DE L’ORIGINE DES ESPÈCES
Le 2 octobre i836, Darwin débarqua à Falmouth et, dès lors, il ne quitta plus son pays. Peu après son retour, il eut l’heureuse idée d’entrer en relations avec le célèbre géologue Charles Lyell, et cette circonstance exerça évidemment une influence décisive sur tout le cours ultérieur de sa vie. Voici, entre autres choses, ce qu'écrivait Lyell au jeune naturaliste, en réponse à un article que celui-ci lui avait envoyé : « Si vous pouvez l'éviter, n’acceptez aucune position scientifique officielle et ne dites à personne que je vous ai donné ce conseil, autrement on criera contre moi en m’accusant d'antipatriotisme. J'ai lutté autant que je l’ai pu contre le malheur d’être président de la société de géo-
logie. Tout a bien fini, et je n'ai pas perdu plus de temps que je ne le craignais, mais je doute que le temps qu’on gaspille dans les sociétés savantes (en besognes administratives) soit compensé par un avantage quelconque. Quelle folie d’avoir voulu transformer le Herschel du cap de Bonne-Espérance en un Herschel président de la Société royale ! Il n’a pas échappé sans peine à ce danger. Et dire que j’avais voté pour lui ! J'espère que cela me sera pardonné. Pour conclure, travaillez pendant de longues années, comme je l’ai tait, et n'assumez pas prématurément l’honneur et le fardeau des distinctions officielles. Il y a des gens qui sont faits pour de pareilles occupations, attendu qu'ils ne sont capables de rien d’autre. »
Comme plusieurs grands savants anglais, Darwin possédait assez de fortune pour pouvoir mettre en pratique le conseil de Lyell. Revenu en Angleterre, il procéda à la mise en ordre de ses collections et publia une relation de son voyage, ainsi qu’un important ouvrage sur les acquisitions zoologiques faites à bord du Beugle, travail dans lequel il fut aidé par les savants mentionnés plus haut.
Nous avons indiqué à larges traits où en étaient les théories évolutionnistes au commencementdu siècle passé. Ainsi que le lecteur l’a pu voir, bien que Darwin connût ces théories. du moins celle de Lamarck, et que. durant son voyage, il rencontrât à chaque pas des phénomènes qui semblaient se prêter on ne peut mieux à leur application, cependant il n’adhérait point encore à la nouvelle conception de l'origine du monde organique. Il se contentait de poser les questions et de consigner minutieusement ses observations dans son Journal , mais il évitait tout ce qui pouvait ressembler à une réponse. Ce n'est guère qu’en passant, et non sans ironie, qu’il mentionne les vues de Lamarck. Nous ne rencontrons nulle part dans son Journal le mot évolution ; en revanche, nous voyons que Darwin ne dédaignait pas le mot création. Si donc il inclinait alors vers l’une des deux
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manières de voir concernant la production des phénomènes organiques, c’était évidemment vers celle de Cuvier.
Après son retour en Angleterre, lorsqu’il se fut mis à grouper et à élaborer les matériaux rapportés de son voyage, ses idées commencèrent à prendre une direction tout autre. Comme nous l’apprennent les propres paroles de Darwin citées plus haut, cette évolution intellectuelle fut très lente. Sous quelles influences se produisit-elle ? C’est à peine si lui-même s’en rendait compte, car il n’aimait guère à analyser son moi. Modeste au plus haut degré, il estimait perdre le temps consacré à sa personnalité et, en général, s'inquiétait infiniment plus de réunir des preuves à l’appui de la théorie que d’établir sur elle ses droits d’auteur. Néanmoins, pour satisfaire la curiosité de ses admirateurs, force lui fut parfois de donner divers renseignements sur luimême, comme le montre la lettre à Preyer. précédemment citée. Dans un cas de cegenre, écrivantà Haeckel, il raconte que la première idée de la sélection naturelle lui vint à la lecture du livre de Malthus, Essay on thc Principles of Population , publié en 1798. Malthus mourut un an avant que Darwin fût revenu de voyage, et il est fort probable que quelque article nécrologique avait attiré l'attention du jeune savant sur le principal ouvrage du célèbre économiste.
