SOMMEIL ET L’INCONSCIENT
La question des rapports et des communications éventuels entre le corps, l'âme et l'esprit a, depuis des siècles, intéressé au plus haut degré philosophes et naturalistes. « Peu de problèmes on fait l'objet de réflexions plus persévérantes, d écrits plus nombreux, de polémiques plus acerbes, que celle des relations entre l'âme et le corps de l'homme», a dit avec raison du Bois-Reymond. Parmi les solutions préconisées, celle de Descartes et celle de Leibniz méritent d'être mentionnées brièvement. Grâce à la pensée hautement scientifique de ces philosophes, leurs hypothèses, sous certains rapports, n'ont pas été entièrement stériles.
D'après Descartes, le corps et l'esprit ne seraient en rapport qu'un en seul point, dans la glande pinéale du cerveau : c'était un essai d’une solution anatomique du problème. Pourtant, la structure anatomique de la pinéale paraissait la rendre peu apte à jouer le rôle que Descartes lui attribuait. Mais l'intuition d'un homme de génie contient toujours des germes de vérité. Nous verrons bientôt que le fonctionnement de cet organe minuscule, tel qu'il semblait ressortir de mes recherches de 1903, prend une part considérable à la solution du problème qui nous occupe. Leibniz voulut le rendre accessible à notre entendement par une comparaison purement mécanique : deux pendules, réglées une fois pour toutes à mouvement
égal, représenteraient les rapports de l'âme et du corps. Dans cet ordre d'idées, il entrevoit trois possibilités, dont seule la troisième était de nature à satisfaire le défenseur de l'harmonie préétablie. L'artiste qui a construit les deux pendules aurait été assez habile pour les faire marcher d'une façon uniforme ; mais, par leurs mouvements, elles resteraient néanmoins indépendantes l'une de l'autre. Le naturaliste ne saurait se contenter de cette explication un peu trop simpliste. Notre conception de l'esprit est d'ailleurs difficile à concilier avec l'idée d'un parallélisme indépendant entre 1 activité intellectuelle et le fonctionnement du cerveau, que ce parallélisme soit interprété dans le sens de Leibniz, ou dans celui de Spinosa.
La question des rapports entre le corps et l’âme se trouve d'ailleurs radicalement transformée par ce fait que l’esprit est éliminé de l'ensemble des fonctions de l'âme. Désormais, ces dernières fonctions peuvent être considérées, même par la philosophie idéaliste, comme provenant des propriétés organiques des cellules cérébrales. Un aphorisme audacieux de Karl Vogt a soulevé, vers le milieu du siècle dernier, autant d’enthousiasme irréfléchi que de critiques justifiées. « Toutes les facultés que nous concevons comme résultant de l'activité de l’âme, disait-il, ne sont que des fonctions du cerveau ou, pour nous servir d'une expression plus grossière, la pensée est au cerveau à peu près ce que la bile est au foie, ou l'urine aux reins. » Laissons de côté la confusion malencontreuse des cellules ganglionnaires avec les cellules glandulaires; les premières ne sécrètent rien et ne peuvent rien sécréter. Quant au fond de l'aphorisme, dès que la pensée humaine cesse d’être considérée par le naturaliste comme résultant de l’activité de l âme, mais est conçue comme un pur attribut de l’esprit, au sens indiqué plus haut, la comparaison de Vogt, malgré sa grossièreté, ne peut plus soulever des objections de principe. Par suite de la différenciation que nous avons proposée,
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les relations entre le corps et l'âme se réduisent en réalité aux rapports entre des organes d'une structure extraordinairement complexe et leurs fonctions physiologiques. Or, sur ces rapports la physiologie n’a pas cessé d'accumuler, depuis presque un siècle, tant de données précises qu’il n'est plus permis de les considérer actuellement comme inaccessibles à l'entendement humain.
