PRIT
Le mode et les conditions de fonctionnement des organes des sens présentent le domaine-frontière le plus important sur lequel les efforts combinés des physiologistes et des philosophes sont susceptibles de donner des résultats très féconds. Nous allons essayer dans les paragraphes suivants de tracer de ce domaine, aussi nettement que possible, une ligne de démarcation que la recherche expérimentale du physiologiste ne saurait dépasser ; au delà s'étend le champ de la philosophie spéculative.
Le naturaliste ne doit jamais abandonner le terrain solide des faits expérimentalement démontrés ou scrupuleusement observés, s'il veut pouvoir en tirer des lois valables. Le philosophe, au contraire, se trouve en possession de riches trésors de doctrines, d’hypothèses et de théories sur la faculté de penser et sur ses lois. Ces trésors, accumulés pendant des siècles par les penseurs les plus puissants de l’humanité, lui permettent d'utiliser, avec plus de liberté et de compétence que ne pourrait le faire le physiologiste, les données de la physiologie des organes des sens en vue de l’étude des processus de l'esprit. Pour ce faire, il n’a besoin ni de recourir à des appareils de précision, ni d’employer des formules mathématiques. Le poids et la mesure ne sont que rarement applicables aux productions et aux processus de l'esprit. Seules les fonctions psychiques peuvent être soumises aux mensurations de temps et d'espace ; et cela, grâce à la présence, dans le labyrinthe, des deux sens mathématiques généraux, qui font partie inhérente de notre faculté de penser.
Les représentations d’espace et de temps avaient été consi-
dérées jusqu’en ces dernières années comme de purs produits de l'esprit, dont l’étude devait être abandonnée aux philosophes et aux mathématiciens. Mais, quoiqu’ils aient essayé à maintes reprises d’établir pareille origine par voie d’argumentation spéculative, leurs efforts sont jusqu'ici restés stériles. Récemment encore, Cari Stumpf dut avouer que, malgré la nouvelle direction dans laquelle les mathématiciens se sont engagés en adoptant la conception purement transoendentale d’une géométrie non euclidienne, ils n’ont réussi « ni à prouver l’origine transcendentale des mathématiques, ni à faire rentrer, d’une façon satisfaisante, leur nouvelle conception dans le cadre des problèmes généraux de la connaissance, ni à établir d’une façon suffisamment claire ses rapports avec les notions d’expérience ou de connaissance a priori , à l’acceptation desquelles nous sommes inévitablement amenés, de quelque côté que nous nous tournions1 ».
La cause de cet échec ne réside pas, comme le pense Stumpf, dans ce fait que les mathématiciens sont peu familiarisés avec la théorie de la connaissance, mais plutôt dans cette raison que les problèmes en question ne pouvaient être résolus par les mathématiciens et les philosophes.
Seule la physiologie expérimentale était en possession des méthodes nécessaires pour prouver l’existence des organes des sens destinés à produire des sensations dont les perceptions provoquent les représentations de temps et d’espace. 11 n’existe pas de perception sans qu’une sensation la précède, pas de sensation sans excitation préalable de fibres ou de terminaisons nerveuses, et pas d’excitation sans l’intervention de facteurs d’excitation externes ou internes. Ces considérations auraient dû arrêter au moins les philosophes qui se réclamaient de l’empirisme, et les empêcher de parler de perceptions sensorielles quand ils n’étaient pas à
1. Cari Stumpf. Die W iedergeburt der Philosophie . Discours rectoral. Berlin, 1907.
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même d'indiquer les organes dont les sensations devaient être perçues. Impossible d'éluder la difficulté à l’aide de savantes formules mathématiques, de finesses dialectiques, ou de sophismes ingénieux. D'ailleurs, le succès des recherches décide seul en dernière instance de la valeur des méthodes employées. Or, le succès sest prononcé entièrement en faveur de la physiologie expérimentale , qui est arrivée à démontrer l'existence, dans le labyrinthe de Vor cille , dè appareils sensoriels spéciaux, auxquels nous devons et la perception des trois directions cardinales qui imposent à notre conscience la représentation d'un espace à trois dimensions, et la connaissance des nombres.
