‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 31 sur 125 · Voir ch · texte numérisé non relu

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CORPS, AME ET ESPRIT

les influences réciproques du cœur et du cerveau, ou, pour mieux préciser, de l'âme émotionnelle et de l'âme sensorielle, ont été l’objet de nombreuses recherches, qui nous permettent d'en apprécier mieux la portée psychologique.

Enfin, la source principale des énergies psychiques, d’où dépend tout le fonctionnement de notre système nerveux central, a été également déterminée, ainsi que le mécanisme général de la distribution de ces énergies entre la vie motrice et la vie sensible.

Il est donc hors de doute que de notables progrès ont été accomplis par la physiologie dans le domaine des fonctions psychiques, depuis que du Bois-Reymond a prononcé son fameux Ignorabimus , qui eut tant de retentissement dans le monde intellectuel. Le domaine de nos connaissances en psychologie humaine s'étant étendu dans des proportions qui dépassent de très loin les prévisions les plus optimistes d'il y a quarante ans, la question des limites de notre entendement se pose à nouveau. Les larges horizons, ouverts à l’étude des fonctions de l'âme, nous permettent-ils d’abord d'élucider davantage les mécanismes qui président à la formation de nos sensations, et ensuite de rendre plus compréhensible la nature de leurs rapports avec les perceptions et la conscience du moi?

Les plus illustres philosophes, nous le savons, ont toujours considéré le problème comme insoluble. Descartes déclarait que la conception mécanique du monde s'arrêtait devant l'impossibilité d'expliquer l'essence de la sensation élémentaire. Ni les mouvements des atomes de notre corps, ni les qualités de notre âme ne pouvaient séparément nous rendre compréhensible la sensation. L’effort de Descartes pour vaincre cette difficulté, en cherchant un point de communication entre le corps et l'âme, n'a pas abouti, ainsi qu’on aurait pu le voir au début du paragraphe io.

Le véritable créateur de la philosophie critique moderne, Locke, dans son Essai sur V entendement humain , s'est éga-

lement préoccupé de la nature des sensations, qu’il tenait pour la source première de la connaissance. Adversaire des idées innées; il n’admettait dans l’entendement que les facultés de perception, d’abstraction et de comparaison. Il devait donc chercher ailleurs l’origine des idées qui nous permettent de connaître les rapports entre les objets du monde extérieur et nos représentations. Mais, selon lui, notre esprit était impuissant à découvrir un rapport intelligible entre les objets matériels et les sensations qu’ils produisent en nous. « Nous sommes incapables, disait-il, de comprendre comment la forme, la position, ou le mouvement peuvent provoquer chez nous la sensation d’une couleur, d’un goût, ou d'un son ; il n'existe aucune connexité entre ces phénomènes mécaniques et nos représentations . »

La tentative de Kant, dans sa Critique de la Raison pure, pour établir l’origine de notre connaissance du monde extérieur, ainsi que de nos concepts d’espace et de temps, n'a donné qu’une solution apparente de l’énigme. Nous avons assez insisté ici-même sur les erreurs fondamentales de l’apriorisme de Kant, dans toutes ses applications, pour n’y pas revenir encore. Ajoutons seulement qu’en se rattachant à Locke et en lui empruntant le concept des « choses en elles-mêmes » ( things themselvcs), Kant a considéré le concept comme étant donné avant l’expérience sensorielle. De Hume, il a bien accepté ses notions si précises des perceptions et des représentations; mais, en stipulant qu’un jugement antérieur était indispensable pour qu’une perception devînt une expérience sensorielle, il s’est éloigné du système de Hume et s’est rapproché de l’idéalisme de Berkeley. Quant à son prétendu rattachement aux théories de Newton, Kant en niant la réalité d’un espace absolu, a dévié entièrement des conceptions newtoniennes.

Si la physiologie n’a pas été plus heureuse dans ses efforts pour expliquer la nature de nos sensations et de nos perceptions, la faute en est pour une large part, à ce que Helm-

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holtz, tout en combattant certaines exagérations des idées de Kant, a néanmoins subi son influence dans cette question fondamentale de la physiologie des sens. Voici comment il conçoit le mécanisme des sensations.

« Nos sensations sont les effets produits sur nos organes par des causes extérieures; la manière dont ces effets se manifestent dépend essentiellement de la nature des appareils sur lesquels l'action s’est exercée. En tant que la qualité de nos sensations dépend des particularités de l’action extérieure qui la provoque, elle doit être considérée comme un signe de l’action et non comme son image. D’une image, on exige la concordance avec l’objet qu'elle reproduit : d’une statue, l'identité des formes ; d'un dessin, la conformité de la projection en perspective dans le champ visuel; d’un tableau, l'identité des couleurs. Un signe n’exige aucune sorte de ressemblance avec-l'objet qu'il signale. Le rapport entre les deux ne consiste qu’en ceci que le même objet, dans les mêmes circonstances, se manifeste par le même signe, et que des signes différents correspondent à des objets différents l. »

Comme argument en faveur de cette conception de la nature des sensations. Helmholtz note le fait que les signes et les symboles suffisent pour nous faire connaître les lois des mouvements des objets extérieurs : « Les objets similaires dans le monde accessible à nos sens, nous étant toujours indiqués par des signes identiques, il s'ensuit que la succession régulière dans le domaine de nos sensations doit correspondre à la succession naturelle des mêmes effets aux mêmes causes. » Après avoir adopté la conception de Kant, que les qualités des sensations sont la forme de notre intuition (. Anschauung ), Helmholtz s'est trouvé forcé d’admettre également l’origine a priori du principe de causalité2.

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