DE LA DURÉE DES SENSATIONS ET DES MOUVEMENTS
C’est la périodicité des phénomènes de la nature qui fournit à l'homme l’occasion première des perceptions de temps. Le lever et le coucher du soleil, le flux et le reflux de la mer, la succession des jours et des nuits, le retour régulier des saisons, lié à des changements déterminés de température, ont dû conduire l’homme, aussi bien que certains animaux, à la perception de la succession et des intervalles de temps. Les sensations internes ont également appris à l’homme à reconnaître l'importance de la périodicité. Le caractère rythmique des pulsations cardiaques et des mouvements respiratoires, la régularité qui caractérise l’apparition et la disparition de la faim et de la soif devaient nécessairement attirer l’attention de l'homme. De nos jours encore, les sauvages déterminent le temps d’après le retour régulier des repas (K. E. von Baer). Ainsi qu’on peut l’observer sur des animaux domestiques, tels que chevaux, chiens, etc., comme sur des oiseaux migrateurs et même sur des poissons élevés artificiellement dans les rivières, la faculté de reconnaître les saisons à retour périodique n’est pas exclusive à l'homme.
La reproduction de certaines perceptions sensorielles à des intervalles rythmiques impose nécessairement à notre conscience la représentation de leur régularité. L’idée de choisir ces phénomènes réguliers, périodiques ou rythmiques, pour en faire des unités de temps, a donc dû venir à l’esprit de l’homme dès les âges les plus reculés. Il commença naturellement par prendre pour échelle de mesure les valeurs de temps les plus brèves, de même qu'il choisit pour les mesures d’espace les longueurs les plus courtes que lui offraient le plus facilement soit son propre corps, soit le milieu environnant. Le pied fut chez tous les peuples la
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mesure d'espace la plus primitive et la plus répandue. Pour le temps, on choisit la succession périodique du jour et de la nuit. K. E. von Baer a exprimé cette conviction que la mesure de temps la plus petite, appelée par nous seconde et employée comme unité artificielle, nous a été suggérée par les battements rythmiques de notre pouls; à l'âge avancé, le cœur bat en effet 60 fois environ par minute. Depuis que cette idée a été émise, elle a gagné en vraisemblance et en intérêt grâce à l’observation des pulsations rythmiques au niveau des canaux semi-circulaires membraneux. Nous sommes en effet à même de percevoir intérieurement ces pulsations et même de les utiliser pour des essais expérimentaux; Partério-sclérose serait la cause la plus fréquente de la perceptibilité des bruits entotiques. C’est donc avec raison que von Baer a insisté sur le nombre de 60 pulsations par minute comme la moindre unité du temps.
Etant donnée la reconnaissance universelle de la grande importance que présentent pour le sens du temps la périodicité et le caractère rythmique des processus de temps, intérieurs et extérieurs, accessibles à notre observation, il était naturel que la plupart des investigateurs, suivant en cela l’exemple fécond de Vierordt, prêtassent au rythme et à la cadence une attention toute particulière dans leurs mesures expérimentales de ces processus. Cependant le choix des processus rythmiques n’a pas toujours été également heureux. Ainsi, dans ses recherches sur les perceptions de temps, Wundt, par exemple, accorde la première place, parmi les phénomènes rythmiques du corps humain, aux mouvements normaux de la marche. C’est à tort, et pour deux raisons. Tout d’abord, dans la vie ordinaire, les mouvements de la marche sont très souvent arythmiques. Ce n’est que dans les études du mécanisme des mouvements pendulaires de nos jambes, exécutées pendant les expériences des frères Weber, que les mouvements de la marche furent accomplis d’une façon vraiment rythmique. Ensuite, à sup-
poser même que notre marche s'exécute d'une façon rythmique régulière, il ne s'ensuit pas encore que les sensations provoquées par les mouvements de la marche présentent, elles aussi, un caractère rythmique. Nous n’avons pas la sensation de la marche comme telle ; nous avons les sensations des tensions de la peau, de l’extension des tendons et des muscles, des frottements dans les articulations, etc. La perception de ces sensations, si variées en qualité, pourrait difficilement nous donner la représentation de la succession de sensations se reproduisant rythmiquement.