Ces appareils sensoriels sont constitués, on l’a vu, par un système de trois canaux semi-circulaires, perpendiculaires les uns aux autres, et qui, par leur position anatomique, correspondent à un système de trois coordonnées rectangulaires. Or, la représentation immédiate de ce système dans notre conscience ou son abstraction idéale par notre esprit a pu parfaitement servir de point de départ à Descartes pour la création de la géométrie analytique. Cette géométrie , elle aussi, aurait alors pour origine le fonctionnement des canaux semi-circulaires tout comme la géométrie d' Euclide . Dès 1878, quand j'établissais la manière dont se forme dans notre conscience ce système idéal de trois coordonnées rectangulaires, j'entrevoyais vaguement cette origine. Pour des raisons exposées plus haut, j’ai hésité à examiner de plus près la question. Le mathématicien qui s'adonnerait à la tâche de poursuivre cet examen recueillerait certainement des données précieuses pour la philosophie de sa science.
| 5. — La formation de notre représentation d’un système de trois coordonnées rectangulaires (descartes). Le redressement des
IMAGES RÉTINIENNES.
« Aucun autre de nos organes sensoriels, écrivais-je en 1878, ne nous permet aussi aisément d’expliquer la naissance de nos représentations directes par la nature des sensations que ne le fait l’appareil des canaux semi-circulaires. La structure anatomique de ces canaux, situés dans trois plans perpendiculaires les uns aux autres, aurait déjà pu suffire à faire reconnaître que leur destination fonctionnelle est de nous donner la perception des directions des ondes sonores venant des trois directions cardinales de l’espace. »
Bien avant que les innombrables expériences sur les canaux semi-circulaires, depuis celles de Flourens jusqu’aux miennes, aient fait ressortir avec évidence les rapports précis qui existent entre les fonctions des terminaisons nerveuses des trois ampoules et les directions de nos mouvements, on pouvait déjà, avec beaucoup de vraisemblance (ainsi que l’a d’ailleurs fait Autenrieth en 1803), déduire de leur disposition anatomique ce mode de fonctionnement de leurs ampoules. Mais c’est seulement lorsque j'ai réussi, en 1873-76, à constater que les trois paires de canaux dirigent et dominent les mouvements de nos globes oculaires, dont l’importance au point de vue des représentations de temps et d’espace est si grande, que j’ai acquis les moyens d'élucider les mécanismes par lesquels les sensations de direction permettent aux animaux de s’orienter dans l’espace extérieur et imposent à l’homme des représentations et des concepts d’un espace à trois dimensions.
Depuis lors, de nouvelles observations et recherches
De Cyox.
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expérimentales1 avaient autorisé cette nouvelle induction : le redressement de nos images rétiniennes , grâce auquel nous sommes à même de percevoir les objets extérieurs dans leur situation droite , devait également être attribué au fonctionnement des canaux semi-circulaires. Peu à peu s’imposa enfin la théorie que c’est sur le système des coordonnées rectangulaires, dont la représentation nous est fournie par les sensations des trois ampoules des canaux, que sont projetées toutes nos sensations, et plus particulièrement les sensations tactiles et visuelles. Cette projection permet et la. localisation des objets extérieurs, nécessaire pour l'orientation dans l'espace, et le redressement simultané des images rétiniennes , qui s'opère avant leur arrivée à notre conscience , Nous avons déjà dit que le fonctionnement du labyrinthe de l’oreille se prête particulièrement bien à l’établissement d’une ligne de démarcation entre les fonctions psycho-cérébrales et les purs processus de l’esprit, c’est-à-dire entre les. domaines respectifs des recherches du physiologiste et de celle du philosophe. Tant qu’il s’agit de sensations, de perceptions et de représentations immédiates, il est incontestable que lions nous trouvons en présence de phénomènes psychiques, dont l'étude ultérieure appartient au domaine de la physiologie expérimentale. Mais le redressement des images, rétiniennes et la projection de nos sensations sur les trois coordonnées de l'espace rentrent-ils dans le domaine de l’âme ou dans celui de l’esprit? L’analyse détaillée des fonctions fondamentales du labyrinthe montre qu’il s’agit de phénomènes qui débutent dans les organes sensoriels périphériques et se poursuivent dans les centres ganglionnaires, destinés à percevoir les sensations provenant du monde extérieur. Or, la notion d'une fonction implique nécessairement l’existence d’un organe qui l’exerce. D’après notre différenciation, l’esprit domine les fonctions psychiques du cer-
i. Voir Ohrldbyrinth et dans L'Oreille, etc., ch. i, §§ 4, 8 et 9 ; ch. vr §§ 12 et 13, et les figures I-VII de la planche I.
