‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 41 sur 125 · SON VOYAGE AUTOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

SON VOYAGE AUTOUR DU MONDE

Si Darwin passe pour le fondateur delà théorie évolutionniste, alors que plus d’un demi-siècle avant lui elle avait déjà été développée et soutenue par d’autres, par son aïeul Érasme et par Lamarck, il doit presque exclusivement cet

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avantage à son voyage de circumnavigation à bord du Beagle. Tandis que ses prédécesseurs n'avaient été que des savants de cabinet, réduits à spéculer sur le monde sans l'avoir vu, Darwin vit de ses propres yeux une grande partie du globe terrestre et des créatures qui l'habitent. La flore et la faune du Nord, ces pauvres et misérables restes des vastes plaines de glace qui ont couvert notre zone, nous donnent le spectacle d’un monde organique relativement indigent en espèces vivantes. Ce monde n'est rien en à côté de la riche et luxuriante nature des tropiques, qui nous présente le tableau des temps antérieurs à l'apparition de l’homme. L’étude des contrées tropicales a donc une importance capitale pour le naturaliste, et en particulier pour celui qui recherche l'histoire de la vie organique sur notre planète.

Sous ce rapport, le voyage du Beagle s'effectua dans des conditions particulièrement favorables à Darwin. Ce vaisseau visita précisément des régions où l'esprit du sagace observateur devait être forcément attiré sur différents problèmes de botanique, de zoologie et de géologie, qui réclamaient une solution.

Le Cap Vert et les autres îles de l'Océan Atlantique lui offrirent des échantillons de plantes et d’animaux, jetés sur leurs rochers nus par les tempêtes ou les courants sous-marins. Au Brésil, il connut dans toute sa variété la luxuriante flore des tropiques; dans les pampas de l’Amérique du Sud, il vit les restes grandioses d’espèces éteintes, les ancêtres géologiques des aïs et des tatous qui habitent encore aujourd’hui ces déserts. Sous le climat polaire de la Terre de Feu, il rencontra les types humains les plus dégradés; les Andes et les Cordillères lui montrèrent leurs volcans; l’Australie, ce débris d’un monde disparu, lui révéla sa faune archaïque, image de celle qui existait en Europe dans l'antiquité la plus reculée. Tout ce panorama varié, passant sous les yeux de Darwin, eut bientôt compensé au centuple l’insuffisance de son éducation universitaire.

Le but de cette étude ne nous permet pas de nous arrêter aux différentes étapes du voyage et de signaler, ne fût-ce que sommairement, les résultats des observations de Darwin . Les vastes collections qu'il réunit au cours de cette expédition scientifique furent coordonnées, sous sa surveillance, par cinq zoologistes célébrés : P. Owen (mammifères fossiles), Waterhouse (mammifères encore existants), Gould (oiseaux), Bell (reptiles), et Jenyns (poissons). En outre, Darwin publia, dès 1839, 1 z Journal de son voyage, auquel se rapportent aussi quantité de communications contenues dans tous ses ouvrages ultérieurs. Tout cela prouve que, durant ces cinq ans, Darwin déploya une activité tout à fait exceptionnelle.

Cependant, il fut fort éprouvé par le mal de mer et, suivant le témoignage de l’amiral Stokes, qui travaillait à bord à la même table que lui, il était obligé, pour résister à ce mal, d’interrompre son travail d’heure en heure et de garder pendant un certain temps la position horizontale. Jusqu’alors, Darwin avait joui d une constitution très robuste ; le tangage, la nourriture souvent mauvaise, le séjour dans des régions insalubres altérèrent gravement sa santé, et il se ressentit toute sa vie des suites de son voyage autour du monde .

Si nous ne pouvons pas indiquer, même d’un trait rapide, les nombreux travaux de Darwin au cours de ces cinq années, nous citerons du moins quelques exemples qui caractérisent sa méthode de travail et le tour particulier de son esprit observateur. Que de fois, en lisant le journal de son voyage, on rencontre des passages d’où il ressort clairement que les théories évolutionnistes lui étaient connues dès cette époque. Mais il évite toute conclusion générale et s’en tient strictement à la constatation des faits.

Avant même que le Beagle eût atteint le Cap Vert, sa première station, Darwin avait déjà réussi à trouver, dans la poussière tombée sur le pont du navire, soixante-sept

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formes organiques diverses, appartenant à des espèces de l'Amérique méridionale. « Je recueillis dans cette poussière des parcelles de pierre ayant la grandeur d'un millième de pouce carré. Peut-on après cela s’étonner que cette poussière abonde en spores de plantes cryptogames, lesquels sont beaucoup plus légers?»