En outre, des entretiens intimes avec plusieurs naturalistes éminents, tels que Lyell, Hooker et autres, devaient, à coup sûr, laisser des traces profondes dans l’esprit de Darwin. Grande fut certainement sur lui l'influence de Lyell, le créateur de la géologie moderne, l'homme qui bannit de cette science la foi aux catastrophes périodiques et y substitua la théorie de la transformation lente de la croûte terrestre.
Quoi qu’il en soit, en 1839, Darwin rédigea une première note, exposant sa manière d'envisager l’origine des espèces ; mais ce ne fut qu’en 1844 qu’il jugea ses idées suffisamment mûres pour montrer ce travail à son ami Lyell.
En voici le fond. Malthus avait basé son système écon<> inique sur la proposition suivante : la population s’accroît plus vite que les denrées alimentaires dont elle a besoin pour son entretien ; il se produit alors parmi les hommesune concurrence vitale , dont seuls les mieux doués sortent vainqueurs. Des sociétés humaines, Darwin transporta la proposition de Malthus dans le domaine animal et végétal ; en appliquant ce principe au développement des espèces, il imagina la sélection naturelle , c’est-à dire la disparition des espèces, moinsaptes à la lutte pour l’existence etle développement de celles qui s’y trouvent mieux préparées. De même que l’homme produit certaines variétés d’animaux et de végétaux à l’aide de la sélection artificielle , de même,, dans la nature, la sélection naturelle sert à former de nouvelles espèces.
La première note de Darwin sur la sélection naturelle, communiquée à Hooker, ne fut pas livrée à la publicité, ce qui peut-être valut mieux pour le succès futur du darwinisme. Sous la forme qu’elle avait alors, sans l’accompagnement de nombreux documents réunis pour en montrer la justesse, l’hypothèse de Darwin aurait été probablement aussi peu remarquée que le furent les hypothèses semblables de ses prédécesseurs. C'est ainsi que Wells et Patrick Mathew, dès 1813, avaient communiqué à la Royal Society des mémoires sur la sélection naturelle. La théorie évolutionniste ne fit pourtant aucun progrès dans l’opinion des savants et du public, malgré l’apparition de différents traités qui la défendaient au point de vue scientifique ou purement métaphysique. De 1846 à 1849, furent publiés dans cet ordre d’idées bon nombre d’ouvrages remarquables ; mais ils ne trouvèrent pas d’écho. Bornons-nous à signaler les travaux des paléontologistesUnger et de Halloy, du morphologiste Carus, des botanistes Naudin et Lecoq, et enfin du célèbre philosophe Herbert Spencer.
Toutefois, deux livres qui virent le jour durant cette
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période eurent à coup sûr une grande influence sur les travaux de Darwin. 11 le décidèrent à hâter la publication de ses propres recherches en lui montrant que le terrain était suffisamment préparé dans le monde savant pour recevoir les théories nouvelles et qu'il pouvait produire ses vues.
En 1844, parut à Edimbourg, sans nom d’auteur, un ouvrage intitulé : Vestiges of the Natural History of Création, qui fit fureur et obtint très vite un nombre énorme d'éditions. Il fut plus tard attribué à Robert Chambers, un des éditeurs de Y Edinburgh Review. Au fond, c’était une tentative pour concilier la théorie de Lamarck avec les traditions religieuses. L’évolution des espèces organiques y était présentée comme résultant d’une impulsion donnée par le créateur, qui poussait les formes primitives à se perfectionner en vertu de la force vitale, inhérente à l’individu ; cette force permettait à chacun de s'adapter aux circonstances extérieures et de modifier sa structure conformément aux exigences de l’acclimatation, de la nature ambiante, et des influences météorologiques. Le livre dut son immense succès d’abord à sa brillante forme littéraire, ensuite à ce fait qu’il tentait d'accorder entre elles des doctrines cosmogoniques jugées incompatibles. Cette publication décida Darwin à lire sa première note sur la sélection naturelle à Hooker et à quelques amis intimes. La conception du phénomène de l’évolution développé par Chambers est infiniment supérieure à celles de Darwin et de ses adeptes. En se rattachant à Lamarck au point de vue de la finalité de ces phénomènes, due à l’impulsion venant du Créateur, Chambers a évité la faute grossière commise par Darwin sous l’influence de quelques vulgarisateurs allemands, faute qui, comme nous le verrons plus loin, a dès le début condamné sa théorie à une déchéance fatale.