veau, en utilisant les sensations, perceptions et représentations directes qui s’y accumulent en vue de la formation de concepts, de jugements, etc., conformémentaux lois immuables de notre entendement. L’esprit, considéré isolément, ne possède ni contenu inné, ni organes. Encore moins peut-il être regardé comme une fonction des cellules ganglionnaires, qui lui sont subordonnées. En raison de l'impossibilité de formuler aucune hypothèse acceptable sur l’essence 1 de l’esprit ou sur les conditions matérielles de son action, il est permis de parler des manifestations , de l'activité ou des produits de l’esprit, mais aucunement de ses fonctions. Le redressement des images rétiniennes , devant forcément s'accomplir dans le cerveau meme, peut , par conséquent , être encore considéré comme une fonction psychique des centres cérébraux , vraisemblablement de ceux où aboutissent et se rencontrent les fibres nerveuses optiques et les fibres vestibulaires.
Lesillusionsdessens, provoquées expérimentalement chez l'homme, à l'aide de positions anormales données à la tête, ou chez les animaux à l'aide de verres optiques prismatiques placés devant les yeux, afin d'empêcher ou de reproduire le redressement des images rétiniennes, les labyrinthes étant d'ailleurs intacts2, plaident également en faveur de l'origine psychique de ce phénomène. Les différences entre une erreur des sens et une erreur du jugement sont, chez l'homme, trop évidentes, pour qu'on puisse considérer le défaut de redressement comme une erreur de l'esprit. Au moyen de nombreuses expériences sur les erreurs dans les sensations de direction chez l’homme, j'ai montré l'impossibilité pour l'esprit de corriger ce défaut de redressement.
1. La discussion sur la substantialité ou la non substantialité de l’esprit serait déplacée ici. Elle est du domaine de métaphysiciens.
2. Voir les figures i et 6 de mon Ohrlabyrinth et de L Oreille , etc., ainsi que le chapitre v, § 13 des mêmes ouvrages.
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$6. — La formation de la conscience du moi CHEZ l’homme. Le dédoublement de la personnalité.
La formation d'un système de coordonnées idéal, à l'aide des trois sensations de direction fournies par le labyrinthe, comporte une autre conséquence dont l'explication précise se heurte à des difficultés beaucoup plus grandes. Il s'agit de la proposition d'après laquelle le point O de ce système correspondrait à notre conscience du moi. Le naturaliste avait toujours considéré la formation de la conscience du moi comme le résultat ou le produit de l'ensemble de nos sensations individuelles. Or, la projection de toutes nos sensations sur le système de coordonnées du labyrinthe de l'oreille a justement pour but la localisation de ces sensations dans 1 espace extérieur. L'idée de vouloir identifier le point O de ce système de coordonnées1 avec le centre de convergence des perceptions de toutes nos sensations s'imposait donc tout naturellement. Le premier exposé détaillé de mes recherches expérimentales sur l'appareil semi-circulaire en tant qu'organe périphérique du sens de l'espace (1878), exposé dans lequel j 'avais développé cette idée, a été résumé de la façon suivante par V. Hensen dans son ouvrage classique sur la physiologie des organes de l'ouïe : « Si j’ai bien compris la pensée de Cyon, les sensations se produisant dans les canaux (semi-circulaires) créeraient, pour notre tête et par conséquent pour notre corps tout entier, le point O des trois coordonnées de l'espace, point à partir duquel nous pouvons explorer l'espace à l'aide des organes des sens et de leurs mouvements... Les sensations nées dans les canaux semicirculaires expliqueraient donc cette partie de notre con-
1. Correspondant au point d'origine du système de coordonnées selon
Descartes .
science du moi, grâce à laquelle nous nous apparaissons à nous-mêmes, en vertu d'un sentiment irréductible, comme le centre autour duquel tournent tous les autres corps. » (V. Hensen. Physiologie des Gehors. Handbuch der Physiologie, de Hermann, 3e vol.)