Les processus de temps, qui accompagnent les mouvements volontaires et réflexes des différentes parties de notre corps se manifestent principalement dans les mesures de la durée et de la succession des innervations des muscles qui participent à ces mouvements . Ces mesures se trouvent, d’après nos connaissances actuelles, sous la dépendance des terminaisons nerveuses du labyrinthe de l’oreille et sont réglées par elles. Mais nos mouvements ne deviennent rythmiques que lorsqu’ils sont produits et entretenus par des sensations auditives rythmiques , comme dans la marche militaire, la danse, etc. La mesure exacte de la durée et de la succession des innervations doit, il est vrai, avoir lieu dans tous les mouvements musculaires rationnels, qu’ils soient rythmiques ou arythmiques; mais c'est seulement lorsque les excitations provoquant les innervations se succèdent à des intervalles réguliers que les muscles innervés se contractent à leur tour rythmiquement.
Ce ne sont pourtant pas les mouvements rythmiques, mais • les sensations rythmiques dont on doit avant tout tenir compte dans les études expérimentales portant sur les processus de temps. Depuis que Vierordt a choisi les sensations auditives comme se prêtant le mieux aux études de ce genre, tous les investigateurs ont pu acquérir la conviction qu’entre ces sensations auditives et nos perceptions ou nos représentations de temps il existe des rapports tout à fait particuliers, Df. Cyon.
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qu’on ne retrouve pas dans les sensations tactiles ou visuelles. On a déjà montré plus haut que la succession, qui constitue l’élément le plus immédiatement perceptible de notre représentation de temps, repose sur le fonctionnement des canaux semi-circulaires.
Aucun des investigateurs en question n'a pensé jusqu’ici cà ce dernier rapport. Tous sont, en revanche, unanimes à reconnaître que l'estimation mathématiquement exacte des excitations qui provoquent les sensations auditives rend suffisamment compte de l’importance décisive que présentent ces dernières relativement aux perceptions de temps. Les intervalles, les pauses, les rythmes et les cadences, à l'aide desquels les ondes sonores influencent notre oreille, pour provoquer des sensations de sons harmoniques, obéissent à des lois arithmétiques très précises. Si les successeurs de Vierordt dans le domaine des recherches sur le temps n'avaient pas complètement laissé de côté sa conception du sens du temps comme d’un sens général, destiné à mesurer et à graduer la durée des sensations de nos sens spéciaux et de nos mouvements, les résultats de leurs mesures, si nombreux et si précieux en soi pour la plupart, auraient abouti depuis longtemps à des conceptions claires et certaines sur la nature et l'origine de nos représentations de temps. Dans l’état actuel des recherches portant sur le problème du temps, il est à peu près impossible, malgré la concordance remarquable des résultats obtenus, en ce qui concerne au moins les points principaux, de trouver seulement deux chercheurs qui ne soient pas en désaccord flagrant sur l’interprétation de ces résultats.
Heureusement les résultats concordants des mesures obtenues au cours des recherches sur les sensasions auditives parlent assez clairement en faveur des rapports fonctionnels 1
1. Tous les physiciens et astronomes qui ont mesuré ce qu'on appelle le « temps physiologique « sont unanimes à reconnaître que l'oreille occupe la première place, quant à la durée la plus courte. C’est ainsi que dans les
entre nos perceptions de temps et le mécanisme du labyrinthe de l'oreille. L’analyse précise des éléments de ces perceptions, c est-à-dire de la durée et de la succession, et leur comparaison avec les résultats des recherches expérimentales sur le rôle du labyrinthe de l'oreille dans la régulation et la mesure de la succession et de la durée des innervations des organes moteurs, fournissent également des preuves non équivoques et convaincantes en faveur de ces rapports. Elles prouvent jusqu'à l'évidence que ce sont les memes organes qui président aux processus de temps aussi bien dans notre sphère sensitive que dans notre sphère d'activité motrice. Bien plus : les résultats obtenus à la suite d'expériences pratiquées sur des animaux, et relatifs au fonctionnement des différentes parties du labyrinthe de l'oreille, autorisent à admettre que les excitations auditives graduées, au point de vue du temps, avec une telle finesse et une telle précision sont , dès l'origine , destinées à mettre nos centres cérébraux moteurs en état d'exécuter les mouvements rationnels des différentes parties du corps en économisant le plus possible les forces d' excitation accum niées.