La physiologie des sens supérieurs est devenue, depuis le milieu du siècle passé, la branche de la biologie la mieux étudiée et la plus solidement établie. Elle n'a pas interrompu dès lors sa marche progressive. Grâce à des méthodes de recherches qui égalent et quelquefois surpassent les méthodes les plus rigoureuses employées en physique et en astronomie, nos connaissances des fonctions merveilleusement complexes de l’œil et de l'oreille ont permis de transporter définitivement leur étude dans le domaine des sciences exactes. Les psychologues, qui s'attardent à vouloir lutter contre ces conquêtes de la physiologie par les seuls procédés d’une dialectique surannée, ne font que souligner davantage la vanité des efforts de leurs prédécesseurs. Des roues qu'on tourne sur place, même avec la plus étonnante habileté, ne peuvent faire avancer un chariot à bras et le mettre à même de lutter de vitesse avec une locomotive. Une psychologie, qui n’est pas basée sur la connaissance approfondie delà physiologie des sens dans son état actuel, ne peut plus prétendre à une valeur réelle, scientifique ou philosophique.
L expérimentation physiologique rencontre plus de difficultés quand il s'agit d'élucider, avec des méthodes précises, les fonctions des milliards de cellules ganglionnaires, auxquelles viennent aboutir nos organes des sens. L'embryologie, l'anatomie et l'histologie, puissamment aidées par la pathologie anatomique, ont pris, dans les études du cerveau, une avance considérable sur la physiologie expérimentale. Mais, là aussi, que de progrès métho-
dologiques accomplis, que de découvertes précieuses et définitivement acquises, depuis Flourens jusqu'à Hermann Munk !
Nous ne pouvons mieux caractériser la portée actuelle de ces progrès qu'en citant le passage suivant d’une des dernières études expérimentales sur les sphères sensorielles de l'écorce cérébrale. Rappelons que l'éminent physiologiste qui en est l'auteur, Hermann Munk1, a consacré plus de trente années aux recherches expérimentales sur les fonctions des différentes parties du cerveau. La finesse et la précision de ses méthodes opératoires, ainsi que la critique pénétrante, mais impartiale, avec laquelle il a l’habitude de juger aussi bien ses propres travaux que ceux d'autres savants, confèrent à ses œuvres classiques une valeur toute particulière. « Les fibres nerveuses sensorielles qui, sous forme de fibres de projection, se propagent dans l'étendue de la substance corticale du cerveau, s'y terminent séparément pour chaque sens, sans s'entremêler avec les fibres d'un autre sens. La substance corticale du cerveau présente ainsi un agrégat de régions distinctes pour chaque sens, que j'ai appelées sphères sensorielles. Dans les éléments centraux de chaque sphère, en communication directe avec les fibres de projection, se forment les sensations, les perceptions et les représentations d’un seul sens. Quant aux fonctions supérieures de la substance corticale, liées aux fibres à d'association et d'autres éléments centraux qui s'étendent sur toute sa surface, chacune de ces fonctions dépendant d'organisations morphologiques déterminées, la délimitation des sphères sensorielles n'a plus de portée décisive au point de vue de la localisation. Pour le reste, nous sommes dans les ténèbres, parce que jusqu'ici les expériences sur les animaux n'ont pas abouti et que les observations pathologiques sur les aphasies,
1. Hermann Munk. Ueber die Funktionen von Hirn und Rückenmark. Qes. Mittheilungen. Neue Folge. Berlin, 1909. Seite 234.
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alexies, agraphies, etc., ne donnent que des indications insuffisantes et d'une interprétation incertaine. »
On voit que les progrès accomplis dans la localisation des fonctions sensorielles sont déjà considérables; ils permettent de fixer les régions où se forment les sensations, les perceptions et les représentations, c'est-à-dire de pousser la localisation presque jusqu'aux dernières limites où l'expérimentation sur les animaux peut encore donner des résultats précis. Quant aux incursions trop hardies de plusieurs embryologistes et surtout des aliénistes dans le domaine des processus intellectuels, elles ne peuvent prétendre à une valeur scientifique décisive, surtout en ce qui concerne la localisation des soi-disant centres de la pensée.
