment saurions-nous qu’il y a des cases vides, si ces cases ne nous étaient révélées que par leur contenu? » Mais, ainsi que nous venons de le dire, ces « cases vides » n’existent que dans l’imagination des métaphysiciens. Les souvenirs de perceptions de temps anté-

rieures accumulés dans le cerveau sont, volontairement ou involontairement, évoqués dans la conscience avec tout leur contenu quantitatif et qualitatif. La représentation de la succession continue des sensations et de leurs perceptions nous est donc déjà fournie, dès notre plus tendre jeunesse, par les expériences de tous nos sens. Herbart avait parfaitement raison lorsqu'il déclarait que la succession des représentations ne peut, en aucune façon, être identifiée avec la représentation d’une succession. Mais cela n’empêche nullement notre perception de la succession de se former grâce à la continuité des différentes sensations spéciales.

Plusieurs psycho-physiologistes ont vainement essayé de remplir avec un contenu quelconque ces intervalles soidisant vides; c’est ainsi, par exemple, que Münsterberg cherchait à expliquer par la sensation de la tension continue de muscles notre aptitude à mesurer les intervalles du temps. Il est parfaitement vrai que, même au repos, les muscles se trouvent dans un certain état de tension, le tonus, dont le mécanisme a été exposé ailleurs en détail (V Oreille, etc., ch. ni). Nous devrions donc, d’après Münsterberg, pouvoir, mesurer la durée de cette excitation tonique dans l’intervalle entre deux contractions musculaires. Sous cette forme, l’idée de Münsterberg serait admissible, mais au cas seulement où il nous serait possible, d’une façon générale, d’éprouver des sensations musculaires, ou des perceptions quelconques de contraction. Or, nous avons déjà insisté à plusieurs reprises sur l'impossibilité où nous sommes de connaître des sensations musculaires au sens courant du mot; ni le profane, ni le physiologiste ne peuvent, même avec l’attention la plus soutenue, recevoir une pareille perception à l’aide du sens musculaire problématique. C'est sans succès que l'on avait fait appel aux sensations musculaires pour expliquer nos représentations d’espace (voir plus haut, ch. i, § 2). C’est également faire fausse route que de vouloir les utiliser pour expliquer les perceptions de durée.

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Nos cellules ganglionnaires mesurent, il est vrai, assez exactement la durée de l'innervation des muscles, -comme on l'a prouvé par de nombreuses expériences ( L'Oreille , m, 7-10). Mais ces mesures s'accomplissent d'une manière automatique, par V inter médiairede certaines parties du labyrinthe (otocystes), sans que nous en ayons jamais conscience. D'ailleurs, ainsi que nous l’avons dit, le fait de ne pas réussir à combler des intervalles vides de cette nature ne prouve rien, puisque ces intervalles vides n'existent pas. Pour la conscience pleine et entière, il n'y a pas de véritable discontinuité dans les perceptions de temps. Quant à ce qui se passe pendant le sommeil, nous l’apprenons seulement par les fragments de rêves qui parviennent à notre conscience. Si la succession des souvenirs dans le temps nous parait s'y accomplir avec une rapidité vertigineuse, c’est vraisemblablement parce que les influences inhibitrices de l’attention tendue manquent pendant le sommeil.

| 5. — Le labyrinthe comme organe sensoriel

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