Dans les deux chapitres précédents, cette question de l’origine de la conscience du moi a été discutée plus à fond. Ici, il ne s’agit que d’une question d’attribution, c’est-àdire de rechercher si la conscience du moi, étant donnée l'origine que je lui assigne, doit être considérée comme une fonction de l’âme-cerveau ou comme une manifestation de l’esprit; autrement dit, l’étude ultérieure de cette question appartient-elle à la physiologie ou à la philosophie? Comme dans tous les domaines limitrophes, il y aura entre ces deux sciences également des provinces contestées. Nous ne citerons ici que quelques-uns des arguments qui paraissent plaider en faveur de la physiologie.
Contrairement à la conscience générale, la conscience du moi ne renferme à chaque instant qu’un seul contenu. Les contradictions si déconcertantes qu’on constate dans les conceptions philosophiques de la conscience du moi découlent en grande partie de l’opinion encore régnante de Leibniz, que la conscience du moi serait identique à la conscience générale. La définition de David Hume, d’après laquelle la conscience du moi serait un « faisceau de représentations », ainsi que la conception de Herbart, qui voit dans le moi une « masse de représentations », repose sur des idées du même genre. Les définitions d’après lesquelles la conscience du moi ne serait qu’un «complexus de sentiments », ou un « sentiment total » (Wundt), sont en contradiction complète avec celles que nous venons de citer. Les premières ont été proposées par des philosophes; les dernières par des psycho-physiologistes. Ceux-ci sont toutefois loin d’être unanimes sur les détails de leurs conceptions. Telle école cherche à faire dériver la conscience
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du moi des seules sensations sensorielles; telle autre donne la préférence aux sentiments.
L’élimination de l'esprit du domaine des fonctions psychiques ne pourra que favoriser, sinon la conciliation, du moins l'éclaircissement de ces contradictions. En effet, cette élimination rend impossible la doctrine de l’identité, telle du moins qu’elle apparaît dans la définition si nette que lui a donnée Leibniz. La conception, d’après laquelle la conscience du moi naîtrait de la projection de l'ensemble de nos sensations sensorielles et de nos sentiments internes sur le système de coordonnées du labyrinthe de l’oreille, nous fournit, au contraire, des points d'appui grâce auxquels nous pourrons plus tard dégager les vrais rapports qui existent entre la conscience du moi et la conscience générale.
Quant aux contradictions entre psycho-physiologistes, elles s’atténuent d’elles-mêmes, si l’on tient compte des conditions énumérées plus haut (| 3), en vertu desquelles l’action excercée par les sensations des organes des sens influence et régularise le fonctionnement des organes émotionnels centraux, aussi bien de ceux du cerveau que de ceux du cœur.
Quoi qu'il en soit, les fonctions dont il sagit sont remplies , dans leur partie essentielle, par des appareils nerveux et ganglionnaires / en conséquence , elles sont du domaine des fonctions psychiques. L’esprit ne peut influencer les sentiments et les sensations émotinonelles qu'indirectement et dans une mesure très limitée. C'est ainsi que les jugements intellectuels sont i ncapables de corriger d'une façon directe les erreurs provenant d'une fausse projection de nos sensations ou sentiments sur le système de coordonnées , dont le point O correspond à la conscience du moi. Comme la localisation de nos sensations dans l’espace extérieur ou dans les diverses parties de notre propre organisme s’effectue à l’aide de ce système de coordonnées, on peut dire
que la formation intégrale de la conscience du moi appartient au domaine des fonctions du labyrinthe de l'oreille. Les représentations de temps et d'espace — les premières dans la mesure où elles dérivent des perceptions des sensations de direction1 — doivent par conséquent être prises en considération quand on cherche à expliquer dans son mécanisme la formation de la conscience du moi.