Comme on vient de le voir, le problème des rapports entre le corps et l ame est déjà suffisamment élucidé quant à la localisation et aux mécanismes généraux. Reste le second problème, celui des rapports entre l'âme et 1 esprit ou, autrement dit, entre les fonctions des centres cérébraux et l'esprit. La solution du problème ainsi formulé n'apparaît plus tout à fait inaccessible à notre entendement. Les relations entre une fonction et son utilisation par les opérations intellectuelles se prêtent plus aisément à l'analyse que les rapports directs entre le corps et l'esprit. Il s'agit, avant tout, de déterminer les voies par lesquelles le contenu de nos cellules ganglionnaires peut parvenir à l'esprit, qui les utilise pour former des concepts, des idées, des jugements, etc. Telle quelle, la solution du problème présente encore de très grandes difficultés, si l'on veut l'attaquer de front. Aussi ai-je cherché à tourner la position et à ne l'aborder qu'indirectement : Au lieu de vouloir déterminer les voies par lesquelles l'esprit communique avec l ame, j'ai essayé d'étudier les moyens par lesquels ces voies peuvent être interrompues et rétablies.
Ces essais m'ont amené à élargir mes études sur le rôle
de l'hypophyse et de la glande pinéale par rapport au problème qui nous occupe. Dans l'introduction, j’ai déjà fait allusion à une note sur les fonctions de ces deux glandes, communiquée en 1907 à l'Académie des Sciences de Paris.
La note résume les résultats les plus importants des recherches que j'ai faites pendant des années sur le fonctionnement du corps thyroïde, de l'hypophyse et de la glande pinéale. Ces recherches ont été publiées antérieurement et presque en totalité dans P /loger' s Archiv für die gesammte Physiologie l. Nous ne pouvons donc que renvoyer à ces publications, nous bornant à citer ici, d’après la note mentionnée plus haut, les principaux résultats obtenus :
i° L'hypophyse assure l'autorégulation de la pression sanguine intracrânienne, et veille à la sécurité du cerveau, comme à l’accomplissement efficace de ses fonctions vitales et psychiques. Elle remplit ce rôle en préservant le cerveau de tout afflux sanguin dangereux à 1 aide d'un système d'écluses, dont les glandes thyroïdes sont les plus importantes.
20 La portion glandulaire de l'hypophyse produit deux substances actives, qui conservent le système cardio-vasculaire dans un bon état d'activité. L'une de ces substances, l hypophysine, agit en augmentant considérablement l'intensité des battements cardiaques ; elle constitue en outre un antidote puissant de l'atropine et de la nicotine.
30 L’hypophyse entretient l'excitation tonique des nerfs inhibiteurs du cœur.
40 Grâce à ses substances actives qui maintiennent l’activité des nerfs sympathiques et pneumogastriques, elle règle les échanges nutritifs des tissus et la sécrétion de plusieurs glandes. Elle possède encore la propriété de
1. T. LXX à CI. Un volume relatant l'ensemble de mes recherches, « Die Gefassdrüsen als Schut^organe des Centralnervensystems », paraître chez J. Spincer. Berlin. 1910.
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produire l'excitation des organes génitaux et urinaires. Par son action régulatrice, l'hypophyse favorise puissamment le développement et la croissance des tissus, et tout particulièrement du tissu osseux.
y Les affections, et même les simples troubles fonctionnels de l'hypophyse produisent certains complexus morbides, organiques et psychiques, presque toujours incurables et souvent mortels. La destruction subite de l'hypophyse ou son extirpation totale est suivie d'un état comateux, d'une perte de conscience et aboutit fatalement à la mort en l’espace de quelques jours.
6° La glande pinéale exerce principalement une action mécanique en réglant, par l'intermédiaire de l'aqueduc de Sylvius, l’afflux et le reflux du liquide cérébro-spinal.
La nécessité de maintenir, dans la cavité crânienne, l'équilibre entre la quantité du sang et celle du liquide cérébro-spinal, détermine naturellement un fonctionnement concordant de l'hypophyse et de la glande pinéale. Enfermée dans une capsule à parois rigides, et excessivement sensible aux moindres changements de pression, c'est très probablement l'hypophyse qui dirige le fonctionnement de la glande pinéale L
La note en question se termine par la conclusion que l'hypophyse paraît être destinée à remplir , dans une certaine mesure , le rôle que Descartes avait assigné à la glande pinéale.