Il a déjà été prouvé, en ce qui concerne les animaux inférieurs, qu'il existe, entre les excitations des terminaisons nerveuses de leurs otocystes et la régulation de leurs mouvements, un rapport causal de la plus grande importance physiologique. (L Oreille, etc., chap. iv, § 9.)
Avec les progrès du développement morphologique et de la différenciation physiologique des diverses parties du labyrinthe de l’oreille, les rapports entre les sensations auditives et les mouvements musculaires qu’elles régissent atteignent, chez les animaux supérieurs, une perfection beaucoup plus grande. Ce pouvoir des excitations auditives et des sensations de l'ouïe sur les muscles volontaires atteint
mesures de l'astronome Hirsch la durée de ce temps a été de 0.149 de se* conde pour l’oreille et de 0,200 pour la vision d’une étincelle. L’oreille possède donc la plus grande sensibilité pour les perceptions de temps.
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chc’i l'homme son apogée dans les mouvements des globes oculaires et dans la formation du langage : nulle part V importance fonctionnelle de nos perceptions de temps et de leur origine, duc au fonctionnement du labyrinthe de l'oreille, ne trouve une démonstration plus claire que dans V admirable mécanisme de la voix et du langage humains.
Le génial E.-H. Weber avait déjà eu l'intuition de cette vérité qu’il a exprimée, il y a une soixantaine d’années, avec une clarté et une précision incomparables :
« Les sourds de naissance, qui n entendent pas leur voix, sont précisément muets parce qu'ils ne perçoivent pas à l'aide de l'oreille, les actions produisant les mouvements de leurs muscles vocaux et qu’ils ne peuvent par conséquent pas apprendre à produire les efforts musculaires nécessaires à la production d'un son déterminé .. . De tous les muscles ce sont ceux de la voix et de l’œil que nous avons le plus en notre pouvoir. Nous pouvons ici, avec la plus grande précision, mesurer le degré de raccourcissement des muscles et la tension résultante que nous produisons . Il s’agit de degrés de raccourcissement musculaire tellement minimes qu'il faudrait un microscope et un micromètre pour les rendre visibles et mesurables . Cette mesure est, pour les muscles de la voix , d'autant plus précise que la perception des sons par l'oreille est plus fine. Quelles modifications minimes dans la longueur et la tension des muscles vocaux ne faut-il pas pour que le son ne s’écarte pas, dans les limites perceptibles, de la pureté exigée ! Et pourtant un chanteur exercé produit des séries entières de sons tout à fait purs. »
Ces lignes sont empruntées au dernier travail de Weber : Sur le sois de l'espace ; elles ont été écrites à propos de sa démonstration que nous n’éprouvons pas de sensations musculaires immédiates, mais que nous nous en rendons compte seulement par les actions que produisent les contractions des muscles1 (voirchap. 1, § 2).
1. Dans le premier appendice à ses « Wahrnchmuçren » (p. 49), Helm-
Dans l’apprentissage de formes de mouvements compliquées et nouvelles, comme ce fut le cas lors de la formation originelle du langage humain, le labyrinthe a nécessairement joué un rôle décisif. Privé des moyens de mesurer avec une précision mathématique la durée des innervations des groupes musculaires intéressés dans le langage, l’homme, à l’exemple des animaux, n’aurait jamais dépassé la phase des sons inarticulés. Dans l'enseignement du langage aux sourds-muets, le maître cherche à remplacer par des impressions visuelles le fonctionnement du sens auditif qui fait défaut. Les pigeons dont on a détruit les deux appareils de canaux semi-circulaires agissent d’une façon analogue : ils cherchent à réapprendre la marche en s’aidant des sensations visuelles et des sensations tactiles, afin de récupérer le pouvoir sur les innervations de leurs muscles dans les mouvements volontaires. Mais ils n'y réussissent que dans une mesure très restreinte : la suppléance des fonctions du labyrinthe de l’oreille par les impressions visuelles et tactiles est très imparfaite, aussi bien chez les vertébrés que chez les invertébrés1. Et ceci est vrai pour l' orientation non seulement dans l'espace , mais aussi dans le temps , et non seulement pour V orientation de notre corps qui , grâce à F exercice et à l' apprentissage, s' accomplit le plus souvent d'une façon purement automatique et réflexe , mais encore pour F orientation de notre esprit dans tes opérations intellectuelles con-
holtz, après avoir exposé les mouvements du voile du palais, du larynx et de l’épiglotte, ainsi que les sensations provoquées par ces mouvements, arrive égalemement à cette conclusion que ce ne sont pas les innervations d'un nerf ou d’un muscle déterminé « que nous percevons », mais seulement « l’action extérieure ».