Un grand nombre d’animaux, capables de s'orienter dans l'espace extérieur à l'aide des canaux semi-circulaires ou des octocystes, peuvent, eux aussi, dans une certaine mesure, distinguer leur être individuel du monde extérieur; ils possèdent donc une certaine conscience ou plutôt une sensation de soi. L’orgueil visible d'un pur sang arabe et le mépris qu’un chien de race, bien soigné, éprouve pour les chiens moins favorisés et abandonnés à la rue témoignent même en faveur de l’existence, chez certains vertébrés, d’une sensation de soi assez développée, sans qu’on puisse pour cela admettre des processus intellectuels lorsqu’il s’agit d’animaux.
L’animal sent qu’il existe par lui-même en dehors des objets extérieurs qui l’entourent. Il peut exprimer ses sensations et sentiments par des mouvements réflexes, par des sons et par des bruits caractéristiques. Mais, sans la parole, toute formation d’idées est impossible. Le concepts d'une existence individuelle est donc inaccessible à l’animal; il peut seulement se percevoir séparément dans l’espace et par conséquent s’orienter dans l’espace environnant à l’aide de ses sensations visuelles et de direction. Cette orientation se manifeste chez les animaux supérieurs possédant un labyrinthe complet en ce qu'ils peuvent effectuer des mouvements volontaires et coordonnés de leur corps ou des parties de leur corps, modifier leur position par rapport aux objets environnants, s’en approcher
i. Voir plus haut, ch. n, §§ 3 et 4.
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ou s’en éloigner, etc. Il ne saurait être question de concept chez les animaux même supérieurs, la formation du concept d'un système idéal de trois coordonnées étant une pure opération de l’esprit. C’est grâce à ce concept que, chez l'homme, s’établissent des rapports entre le moi conscient et la conscience générale. La véritable portée du concept de ce système idéal de coordonnées fut reconnue pour la première fois par Descartes. Mes recherches n’ont fait que démontrer son origine sensorielle.
Cette limite imposée aux fonctions de l’âme chez les animaux est par elle-même si évidente qu'on devait croire impossible toute confusion ou erreur à ce sujet, surtout de la part des naturalites. Malheureusement il n’en est pas ainsi, et justement dans l’étude des fonctions des organes sensorielles de telles erreurs se produisent constamment. Plusieurs naturalistes, pour la plupart élèves de Mach, attribuent même aux invertébrés certaines connaissances géométriques; en se basant sur quelques expériences faites sur des écrevisses, ils concluent que leurs otocystes leur servent à déterminer la verticale ! Certains mathématiciens n’avaient-ils pas compris que mes recherches sur le labyrinthe de l’oreille tendaient à démontrer que, grâce aux canaux semi-circulaires du labyrinthe, les animaux possédaient des concepts d’un espace à une, à deux ou à trois dimensions !
Au cours de mes controverses sur des erreurs de ce genre, je me suis suffisamment efforcé de rétablir la vraie portée de mes recherches. Tout un chapitre de mon dernier ouvrage est presque exclusivement consacré à l’analyse des faits expérimentaux qui établissent nettement les limites entre les fonctions du labyrinthe de l’oreille chez l’homme d’une part, et chez divers animaux vertébrés et invertébrés d’autre part. Les causes des erreurs commises par quelques-uns de mes adversaires se trouvèrent ainsi précisées (voir L'Oreille , chap. iv, §§ 6-9).
Plusieurs organes des sens, communs aux hommes et aux animaux, comme celui de la quête par exemple pour l’orientation à distance1, peuvent être bien plus développés chez ces derniers : la portée de leur fonctionnement ne dépasse pas néanmoins les limites imposées aux pures fonctions de l'âme et ne permet pas la formation des concepts.
Je me suis étendu un peu longuement sur l’origine psychique de la conscience du moi, parce qu’au mode de formation de cette conscience sont liées quelques autres questions physiologiques et pathologiques, d'un grand intérêt psychologique. Telle, par exemple, la question du dédoublement énigmatique de la personnalité. Ce phénomène morbide, l’un des plus mystérieux de la psychologie pathologique, s’était jusqu’ici dérobé à tous les essais d’interprétation. Les psychiâtres n’ont pas encore réussi à en donner une explication même approchée. Grâce à la manière dont nous concevons l’origine de la conscience du moi, nous pouvons essayer de rendre compréhensible jusqu’à un certain point le mécanisme du dédoublement de la personnalité.