Relevons encore le fait suivant : de même que, de tous les organes des sens périphériques, la labyrinthe est situé dans la partie la moins accessible du crâne, de même l'hypophyse, enfermée dans une capsule rigide située à la base du crâne sur la selle turque, est de tous les organes
1. Je n'ai trouvé dans la littérature aucune indication relative à l'existence éventuelle de rapports anatomiques entre l'hypophyse et la glande pinéale. J'attire l’attention des anatomistes sur le haut intérêt de pareils rapports, qui s’établissent vraisemblablement par l'intermédiaire des pédoncules de la glande pinéale.
cérébraux le mieux abrité. Des conditions morphologiques extraordinaires ont donc été créées pour assurer à ces deux organes privilégiés un fonctionnement régulier , à l'abri des dangers extérieurs .
Grâce aux nombreuses dispositions qui en font un organe régularisant la nutrition et les échanges chimiques dans les tissus et présidant au fonctionnement du système nerveux de la circulation sanguine, T hypophyse est en réalité un foyer central qui domine les fonctions vitale les plus importantes. On peut donc la considérer comme le véritable siège de lame vitale (. Lebensseele ), au sens que les philosophes anciens attachaient à ce mot. Son rôle psychologique n’est pas moins important. Les pathologistes des siècles précédents avaient accumulé des observations cliniques, qui faisaient déjà deviner ce rôle. Mais ce n'est que vers le milieu du siècle passé qu'il a été précisé et démontré d’une façon indiscutable.
Les modifications pathologiques de l’hypophyse, accompagnées le plus souvent de modifications correspondantes du corps thyroïde et de la glande pinéale, déterminent presque toujours des troubles psychiques prononcés, qui se traduisent, au début, par une dépression et une impuissance psychiques, et par une forte tendance au sommeil ; plus tard surviennent des accès périodiques d’inconscience, qui peuvent aboutir finalement à l’imbécillité complète. « Les facultés psychiques supérieures , consistant dans la formation de concepts, de jugements, de déductions, sont rarement atteintes dansles troubles psychiques d'origine hypophy- ’ "s aire , et jamais au début de la maladie... Les rapports entre J hypophyse et les facultés psychiques inférieures paraissent plus étroits : la mémoire baisse , les représentations d'ordre inférieur , qui concernent l'état corporel qui en dérivent et réagissent sur lui , accablent progressivement le sujet ; /' imagination, tou jours en éveil normalement , et qui n'est liée ni au temps ni à l'espace , se trouve , pour ainsi dire , empri-
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sonnée dans l'enveloppe terrestre malade et n'est plus capable de prendre son essor comme autrefois. Ainsi se produisent les troubles de V esprit qu'on observe si fréquemment dans les anomalies des organes annexes du cerveau , celles-ci étant souvent , à leur tour , consécutives aux troubles de l'esprit. »
Ce tableau général des désordres psychiques qui résultent désaffections de l'hypophyse, accompagnées le plus souvent d'affections de la glande pinéale, est emprunté à un travail très remarquable de Joseph Engel, paru à Vienne, en 1859, sous forme de thèse, avec ce titre : Ucber den Hirnanhang nnd den Tri ch ter 1 . Au début de son ouvrage, l'auteur passe en revue presque toute la littérature connue sur les maladies de l’hypophyse pendant les deux siècles précédents; elle abonde en observations du plus vif intérêt sur le rôle psychique de l’hypophyse. Toutes ces observations, déjà anciennes, et d’autres semblables, de date plus récente, peuvent assez aisément trouver leur explication dans les troubles de la pression intracrânienne , qui résultent des modifications morbides subies par l'hypophyse. Mais, ainsi que l’ont montré mes recherches expérimentales, l'activité autorégulatrice de cet organe n’est pas seulement d’ordre mécanique . Les substances actives que produit l'hypophyse, seules ou conjointement à celles qui secrétent les autres glandes vasculaires, sont destinées à maintenir le système nerveux central dans un état de parfait fonctionnement. Elles semblent exercer en outre une influence directe et fonctionnelle sur les échanges nutritifs dans les tissus, ainsi que sur les sécrétions des différentes glandes, et cela, en partie au moins, par une action purement chimique .