Près des rochers de Saint-Paul, il voit une masse de sommets volcaniques, faisant saillie hors de l'Océan Atlantique , et aussitôt il remarque que les araignées et les insectes parasites sont les premiers habitants d'une île, récemment formée. L histoire du peuplement des îles nouvelles, si étroitement liée à la question de l'évolution des nouvelles espèces, occupait constamment le jeune savant. Dans les iles des Tortues (Galapagos), la flore et la faune, issues d'individus accidentellement importés des rivages voisins, produisirent sur lui une impression profonde. Le 28 février 1812 le Beagle jeta l'ancre à Bahia,, et Darwin eut pour la première fois l’occasion de faire connaissance avec la végétation tropicale. « L'extase, écrit-il, est un mot trop faible pour exprimer les sensations éprouvées par le naturaliste qui se promène pour la première fois dans une forêt du Brésil. L’élégance des herbes, la nouveauté des plantes parasites, la beauté des fleurs et la verdure lustrée des feuilles, mais surtout la richesse de la végétation me ravissaient et m’étonnaient en même temps. »

Là, Darwin s'occupa principalement de collectionner des insectes et donna une attention particulière aux divers moyens employés par les mâles pour séduire leurs compagnes. C’est en grande partie sur ces observastions qu’il fonda sa théorie de la sélection sexuelle. « Lorsque plus d'une fois, écrit-il, deux papillons, apparemment de sexe différent, volaient à côté de moi, se poursuivant Lun l'autre, je perçus distinctement un petit bruit sec, analogue à celui que produit une roue dentée lorsqu'en tournant elle vient à toucher un ressort. »

Dans l’Uruguay, l'absence d’arbres sous un humide climat tropical le frappa, et il se posa la question de savoir d’où pouvait dépendre un phénomène si étrange. C’est là aussi qu’il vit pour la première fois le tuco-tuco, rongeur qui a le même genre de vie que la taupe et qui est aveugle. « Etant données les habitudes souterraines de cet animal, écrit-il, la cécité ne peut pas être pour lui un grand inconvénient; mais, en thèse générale, il est étrange qu’un animal soit doué d'un organe si souvent malade. Lamarck aurait été ravi s'il avait connu ce fait quand il raisonnait (probablement avec plus de justesse que de coutume) sur le développement graduel de la cécité chez l’aspalace, rongeur qui habite sous terre, et chez le protée, reptile qui vit dans ■descavernes rempliesd'eau. Cesdeuxanimauxont l’œil à l’état rudimentaire et couvert d'une pellicule. Celui de la taupe ordinaire est fort petit mais achevé, quoique certains naturalistes doutent qu'il soit en rapport avec le nerf optique ; son usage est probablement limité, bien que, selon toute apparence, il rende service à la taupe quand elle quitte son gîte. Chez le tuco-tuco qui, je suppose, ne sort jamais de sa demeure souterraine, l'œil est plus large, mais il est souvent atteint de cécité et il devient inutile, sans que l’animal paraisse en éprouver aucun dommage : il n’y a pas de doute que Lamarck n’eût dit que le tuco-tuco passe à 1 état d’aspalace et de protée. »

Ce passage est fort intéressant. D'abord, il montre que, dès lors, Darwin connaissait les ouvrages de Lamarck et de plus qu’il n en acceptait pas les théories. Ensuite la citation caractérise aussi le procédé intellectuel de Darwin. Pas un fait, fût-il le plus mesquin et le plus insignifiant, n’échappe à ce minutieux observateur. Dès qu’un phénomène l’a frappé, il en recherche immédiatement la raison ou, pour mieux dire, le sens. Ici se révèle déjà la tendance téléologique de son esprit , que ses passions nient si énergiquement, mais gui, comme nous le verrons plus d'une fois , constitue la par-

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ti cilla ri té de sa spéculation , et qui se manifeste surtout lorsqu'il construit son hypothèse de la sélection naturelle. Toujours et avant tout , Darwin cherche la fin du phénomène qu'il a observé. Il ne se demande pas quelle est la cause de la cécité du tuco-tuco, ce qui provoque sa maladie d’yeux, mais pourquoi l’animal possède un organe qui chez lui est si souvent malade.