1. Les observations faites par W. Jérusalem sur Laura Bridgman, aveugle et sourde, qui s’efforçait de suppléer aux sens de la vue et de l’ouïe par un développement particulier des ses impressions tactiles, ne font que confirmer la justesse de cette proposition. Toute sa « conscience du temps » se bornait en réalité à la reconnaissance de certains moments déterminés, tels que les heures de la journée, les jours de la semaine, etc., au moyen de signes sur lesquels on attirait son attention.
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scientcs1. D'où l’infériorité intellectuelle des sourds-muets de naissance.
11 ne faut pas voir, dans l’influence des mouvements visibles du bâton du chef d’orchestre sur la mesure avec laquelle l’orchestre exécute un morceau (surtout lorsqu'il s’agit d’instruments à cordes), une contradiction avec ce que nous avons dit de V importance secondaire du sens de la vue relativement à la régulation de la succession des innervations. Cette influence repose en partie sur l’imitation purement réflexe de mouvements visibles, mais principalement sur la reproduction d'impressions auditives qui, pendant l'étude, se sont accumulées dans la mémoire.
La perception des sensations auditives est loin de constituer une condition indispensable pour que le labyrinthe de l’oreille intervienne d'une façon décisive dans la distribution des innervations musculaires. Dans les mouvements de déglutition, la mesure exacte de la durée et de la succession n’est pas moins nécessaire que dans la parole et dans le chant, mais les sensations auditives n’y interviennent en aucune façon ; les appareils de calcul dépendant du labyrinthe de l'oreille fonctionnent en ce cas d'une manière purement réflexe.
Le rythme et la cadence des excitations auditives, sans aucun mélange de sensations musicales, suffisent à faciliter, souvent même à rendre possibles des efforts musculaires particulièrement difficiles, et cela en agissant sur la distribution des excitations dans l'innervation des muscles correspondants : c'est ce qui arrive, par exemple, lorsqu’il s’agit de soulever de lourdes charges, ou dans le remorquage des navires, ou encore dans les marches militaires épuisantes, etc.
i. Le bégaiement tient le plus souvent à de simples troubles dans la succession des innervations aussi bien des muscles de la parole que de ceux de la respiration. C’est pourquoi le traitement du bégaiement consiste principalement dans l’exécution de mouvements respiratoires rythmiques réguliers et dans des exercices de parole d’après une cadence et un rythme connus.
La duree des intermittences d' excitation se règle d'après la cadence des appels ou des cris lancés sur un mode rythmique, ou des bruits produits par le battement des pieds.
Etant donnée la grande importance des mouvements rythmiques pour la formation de nos perceptions de temps, il est regrettable que les psychologues, dans leurs essais de mesures, aient accordé si peu d'attention aux pulsations cardiaques. Par la régularité extraordinaire de son rythme, qui se maintient sans interruption pendant la durée entière de la vie, le cœur se prête d’une façon toute particulière à la mesure d’intervalles de temps rythmiques. Le fait que les pulsations cardiaques aient été négligées dans les recherches expérimentales de ce genre, Wundt l'explique, il est vrai, par cette circonstance que les mouvements cardiaques, « ainsi que les variations des autres processus vitaux internes », ne fournissent « aucune donnée de conscience, et par conséquent aucune sensation ni aucun sentiment ». Mais cette explication erronnée ne tient pas debout, pour la raison très simple que c’est précisément le cœur qui, par les changements de son rythme, réagit le plus rapidement sur nos états d’âme, lors même que cette réaction ne parvient pas aussitôt à notre perception consciente. Cette dernière circonstance est loin de constituer un obstacle insurmontable à l’étude des modifications du rythme cardiaque chez l’homme et chez les animaux. Les nombreux appareils de mesure qui servent à l'enregistrement des variations du pouls dans le temps et dans l’espace permettent à l’expérimentateur de suppléer au manque de sensations conscientes. Dans beaucoup de cas, ce manque peut même être un avantage pour l’interprétation des réactions cardiaques, puisqu’il’ •empêche l’intervention de réactions émotionnelles secondaires 1 .
Les données obtenues jusqu'ici dans cette voie se rap-