Le système de coordonnées, sur lequel sont projetées les images rétiniennes, se forme par la fusion des deux systèmes de coordonnées : celui du labyrinthe droit, et celui du labyrinthe gauche. Sans une pareille fusion, les images rétiniennes de chacun des deux côtés parviendraient toujours isolément à la conscience. Nous les projetterions dans deux systèmes différents de coordonnées perpendiculaires de Descartes et nous les localiserions isolément aussi dans l’espace extérieur. Nous posséderions ainsi deux moi
i. Pour faire ressortir plus nettement la différence entre l'orientation dans les trois directions de l’espace et l’orientation à distance, comme par exemple celles des pigeons voyageurs, j’ai comparé le rôle des canaux semi-circulaires à celui du gouvernail sur un bateau, tandis que le labyrinthe du nez et des organes visuels rempliraient le rôle de la boussole pour l'orientation à distance.
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conscients percevant chacun des imagesen partie différentes. Or, ce ne sont pas seulement les objets visibles que nous projetons dans ces systèmes decoordonnées : nousen faisons autant de toutes nos sensations, extérieures et intérieures, qui parviennent à notre perception. Nous recevons ainsi, des moitiés droite et gauche de notre corps, des sensations qui sont loin d'être toujours identiques. On peut donc admettre, dans le cas du dédoublement, qu’elles amènent à notre conscience des images tout à.fait différentes , d'où il résulte que le sujet se perçoit lui-même comme formé de deux personnes distinctes. De ce dédoublement de la personnalité découlent, simultanément ou successivement, d’autres troubles psychiques. Bref, pour que le dédoublement se produise, il suffit qu'une altération morbide quelconque mette obstacle momentanément à la f usion des deux systèmes de coordonnées. J'ignore si les aliénistes ont réussi à trouver dans le cerveau des foyers pathologiques quelconques, caractéristiques de ce dédoublement de la personnalité. 11 n'est d’ailleurs pas impossible que des modifications morbides d’un labyrinthe ou d’un nerf acoustique suffisent à créer les conditions d’un phénomène de ce genre .
Cet essai d'interprétation plausible du mystérieux dédoublement fournit en tout cas une représentation assez claire de son mécanisme. Il va sans dire qu’un pareil mode de production du dédoublement plaiderait forcément en faveur de l’origine sensorielle delà conscience du moi.
1 7 . — La délimitation du domaine des recherches
ENTRE LA PHYSIOLOGIE ET LA PHILOSOPHIE. CONSI¬ DÉRATIONS TERMINOLOGIQUES.
Les exemples que nous venons de citer indiquent déjà d'une façon suffisante où il faudrait, d’après ma conception,
tracer la ligne de séparation entre les fonctions psychiques et les manifestations de l'esprit. Tous les faits psychiques dont on peut faire remonter l'origine à l’expérience sensoiielle évidente ou à des fonctions définies du système nerveux central ou périphérique appartiennent au domaine de Pâme, par conséquent à celui de la physiologie, de l'anatomie et de la psychiâtrie. Les opérations de l'âme qui ont été qualifiées jusqu'ici de fonctions psychiques supérieures ne sont pas des fonctions , au sens propre du mot. Elles ont été le plus souvent désignées comme des phénomènes ou des associations . J’ai employé ici les termes de processus , de manifestations , à' actions, ces derniers présentant l’avantage de faire ressortir la faculté créatrice de l'esprit. D'après la différenciation que je propose, ces opérations psychiques supérieures constitueraient l’apanage exclusif de l’esprit humain.