La manière d’écrire un peu primitive de Darwin ne met que mieux en évidence ce procédé caractéristique de spéculation. Il écrit aussi spontanément qu’il pense et ne cherche pas du tout les tours de phrase qui lui permettraient de concilier ses idées avec telle ou telle théorie.

Prises en elles-mêmes, beaucoup des observations particulières de Darwin paraissent au lecteur fort mesquines et à peine dignes d'une attention sérieuse. Mais en se groupant, en s'ajoutant les unes aux autres, toutes ces minuties finissent par former une suite d’arguments visiblement favorables à la conjecture ou à l’hypothèse qu’il émet. Quand nous lisons dans son Journal tous ces détails souvent fastidieux, nous assistons en quelque sorte à l’opération psychologique qui, avec une extrême lenteur, pas à pas, presque insensiblement, a conduit Darwin aux vues qu’il a formulées après un intervalle de trente années.

Le mode d’argumentation qu'il emploie couramment dans Y Origine des Espèces n'a pas peu contribué à l’impression produite par ses théories. L'ouvrage est écrit d’une façon très monotone, et les plus ardents admirateurs de Darwin, parmi ses biographes, le reconnaissent franchement. C’est à ce style fatigant, nous le croyons sincèrement, qu’il doit en majeure partie sa puissance de conviction sur la plupart des lecteurs profanes. Ceux-ci sentent l’entière bonne foi de Charles Darwin ; ils sont frappés de l’extraordinaire circonspection qu'il apporte dans ses conclusions et de la patience, plus extraordinaire encore, avec laquelle, durant des chapitres entiers, il accumule les menus faits des-

tinés à étayer sa théorie. Ils ne se défient pas de l’auteur; en présence d'un exposé plus brillant, d'une argumentation plus passionnée, ils se tiendraient sur leurs gardes et se donneraient la peine de passer au crible de la critique toutes les observations qui leur sont présentées. Mais, fatigués par la lecture d'un livre incontestablement ennuyeux et pleinement persuadés par la droiture de l'écrivain, presque tous les lecteurs de YOrigin of Species sautent les neuf dixièmes du volume, et en acceptent les idées comme des articles de foi.

En groupant ces mêmes observations d'une façon moins systématique, en soumettant la plupart des arguments à un examen personnel et impartial, le lecteur attentif résiste mieux à l'impression première, subit moins facilement la séduction de cet esprit loyal, profondément sincère. Si la lecture de l’ouvrage lui laisse une haute estime pour l'auteur, souvent aussi il reste fort sceptique à l’égard des doctrines.

Quand on lit le Journal de Voyage de Darwin, on s’aperçoit à chaque instant que le même fait, examiné dans un autre esprit, donne lieu à une interprétation tout opposée. Nous citerons le premier exemple venu; ce n'est peut-être pas le plus topique en lui-même, mais il est frappant par sa simplicité. En Patagonie, Darwin trouve une foule de débris d'animaux disparus, dont les congénères vivants se rencontrentaujourd’hui dans l’Amérique méridionale. Ces derniers sont de vrais nains en comparaison des fossiles gigantesques découverts par Darwin. La première idée qui nous vient à l’esprit, c’est que ce fait prouve contre l'évolution par voie de sélection naturelle, attendu que, suivant cette théorie, seuls les individus les plus parfaits, les mieux armés pour la concurrence vitale auraient dû être épargnés. Cependant Darwin, bien qu’à cette époque il se moquât encore de Lamarck, voit dans ce fait l’indice que les espèces actuelles descendent des espèces éteintes.

Mais, même sur les points où ses théories ont été réfutées

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par les naturalistes venus après lui, les faits qu’il a recueillis, les observations qu'il a enregistrées conservent leur valeur, ■et ses mérites d'observateur subsistent. Ainsi, par exemple, pendant ce même voyage, à Tahiti et dans d’autres îles de l Océan Pacifique, Darwin fit, sur les récifs de corail, une foule d’observations du plus haut intérêt, qui lui servirent pour son ouvrage, De la construction et de la multiplication des récifs , publie en 1842. La théorie qu'il donne de la formation des récifs a été complètement renversée depuis par les recherches de John Muray à bord du Challenger, en premier lieu, et, plus tard, par celles d’Archibald Geikie. Néanmoins, les observations de Darwin gardent leur intérêt, •et Geikie lui-même, adversaire de ses théories, a dit il y a une quarantaine d’années : «Aucun exemple plus admirable de la méthode scientifique ne fut jamais donné au monde, ■et Darwin n’eût-il rien écrit d’autre, ce traité seul aurait suffi à le placer au premier rang des investigateurs de la nature. »

