DES PERCEPTIONS DE TEMPS
Si nous nous sommes étendu un peu longuement ici sur ces deux valeurs de temps introduites par Vierordt dans ses essais de mesures de la durée, c’est parce que plusieurs de ses successeurs, qui se sont occupés de la même question, leur ont attribué une importance tout à fait extraordinaire dans la formation de nos concepts de temps. Ces légères erreurs ne diminuent pas’ le grand service que ce physiologiste a rendu à la science en contribuant à résoudre le problème du temps par sa découverte que le labyrinthe de l’oreille est l’organe le plus important pour l’étude des perceptions de temps.
Comme nous l’avons déjeà dit, il a eu l'intuition que V oreille joue le rôle prédominant dans la formation de nos
représentations de temps. « Nous commençons par le sens dont la sensibilité pour les quantités de temps et pour les différences entre quantités de temps se manifeste le plus chez chacun d'entre nous, par le sens de l'ouïe » : c’est ainsi que Vierordt justifie son choix; de cette manière il traçait aux chercheurs à venir la voie à suivre. Un petit nombre seulement de ses successeurs essayèrent de fournir les raisons précises qui les avaient déterminés à choisir l’organe auditif pour leurs mesures1. La façon dont Wundt motive le choix de l’organe de l’ouïe pour l'explication des représentations de temps est particulièrement intéressante : « Tandis que les représentations tactiles de temps restent constamment liées aux conditions mécaniques des organes moteurs et aux organes centraux correspondants, ayant pour fonction de régler les innervations, les représentations auditives de temps se meuvent dans des limites beaucoup plus larges. Tout changement possible des formes de sons et de bruits, dans la mesure où il est consécutif à des conditions objectives quelconques, et autant que l’ouïe est capable de le suivre dans les limites posées à la sensation auditive relativement à l'intensité, au nombre de vibrations et à la durée des impressions, peut parfaitement être considéré comme le substratum des représentations de temps variables à l'infini. » (Grund^iige, etc., 5e éd., vol. III, p. 20.) Considérée en soi, la conclusion contenue dans la deuxième de ces propositions est à peu près exacte.
Par contre, l’hypothèse qui sert à Wundt de point de départ montre qu'il est peu au courant des recherches physiologiques dont le labyrinthe de l’oreille a été l’objet au cours de ces trente dernières années. Il n’est pas exact que nos sensations tactiles « restent liées aux conditions mécaniques de nos organes moteurs et aux organes centraux
1. Mach se contenta de répéter que le sens de l'ouïe était le sens de temps le plus distingué ; et cette fois il ne se trompait pas.
correspondants, ayant pour fonction de régler les innervations ». Les sensations tactiles peuvent, à l’occasion, être produites aussi par nos mouvements. Mais leurs rapports avec les organes centraux réglant les innervations ne doivent être compris que dans le sens indiqué ailleurs par nous (L Oreille, etc., ch. ni, || 7-8). Ces mécanimes de régulation sont liés aux fonctions de notre organe de l’ouïe, auxquelles ils ne sont pas seulement subordonnés, mais dont ils subissent la domination complète relativement au temps aussi bien qu'à l'espace. Toutefois, comme nous venons de le dire, la conclusion de Wundt et même certaines de ses déductions sont assez justes, à l’exception de tout ce qu'il allègue au soi-disant vide ou, comme il l’appelle, au trajet exempt d’irritation.
Nous avons fait ressortir en détail, au paragraphe 2 du chapitre précédent, les principaux avantages que l’oreille présente sur l'œil relativement à la formation de nos représentations d’espace. Nous nous proposons de montrer ici, avec tous les détails nécessaires, que, dans une certaine mesure, les avantages du labyrinthe de l’oreille ne sont pas moins importants pour la formation de nos représentations de temps.
Dans le chapitre sur les Bases physiologiques de la géométrie d'Euclide , nous avons spécialement relevé, parmi les avantages de l'oreille sur l’œil, relativement à la perception des directions, ceux qui jouent un rôle si décisif en géométrie. Quant aux avantages que présente l’oreille, comparativement à l’œil, en tant qu'appareil de mesure des grandeurs géométriques, nous n’avons fait que les mentionner, et cela seulement à propos de l’estimation des distances. Nous avons rappelé à cette occasion que l'appareil oculo-moteur, dont dépend la mesure des distances par l’œil, se trouve sous la dépendance complète des innervations des canaux semi-circulaires, considérés comme organe sensoriel des sensations de direction.