L’étude des manifestations (. Leistungen ) de l’esprit appartient à la philosophie. Les philosophes ont seuls la liberté nécessaire pour formuler des questions qu’ils savent par avance ne pas comporter des réponses décisives1, pour donner des définitions d'idées abstraites et de concepts, dont l'origine n’est pas suffisamment précisée, et pour édifier des hypothèses, dont le caractère éphémère ne fait de doute pour personne. Ceci n'empèche nullement ces questions, cos définitions, et ces hypothèses de pouvoir ultérieurement devenir fécondes au point de vue de la recherche psychologique. Les psychologues, tout comme les philosophes qui se proposent d'expliquer la nature la plus intime des choses, sont habitués depuis des milliers d’années à ce que leurs recherches ne fournissent pas de résultats définitifs. Le naturaliste, au contraire, qui s'impose une tâche beaucoup plus modeste, et limite ses recherches aux valeurs qu’il peut saisir, mesurer et peser, c'est à-dire aux valeurs réelles,
1. Les métaphysiciens considèrent trop souvent que formuler une question équivaut à y répondre.
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doit viser à obtenir des résultats qui soient également palpables et démontrables.
Pour en revenir à la question de l'importance psychologique des fonctions du labyrinthe, en tant qu’organe des sens mathématiques du temps et de l’espace, je rappellerai qu'en reprenant les recherches expérimentales faites depuis plus d’un siècle et dans des buts différents par Venturi, Spallanzani, Autenrieth, Flourens, E.-H. Weber, K. Vierordt, et d’autres, j'ai réussi à en faire sortir la preuve de l'existence d’organes sensoriels déterminés, dont les sensations et perceptions permettent de conclure à l’origine sensible de nos représentations de temps et d'espace, ainsi que notre connaissance des nombres.
Cette preuve faite, la tâche qui revenait au physiologiste dans la solution du problème du temps et de l’espace se trouvait accomplie. Si, néanmoins, j’ai abordé le domaine de la psychologie, ce fut pour les motifs suivants. De l'existence des organes de sens mathématiques il découlait nécessairement que la croyance à l’origine a priori des représentations d’espace et de temps, croyance si profondément enracinée même chez plusieurs naturalistes et mathématiciens, n'avait plus désormais ni objet ni raison d’être.
Etant donnés les rapports étroits qui existent entre la question de l'origine des axiomes géométriques et celle de l’origine des perceptions d’espace, il nous a paru nécessaire de ne pas limiter nos recherches à l’une d’elles. En nous basant sur les sensations fournies par les trois directions cardinales de l’espace, nous avons réussi également à démontrer l’origine sensibledes axiomes et des définitions géométriques et la possibilité de reconstruire synthétiquement à leur aide la géométrie euclidienne. Ainsi furent repoussés les assauts des méta-mathématiciens s'efforçant d’arracher à Euclide « cette domination sur les hommes » qui, selon le mot connu de K. E. von Baer, « a duré plus longtemps que celle de n'importe quelle dynastie royale ».
Je n'ai pas voulu pénétrer plus avant dans le domaine de la psychologie humaine ; je laisse aux philosophes le soin de développer et d'utiliser, au moyen des méthodes dont ils disposent, les données fournies par la physiologie. La formation des concepts abstraits de temps et d'espace constitue une pure operation de l'esprit , dont l'explication relève principalement des études philosophiques. Aux mathématiciens, d’autre part, incombe la tâche délicate d’explorer le mécanisme des processus intellectuels, à l'aide desquels leur science a pu ériger l’édifice grandiose de l’analyse supérieure et créer de nouvelles géométries toutes transcendentales, et cela en partant de la connaissance des nombres et desquatre règles de l’arithmétique, due aux perceptions des hauteurs des sons. L’origine physiologique des axiomes et des définitions de la géométrie euclidienne peut fournir à la philosophie des sciences mathématiques de nombreux points de départ pour des recherches fécondes sur l’édification de cette géomtérie, ainsi que sur la valeur des nouvelles géométries plus ou moins imaginaires.
Plus fécond encore sera probablement l’essai de vérifier ma théorie que la géométrie analytique a pour origine la représentation immédiate du système idéal des trois coordonnées rectangulaires de Descartes.