Les troubles nerveux rappelés ci-dessus sont loin d’être les seuls que provoquent les modifications apportées au
1. Je cite ce travail de Engel, fait sous la direction de Rokitansky, parce qu'il renferme un grand nombre d’observations cliniques et de détails anatomiques d'un très grand intérêt physiologique ; il a jusqu'ici complètement échappé aux auteurs modernes.
fonctionnement des glandes vasculaires, ces organes de défense et de régulation du système nerveux central. Mais ce serait dépasser le but de cet exposé que d'entrer dans d autres détails ; les faits que nous venons de citer suffisent à jeter une vive lumière sur les deux questions posées plus haut et relatives aux voies et moyens qui rendent possibles l' interruption et le rétablissement des rapports entre l'esprit et Vâme. La suppression complète ou partielle et le rétablissement de ces rapports peuvent être continus ou se produire périodiquement à des intervalles plus ou moins rapprochés, par suite des variations de la pression dans la cavité crânienne. Ces variations peuvent se manifester sous la forme, soit d'une augmentation ou d'une diminution de la pression sanguine dans les vaisseaux cérébraux, soit d'un afflux ou d'un reflux du liquide crébro-spinal dans les cavités et les enveloppes du cerveau.
La suppression momentanée des fonctions psychiques enlève forcément à l’esprit la possibilité d’utiliser, pour les processus de la pensée, les matériaux accumulés dans les cellules ganglionnaires. La conscience du moi , qui, ainsi qu'il a été dit plus haut , doit être considérée comme une fonction psychique, s'éteint en même temps que l'activité de la conscience générale, quand ces modifications de la pression intracrânienne dépassent certaines limites dans l’un ou l'autre sens. Pour nous servir d’une comparaison un peu grossière, nous dirons que la façon dont s’opère l’interruption des rapports entre l’âme et l’esprit fait songer à l'envahissement de l'obscurité dans une salle d'archives où un savant poursuit ses études. Que devient la conscience générale pendant que les archives des cellules ganglionnaires sont inutilisables? Cette question est du domaine de la métaphysique. Au physiologiste appartient seulement d’indiquer les faits de pathologie expérimentale de nature à faciliter l’examen du problème.
Parmi les symptômes des affections hypophysaires, nous
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avons cité le retour périodique de l'état inconscient et une somnolence persistante. Ces disparitions périodiques de la conscience s'observent normalement et à des intervalles réguliers chez l’homme et chez les animaux sains : elles constituent le sommeil. Le sommeil normal repose en effet en grande partie sur certaines oscillations de la pression sanguine qui se manifestent chez l'homme par des changements survenant dans le calibre des vaisseaux cérébraux. Mais la pression sanguine étant réglée par l’hypophyse, il est permis de supposer que le sommeil est un phénomène qui dépend du fonctionnement de l’hypophyse et de la glande pinéale. Quelques travaux spéciaux, publiés récemment, semblent confirmer cette hypothèse. C’est ainsi que M. Salmon, à la suite de ces recherches sur l’hypophyse, a formulé l'hypothèse que le sommeil physiologique sera produit par certaines sécrétions de sa partie glandulaire. De son côté, M. Gemelli a publié d’intéressantes observations sur les modifications histologiques qui surviennent dans l’hypophyse des marmottes pendant le soleil hivernal. Certaines de ses cellules, et plus particulièrement les éosinophiles, diminueraient de quantité durant cette période. Si le fait venait à être confirmé, on devrait strictement en conclure que l’activité glandulaire de l’hypophyse chez la marmotte diminue, en même temps que bien d’autres fonctions vitales, pendant le sommeil hivernal.