LE SENS ARITHMÉTIQUE ! NOMBRE ET TEMPS I2<ÿ
Toutefois, la destination physiologique du labyrinthe de l'oreille comme appareil de mesure ne repose qu'en seconde ligne sur le mécanisme des canaux semi-circulaires. L’élément essentiel, dans l’exécution des mesures d’espace aussi bien que de temps, est fourni par la connaissance des nombres, et cette connaissance, nous la devons exclusivement au limaçon de l’organe auditif. Les appareils de calcul automatique, commandés par le limaçon, jouent un rôle décisif dans la mesure de l'intensité et de la durée des innervations.
Aux avantages que l’oreille présente sur l’œil, en tant qu’organe sensoriel des trois sensations de direction, il faut donc encore ajouter ce fait qu’elle possède des appareils périphériques auxquels nous devons la connaissance des nombres. « La comparaison entre l'oreille et l'œil est instructive sous ce rapport, écrit Helmholtz ; car les objets de l’un et de l’autre de ces organes, à savoir le son et la lumière, sont des mouvements vibratoires qui, selon la rapidité de leurs vibrations, provoquent des sensations différentes : celles des différentes couleurs dans l'œil, celles des différentes hauteurs de son dans l’oreille. Si, pour plus de précision, nous désignons les rapports entre les vibrations lumineuses par le nom emprunté aux intervallesmusicaux, formés par les vibrations sonores correspondantes, nous obtenons ce résultat : l’oreille perçoit dix octaves environ de différents sons, l’œil une sixte seulement. Au delà de ces limites, il existe desvibrations pour le son comme pour la lumière, que seules les méthodes physiques sont à même de nous révéler. L’œil, dans son échelle réduite, ne reçoit que trois sensations fondamentales différentes qui sont le rouge, le vert, le bleu-violet. Toutes les autres se formant par l’addition de celles-là ; ces trois couleurs se mélangent dans la sensation, sans se troubler mutuellement. L’oreille, au contraire, distingue un nombre extraordinaire de sons de hauteurs différentes. Il n'y a pas d’accord qui ressemble à un autre accord composé d'autres sons,
TEMPS ET ESPACE
tandis qu'en ce qui concerne l'œil les analogies présentent le cas ordinaire h »
Un autre avantage de l’organe auditif sur l’organe visuel mérite encore être relevé ; d'après Helmholtz le nerf acoustique est considérablement supérieur au nerf optique par son aptitude à suivre rapidement le changement d'intensité de l'excitation en plus ou en moins. Un pareil changement dans l’intensité de l’excitation se produit lorsque des sons de même hauteur approximative ajoutent alternativement leur action à celle de phases égales et à celle de phases opposées ; c’est là-dessus que repose le phénomène des flottements ( Schwcbungen ). Chacune des fibres du nerf acoustique n’est excitable que par les sons compris dans un intervalle très limité de l’échelle, tandis que chaque fibre du nerf optique est excitable par toute l’étendue du spectre.
Toutes ces causes de supériorité de l’oreille sur l’œil, offrent des avantages considérables pour les mesures artificielles de la durée des sensations. Mais la principale supériorité que possèdent les sensations auditives pour la perception de la durée et son estimation exacte est intimement liée au rythme et à la cadence des excitations sonores. La succession d’impressions auditives d’égale durée, séparées par des intervalles égaux, est de la plus haute importance même pour la perception immédiate de la durée. Dans la perception de ta succession périodique de sensations auditives ■, la supériorité de l’oreille sur la constatation visuelle de la vitesse consiste encore en ceci que, comme nous l’avons déjà dit, les sensations auditives, comme telles, ne comportent pas nécessairement de mesure d’espace, tandis que la vitesse appréciée par l'œil forme un quotient dont le temps est le dividende et le trajet parcouru dans l’espace le diviseur.
i. Die Thatsachen der Wakrnehtnungen. Berlin, 1879.
| 6. — Le rythme et la cadence dans la mesure