La physiologie du labyrinthe de l’oreille a montré que la notion de V infinité du temps et de l'espace pouvait nous être fournie par les sensations de direction. La perception de la direction produit la représentation de la ligne droite, ainsi que Gauss l’avait déjà noté et que Ueberweg a essayé de le démontrer. Mes expériences sur desanimaux et sur l’homme ont fourni la preuve expérimentale de cette origine. Or, nous ne pouvons nous représenter la direction autrement qu’indivisible et illimitée. L’examen et l'explication des opérations de l’esprit qui conduisent de cette représentation immédiate à la formation du concept de l’infinité de l’espace constituent la tâche de l’avenir. Dans la solution de ce pro-
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blême, on devra prêter une attention spéciale aux oppositions qui existent entre le champ visuel , vaste, mais limité , qui est accessible à notre aperception directe (Anschauung), et le champ auditif restreint, mais inaccessible à notre aperception et par conséquent illimité en apparence. Ces oppositions jouent certainement un rôle considérable dans la formation de notre concept de l’infinité du temps et de l’espace.
Les philosophes et les psychologues ont été obligés jusqu’ici de former les concepts de ces grandeurs sans s’appuyer sur aucune base réelle et d'une façon purement métaphysique, en les tirant pour ainsi dire d'eux-mêmes. C’est ce qui explique l'éternelle stérilité de leurs efforts pour obtenir des notions durables, et dont la science puisse tirer parti. Les concepts sont les éléments fondamentaux de l’activité de l'esprit. C’est pourquoi le psychologue, privé de concepts clairs et immuables, n’a jamais réussi à remplir sa tâche principale, celle de dégager d'une manière définitive les lois de la pensée. Les divergences inconciliables qui existent et ont toujours existé en psychologie sont dues à la stérilité que nous signalons.
Il ne sera plus désormais possible au philosophe d’aborder sérieusement le problème de la formation des concepts de temps et d'espace, sans tenir compte de l' existence , démontrée expérimentalement , dans le labyrinthe de V oreille, d'organes de sens généraux, auxquels nous devons les sensations, perceptions et représentations des trois directions cardinales de l'espace, et la connaissance des nombres, dont le temps est fonction 1 .
Les philosophes, s'ils veulent aboutir à des résultats féconds et durables, doivent commencer par se familiariser complètement avec les données établies par la physiologie expérimentale et relatives au fonctionnement de ces organes
i. Déjà Aristote avait reconnu d une façon assez exacte les rapports entre le temps et le nombre.
de sens généraux. Mais, pour que le travail parallèle, accompli dans des domaines contigus par la physiologie et la philosophie, soit efficace un accord entre ces deux sciences est indispensable, quîfnt à la désignation des éléments et des facteurs qu'il s’agit d’étudier. La terminologie en usage jusqu’ici ne peut être maintenue sans d’importantes modifications. Une fois les processus de l'espritéliminésde l’ensemble des fonctions psychiques, il devient évident que le mot psychologie ne devrait plus servir qu’à désigner strictement ces dernières. Ainsi entendu, ce mot pourrait désormais être appliqué sans inconvénient aux études sur les animaux, tandis qu’actuellement, lorsqu'on a fait des observations psychologiques sur dès animaux, même invertébrés, on n’est que trop porté à en tirer des conclusions relatives aux facultés intellectuelles de l’homme, ce qui doit forcément donner lieu aux plus bizarres erreurs1. Des profanes, des dilettantes et malheureusement aussi certains naturalistes ont grandement abusé, ces temps derniers, des mots, « études psychiques », « psychisme », ou encore « instituts psychologiques- ». Aussi la dignité même de la recherche scientifique conseillerait-elle de choisir un autre terme pour désigner les études portant sur l'esprit humain. Ce choix appartient naturellement aux philosophes. Le terme de mentologie aurait paru convenir, s’il n'était déjà en usage, autant que je sache, dans un autre domaine. Peut-être pourrait-on, provisoirement au moins, employer les expressions de « psychologie créatrice », ou de « psychologie humaine ».
Je me suis servi souvent du mot processus pour désigner les manifestations de l’activité spirituelle, parce que ce mot ne préjuge rien, quant à la nature de cette activité. Les termes associations , phénomènes, fonctions, servant à désigner les faits psychiques généraux, ne se prêtent qu’impar-