Pour pouvoir préciser davantage l’action de l’hypophyse dans la production de l’inconscience durant le sommeil, il serait préférable, jusqu’à nouvel ordre, de faire abstraction de toute action chimique possible. Nous n’en connaissons actuellement que l’aboutissement final. Les phases intermédiaires de cette action ne pourront être élucidées avec quelque certitude que quand la constitution chimique des substances actives de l’hypophyse sera définitivement établie. Tenons-nous en donc pour le moment à l’analyse de l’action mécanique de l’hypophyse, déjà suffisamment élucidée.
Une diminution de l’activité hypophysaire pendant le sommeil doit se manifester par un reflux moins rapide du sang des vaisseaux cérébraux, donc par une certaine augmentation de la masse sanguine dans la cavité crânienne. Or, toute stase sanguine dans le cerveau, arrivée à un degré déterminé, diminue forcément l’activité d’un certain nombre de cellules ganglionnaires.
Nous venons de parler du maintien de l’équilibre stable, ou plutôt du balancement entre la quantité du sang et celle du liquide cérébro-spinal à l'intérieur de la boîte crânienne. Une augmentation de la quantité du sang, par exemple, doit être suivie, pour des raisons purement mécaniques, d’une diminution de la quantité du liquide cérébro-spinal, et vice versa. Pour contrebalancer cet effet mécanique, il faudrait une intervention nerveuse de l’hypophyse, modifiant l’état fonctionnel de la glande pinéale. Nous ne possédons malheureusement aucune donnée directe démontrant la possibilité d'une pareille intervention, pourtant indispensable pour maintenir l’intégralité du fontionnement cérébral. Quand il s’agit d’une modification périodique, d'ordre fonctionnel, de la pression sanguine, modification amenée par l'hypophyse, l’action de la glande pinéale ne pourrait s’accomplir que dans un sens concordant avec le but physiologique de cette modification. Pareille action serait ainsi tout à fait indépendante du balancement mécanique des quantités respectives des deux liquides intracrâniens. Elles pourrait accélérer ou retarder, selon le but à atteindre, l'écoulement du liquide cérébro-spinal par l'aqueduc de Sylvius. Or, depuis quelque temps, se multiplient les observations indiquant qu’une certaine tension dans ces cavités exerce une action directe et favorable sur l’activité des cellules ganglionnaires qui participent le plus à la vie intellectuelle1.
1 . Rappelons, par exemple, les récentes conclusions tirées par Hanse
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Deux facteurs peuvent donc agir concurremment pendant le sommeil pour affaiblir ou suspendre le fonctionnement psychique des cellules ganglionnaires et pour troubler éventuellement , dans le trajet, l'action de leurs fibres d'association. Ces deux facteurs, l'augmentation de pression dans les vaisseaux et la diminution de tension dans les cavités cérébrales , dépendent directement du mode de fonctionnement de l'hypophyse et de la glande pinéale.
Comment la diminution de l’activité fonctionnelle des cellules ganglionnaires et les troubles de leurs trajets d’association se manifestent-ils pendantle sommeil ? Tout homme habitué au travail intellectuel peut répondre à cette question en s’aidant d’observations faites sur lui-même : l’assoupissement se manifeste d’abord par un état confus dans les contenus de la conscience générale, par un affaiblissement de la conscience du moi, et par une fuite d’idées que les efforts ordinaires de l’attention n’arrivent plus à arrêter. Les sensations, perceptions et impressions deviennent vagues et imprécises; les plus hétérogènes s’associent entre elles d'une façon de plus en plus incohérente. On dirait que les appareils cérébraux d' inhibition qui , à l'état normal , régularisent ces associations , ont subitement cessé de fonctionner . La durée de cette période d'assoupissement est très variable : elle peut n’être que de quelques secondes ou atteindre plusieurs minutes, sous certaines influences extérieures ou intérieures. Le phénomène le plus constant et le plus apparent au moment de l’assoupissement se manifeste par un embrouillement de plus en plus grand des idées arrivant à notre conscience et par la confusion de nos impressions. Seul un réveil complet met fin à l’anarchie qui précède le sommeil profond avec perte complète de la connaissance.