Pour l'histoire psychologique des théories subséquentes de Darwin, nous devons noter, comme tout particulièrement instructives ses observations dans l’archipel des Tortues. On a déjà dit que ces îles volcaniques, qui n’ont jamais fait partie d’aucun continent, possèdent une faune très curieuse, dont le spectacle amena involontairement Darwin à s’occuper de l'origine des espèces. 11 n’y trouva ni grenouilles, ni mammifères, à l’exception de la souris, évidemment importée là par quelque vaisseau. Des serpents, des tortues et des lézards, c'est à cela que se réduisent en ces lieux les espèces vivant sur le sol. Par contre, Darwin put y compter plus de cinquante-cinq espèces d’oiseaux.

Voici ses réflexions au sujet de ces faits. « La plupart des productions organiques (de l'archipel des Galapagos) sont essentiellement indigènes, et on ne les rencontre nulle part ailleurs; on remarque même des différences entre les habitants de ces diverses îles. Tous ces organismes cependant

ont un degré de parenté plus ou moins marqué avec ceux de l’Amérique, bien que l’archipel soit séparé du continent par 500 ou 600 milles d'Océan... On est encore plus surpris du nombre des êtres aborigènes que nourrissent ces iles, si l’on considère leur petite étendue. On est porté à croire, en voyant chaque colline couronnée de son cratère, qu’à une époque géologiquement récente l’Océan occupait la place qu’elles occupent aujourd’hui. Ainsi donc, et dans le temps et dans l'espace, nous nous trouvons face à face avec ce grand fait, ce mystère des mystères, la première apparition de nouveaux êtres sur la terre. ..On reste étonné de l’intensité de la force créatrice, si l’on peut employer une telle expression, qui s’est manifestée sur ces petites îles stériles et rocailleuses; on est encore plus étonné de l'action différente, tout en restant cependant analogue, de cette force créatrice sur des points si rapprochés les uns des autres. »

Il est hors de doute que Darwin, dès cette époque, connaissait la théorie évolutionniste de Lamarck. Néanmoins, en réfléchissant sur les questions qui l'ont successivement amené aux conclusions du transformisme, il reste étranger à cette doctrine et il continue, sans hésitation aucune, à parler de la force créatrice pour expliquer les phénomènes qui le frappent. Évidemment, son esprit était encore éloigné des vues qu'il émit trente ans plus tard, en s’appuyant pourtant sur ces mêmes phénomènes.

Exempt de toute tendance métaphysique, Darwin ne pouvait arriver à des conclusions générales que par une induction lente et graduelle. La masse des faits et des observations devait en quelque sorte faire violence à son intelligence pour l’obliger à conclure.

Dans les lignes suivantes, écrites à l’âge de cinquante ans, il met pleinement en lumière ce pli tout particulier de ses facultés intellectuelles. « A mon retour en 1837, lisons-nous dans la préface de VOrigin of S pecies, il me vint à l’esprit qu’on pourrait peut-être faire avancer cette question en

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accumulant, pour les méditer, les observations de toute sorte qui auraient quelque rapport à sa solution. Après cinq années de travail, je me permis plusieurs inductions et rédigeai de courtes notes. Ce ne fut qu’en 1844 que j’esquissai les conclusions qui me semblaient les plus probables. Depuis ce moment jusqu'à aujourd’hui (1859), j’ai constamment poursuivi le même objet. On excusera ces détails personnels 4 dans lesquels je n entre q-u afin de montrer que je

n ai pas été trop prompt à trancher les questions. »

A la différence des premiers transformistes, Erasme Darwin et Lamarck, qui avaient entrepris d’édifier la théorie de l'évolution à l’aide d’arguments audacieux et en partie métaphysiques, Charles Darwin, au début, mit au service de ses idées une méthode prudente jusqu'à la timidité. Son argumentation s'appuyait sur des faits. Sans doute ces faits n’étaient pas bien probants; mais les raisonnements par lesquels il essayait de les faire passer pour des preuves étaient si simples, souvent même si naïfs, qu’on y ajoutait foi sans trop insister sur leur faiblesse.

| 6. — La psychologie de l’auteur

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