Bien plus décisif et plus tranchant était le succès d’un second livre, œuvre d’un naturaliste très renommé, Alfred Russel Wallace. Ce jeune savant avait entrepris, en 1847,
avec son camarade Bâtes, un voyage dans les pays tropicaux « pour recueillir des faits en vue de résoudre la question de l’origine des espèces ». Pendant son expédition, Wallace fit une quantité de belles observations concernant le transport naturel des animaux et des plantes. Doué d'une imagination riche et inépuisable, il tâche d’expliquer la distribution géographique des espèces organiques par différents changements dans la configuration des continents, par le détachement des îles et autres événements géologiques semblables. Pendant ce temps, Darwin publiait des observations sur les formes existantes et passait des années en •recherches sur quelque petite question spéciale (comme par exemple celle de savoir combien de jours les graines pouvaient rester dans l’eau de mer sans perdre leur faculté .germinative), afin de résoudre le même problème que W allace, savoir : comment les végétaux ont été transportés du continent dans les iles.
Etant donné l’esprit audacieux de Wallace, on comprend que, l’idée de la sélection naturelle une fois entrée dans sa tête, il ne s’attarda pas cà chercher, durant de longues années, toutes les preuves possibles à réunir. Immédiatement il la •développa dans un brillant article qu’il envoya de file de Fernat, où il se trouvait alors, à son ami Darwdn, pour que celui-ci le lût à Lyell. C’était en février 1838 ; à cette époque, Darwin lui-même n’avait encore rien publié de ses vues personnelles sur l’origine des espèces.
Ajoutons que Wallace, d’après ses propres récits, conçut l’idée de la sélection naturelle pendant qu'il était en proie au délire de la fièvre; revenu à la santé, il s’empressa d’exposer par écrit cette hypothèse. Comme Darwin, Wallace avait lu Malthus et connaissait la doctrine de cet économiste sur la lutte pour l’existence parmi les hommes.
L'article qu’il envoya à Darwin avait pour titre : On the Tendency oj V ariettes to départ infinitively from tlie original Type ; la* théorie de la sélection naturelle y était développée De Cyon.
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d’une façon très étendue et très complète. Darwin remit aussitôt à Lyell le manuscrit de Wallace en le priant de le publier et en laissant ainsi à son confrère l’honneur de la priorité. Mais Lyell et Hooker refusèrent de prêter la main à un tel acte d’abnégation et, se faisant forts d’obtenir le consentement de Wallace, ils adressèrent, le 30 juillet 1858, au secrétaire de la Linnean Society à Londres, une lettre où ils expliquaient comment les deux savants étaient arrivés parallèlement, et tout à fait indépendamment l’un de l’autre, à la même conclusion sur l'origine des espèces. A cette lettre, ils joignirent : i° la note mentionnée plus haut, que Darwin avait écrite en 1839 et ^ue a Hooker en 1844; 20 une lettre envoyée par Darwin, en octobre 1837, au célèbre naturaliste américain A. deGrey, dans laquelle était exposée en détail toute la théorie de la sélection naturelle, et enfin 30 l’article de Wallace. Tous ces documents furent immédiatement livrés à l’impression, et les droits respectifs des deux naturalistes se trouvèrent ainsi garantis.