Nous ne pouvons d’ailleurs qu’émettre des hypothèses
mann de l’examen minutieux des cerveaux de Helmholtz et de Menzel, au point de vue de la distension notable de leurs cavités.
DIFFERENCIATION DES FONCTIONS PSYCHIQUES 2)t)
plus ou moins vraisemblables relativement aux phénomènes dont la vie psychique est le théâtre pendant le sommeil même. Les indications tirées de la façon dont se comporte le dormeur dans certaines manifestations accessibles à l’observation, comme par exemple dans les mouvements réflexes, par lesquels il réagit aux excitations extérieures, ne permettent aucune conclusion bien précise. L’activité, dite inconsciente, de l’âme ou de l'esprit pendant le sommeil, dont plusieurs philosophes font si grand cas, ne présente pas beaucoup d’intérêt pour le physiologiste, justement parce qu’elle reste en dehors de notre connaissance. Les bribes de nos songes parvenant à notre conscience, directetement ou à travers les souvenirs, se rapportent à des phénomènes s’étant effectivement déroulés, non pendant le sommeil, mais pendant l’état de demi-veille qui précède le réveil complet ou qui interrompt de temps à autre le sommeil.
Or, l’observation de tous les jours nous apprend que, si V assoupissement produit une confusion absurde d’idées et de représentations, le réveil se manifeste souvent par le phénomène opposé. Presque tous les savants dont l’activité fut largement créatrice ont eu l’occasion de faire la constatation suivante : la première idée claire qui se présente à notre esprit après le réveil fournit parfois la solution inattendue d’un problème qu’on s'était vainement efforcé de découvrir pendant de longs mois. La conscience commune des peuples n’ignore pas ce fait. « Le matin est plus intelligent que le soir », affirme le dicton russe ; la nuit porte conseil », dit le proverbe français, etc. A la suite de nombreuses observations personnelles, je suis arrivé à la conviction que l’heure matinale n’a rien à voir avec la naissance subite d’idées heureuses. Il ne s’agit que d’une coïncidence fortuite entre le soir et le moment de l’assoupissement d’un côté, entre l’heure matinale et le réveil de l’autre côté.
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Depuis de nombreuses années, et principalement pendant les périodes de grande tension intellectuelle, mon sommeil se prolonge rarement plus de deux ou trois heures, et cela tout à fait indépendamment de l'heure où il a commencé1 2. D'après ma longue expérience, Y heure du réveil et la duree du sommeil n'exercent aucune influence appréciable ni sur l’aptitude productrice de l'esprit aussitôt après le réveil, ni sur l’apparition des intuitions heureuses au moment du réveil. Seule la profondeur du sommeil présente sous ce rapport une certaine importance, parce que seul le sommeil profond constitue un repos pour notre cerveau. Or, à l’état normal, le sommeil le plus profond a lieu pendant les premières heures qui suivent l’assoupissement. Tous les observateurs et expérimentateurs qui, comme Kohlschütter, Michelsohn et autres, ont étudié spécialement les phénomènes du sommeil, sont d'accord là-dessus. Aussi, deux ou trois heures de bon sommeil suffisent-elles, même chez les personnes qui se livrent à de grands efforts intellectuels, pour que le cerveau reposé puisse reprendre le travail ; ceci toutefois à la condition que le réveil se produise spontanément, sans que des circonstances extérieures, telles que bruits ou attouchements, aient contribué à le provoquer.
Idées intuitives, solutions inattendues, que des mois de réflexion intense n’avaient pas permis même de soupçonner, surgissent ainsi assez souvent au réveil d’une façon subite.
On reçoit T impression que l' apparition de ces idées a été la cause du réveil. Mais le réveil, avec les nouvelles idées qu’il apporte, ne signifie pas toujours la fin complète de l’inconscience : l'idée surgie apparaît seule à la conscience générale ; la pleine conscience du moi ne revient que lentement et progressivement.