Voici en quels termes Wallace apprécie lui-même les mérites de son émule : « Je me suis sincèrement réjoui toute ma vie, et je me réjouis maintenant encore de ce que Darwin se soit mis à l’œuvre avant moi et qu’il ait eu dans sa destinée d’écrire l 'Origine des Espèces. J’ai depuis longtemps mesuré mes forces, et je sais que je n'en aurais pas eu assez pour une pareille tâche. Des hommes dont les facultés sont de beaucoup supérieures aux miennes avouent qu’ils ne possèdent ni l'infatigable patience à recueillir un grand nombre de faits variés, ni le merveilleux talent de les utiliser, ni les vastes et précieuses connaissances physiologiques, ni l’ingéniosité pour inventer des expériences et l’adresse pour les exécuter, ni le style admirable, aussi clair et persuasif que rigoureusement critique ; en un mot, qu’ils n’ont aucune des qualités dont l’harmonieux mélange rendait Darwin plus apte qu’aucun de ses contemporains à entreprendre et à parfaire la grande œuvre ! »
Ces lignes se trouvent dans la préface du Complément de la théorie de la sélection naturelle , ouvrage publié par Wallace en 1870, c'est-à-dire au moment où, entre les deux créateurs de cette théorie, régnait déjà un profond dissentiment sur son application à l’origine de l’homme.
On sait que devenu spiritualiste, Wallace ne négligea rien dans la suite pour modérer l’ardeur fanatique des partisans de sa doctrine ; Darwin, au contraire, poussé à bout par les attaques passionnées et souvent odieuses de ses adversaires, se laissa entraîner par l’enthousiasme déraisonnable de plusieurs adeptes allemands, et il alla dans ses conclusions beaucoup plus loin qu'il ne se l’était proposé au début.
Nous avons déjà dit qu’il s’en fallait de beaucoup que Darwin fût doué d'un profond esprit philosophique. Son intelligence simple et droite semblait avoir été créée pour les sciences purement descriptives. Toute tentative de recourir à la déduction lui était pénible et même lai répugnait; il s’égarait et, sentant le terrain vaciller sous ses . pieds, il s’efforçait de le quitter au plus vite. Ses aventureux disciples ne se distinguaient point par une conscience aussi scrupuleuse. Ils se jetèrent tète baissée dans le tourbillon du raisonnement déductif, remplaçant par le zèle du néophyte ce qui leur manquait quant à la rigueur et à l’exactitude méthodique de la pensée.
Darwin essaya en vain, plus d’une fois, de contenir ces débordements d'une spéculation sans frein. Il était trop doux, trop magnanime pour prononcer un veto énergique. Aussi sa bonté l’entraîna-t-elle beaucoup plus loin qu'il n’eût été utile non seulement pour ses partisans, mais pour sa propre doctrine. Plus modeste dans son triomphe, le darwinisme aurait rencontré chez les critiques scientifiques beaucoup plus d’indulgence pour ses lacunes. La réserve dont Darwin lui-même ne se départait pas avant sa malheureuse publication sur l’origine de l’homme, le charme de sa
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personnalité sympathique et la sincérité de ses convictions avaient d’abord désarmé un grand nombre de savants. La première tentative pour expliquer mécaniquement l'origine des espèces, en dépit de tous ses défauts, n'avait pas laissé d’être accueillie avec assez de bienveillance par les naturalistes. Ils durent changer d'attitude en présence du fanatisme et des exagérations de la nouvelle école. Voilà pourquoi le darwinisme a reçu par ricochet tant de coups, qui d'abord ne visaient que Haeckel et autres.
Nous arrêtons l’analyse de la psychologie de Darwin à la publication de Y Origine des Espèces. De mortuis aut nihil a ut belle... Darwin mérite hautement qu’on applique cette règle à sa personne. Nous avons rendu pleine justice à son génie d’observateur hors ligne, à sa probité de chercheur infatigable, dont la parfaite bonne foi était incontestable, même dans ses erreurs évidentes, à l’impulsion puissante et féconde que plusieurs de ses travaux ont donnée à presque toutes les branches de la botanique et de l’anatomie comparée. Nous avons dit de ses premières œuvres tout le bien qu elles méritent, grâce à ses nombreuses découvertes. Aussi préférons-nous passer sous silence sa Descendance de P Homme.
Le lecteur attentif des pages précédentes a certainement remporté l'impression que, depuis son retour en Angleterre, Darwin dut subir une forte pression de la part de son nouvel entourage, avant de vaincre sa grande timidité naturelle et de se résoudre à rendre publiques les merveilleuses observations recueillies pendant son voyage autour du monde. Son instruction, déjà limitée dans les sciences strictement descriptives, resta presque nulle dans les parties plus exactes de la biologie. Il était donc obligé, au début, de recourir aux conseils des éminents savants anglais qui lui portaient intérêt. En somme, la grande sensation provoquée par la publication de Y Origine des Espèces , n’a surpris personne plus que l’auteur lui-même. Les folles exagérations
auxquelles se livrèrent les vulgarisateurs allemands, plus métaphysiciens que savants, empressés d'exploiter cette gloire naissante pour s’en créer un tremplin de réputation personnelle, ont dù forcément troubler le jugement de Darwin. Aussi est-il toujours resté impassible devant la sévérité des reproches que de vrais savants adressaient à son argumentation souvent faible et à l'insuffisance de preuves en faveur de sa thèse. Avec sa mentalité un peu féminine, il ne se rendait pas compte de la différence entre la valeur d'un simple argument et celle d'une preuve scientifique. Soutenir que l'abondance des arguments ne peut pas compenser dans la science l'absence de preuves, cela lui paraissait une marque de malveillante partialité. Dans le même ordre d’idées, l’analogie lui semblait trop souvent signifier l’équivalent de l'identité. Les nombreuses erreurs de logique dans ses raisonnements, autre trait de l'esprit féminin, lui échappaient entièrement.
Il est donc tout naturel que les enthousiastes hommages de ses admirateurs lui aient inspiré assez de confiance pour qu'il renonçât à sa timidité primitive et qu'il se décidât à écrire, en 1871, sa Descendance de T Homme. Son devoir n’était-il pas d'aller au-devant des exigences de l’opinion publique, en fournissant des preuves décisives que, grâce à la sélection naturelle, l’homme devait, lui aussi, descendre plus ou moins directement des vertébrés supérieurs?
Pour sauvegarder la mémoire de Darwin, il vaut donc mieux ne pas insister sur les défauts de cet ouvrage. Contentons-nous de rappeler qu'entièrement étranger aux notions fondamentales de la psychologie, Darwin avait néanmoins entrepris de démontrer que les animaux possédaient une puissance mentale et un sens moral de la même nature que l’homme, et cela à l’aide de banals récits recueillis de-ci et de-là sans examen ni méthode. Comme exemple de son mode d’argumentation ne citons qu’une seule phrase. En parlant de la croyance en Dieu il s'exprime en ces termes :
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« Cette question est, cela va sans dire, distincte de celle d’ordre plus élevé, s'il existe un Créateur, maître de l’univers, question à laquelle les plus hautes intelligences de tous les temps ont répondu affirmativement. »
Avec la franchise qui fait le charme de ses écrits. Darwin disait dans ses lettres de sa propre mentalité : « My power to follow a long and surely abstract train of throught is very limited; and therefore I could never hâve succeeded with metaphysics or mathematics L » Malgré son intelligence si peu disposée à la synthèse, Darwin affirme dans son autobiographie que son « esprit était devenu une sorte de machine pour déduire les lois générales des grandes accumulations de faits observés ».
Voici d’ailleurs comment il apprécie la valeur de son œuvre dans une lettre adressée à M. Hyat. « Permettez-moi d’ajouter que je n’ai jamais été si insensé (50 foolish) pour imaginer que j'ai réussi à faire autre chose que dessiner quelques larges contours de l'origine des Espèces (to lay down somc of the broad outlines of the Origin of Species ) 2. »
Au point de vue de la pensée philosophique, quel contraste avec Lamarck ! Toute la tragédie de sa vie celui-ci l’a résumée dans ces quelques lignes : « Les hommes qui s’efforcent, par leurs travaux, de reculer les limites des connaissances humaines savent assez qu’il ne suffit pas de découvrir et de démontrer une vérité, mais qu'il faut encore la répandre et la faire reconnaître. Or, la raison individuelle et la raison publique qui se trouvent dans le cas d’en éprouver quelque changement y mettent en général un obstacle tel qu'il est souvent plus difficile de faire reconnaître une vérité que de la découvrir. »
En dehors de plusieurs hypothèses, excessivement risquées qui ne tenaient pas debout au moment de leur émis-