Weismann. Die Allmacht der Naturçiicfitung , p
De Cyon. 23
ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME
Haeckel, chez lequel nous aurons, dans le chapitre suivant, maintes occasions à constater l’absence complète d'esprit scientifique et philosophique en même temps qu'une profonde ignorance des données les plus élémentaires de la physique, est certes parfaitement sincère en s’imaginant que le jeu des forces mécaniques exclut la nécessité d’une fin ou d'un but, autrement dit d'une volonté créatrice. Le simple bons sens indique pourtant que tout mécanisme apte à fonctionner remplit un but quelconque, prévu par celui qui l'a construit. Une horloge marque la marche du temps, un moteur mis en marche est destiné à soulever des poids, à déplacer des corps et en général à provoquer des mouvements quelconques. L’intervention d’une volonté agissante est non moins indispensable pour entretenir le fonctionnement normal du tout mécanisme.
Nous avons cité plus haut quelques pages de Leibnitz dans lequel ce créateur de la formule exacte des manifestations de l'énergie cite justement le fonctionnement des mécanismes comme preuve éclatante de la finalité. Quand il s’agit des mécanismes organiques des êtres vivants, le rôle de la finalité dans leur structure et leur fonctionnement se manifeste encore d’une manière plus évidente. Tout naturaliste qui cherche à élucider le fonctionnement d’un organe quelconque part déjà de la proposition que cet organe remplit forcément une destination fonctionnelle déterminée. Ce n’est qu’avec un tel point de départ qu’il peut espérer de découvrir les lois de la nature. En tâtonnant au hasard pendant son expérimentation, ou en construisant des hypothèses sans aucune base sérieuse, le physiologiste peut être certain de n'aboutir jamais à rien. Cela arrivait quotidiennement aux anatomistes avant l’introduction des méthodes expérimentales par la physiologie.
« Un esprit philosophique nouveau, disait Flourens dans son bel éloge de Magendie, né de la science et supérieur à la science même, se pose dans toutes les grandes
questions de la vie, non plus dans chaque en particulier, mais comme un élément constitutif, et, je puis ainsi dire avec Montaigne comme une pièce de l'Univers: Son apparition, son ancienneté,, ses productions, ses variations successives, il ose démêler, il ose suivre l’histoire du globe ; il voit le globe et la vie se développer d’une évolution commune ; les progrès concertés lui révèlent V Unité des desseins : et pour rappeler une parole éloquente d’un orateur romain, « il saisit presque Celui qui régit et modère tout... » C’est à cette reconnaissance de l'intervention d’un Créateur que Flourens doit en grande partie la richesse de ses merveilleuses découvertes dans les parties les plus complexes de la physiologie du système nerveux.
Le problème fondamental du finalisme s’impose au physiologiste plus encore qu’aux autres naturalistes. Le physiologiste le plus fécond du xixe siècle est sans conteste,
Edouard Pfliiger qui a consacré soixante années de sa vie à l'élucidation, dans tous les domaines de la physiologie, des liens qui existent entre la fin du mécanisme organique et les causes qui le mettent en jeu. Dès le début de ses recherches en 1862, encore étudiant à l’Université, il écrivait dans la préface aux « Fonctions sensorielles de la moelle épinière », il insista sur la finalité dans les formes organiques. La forme organique n'est pas conforme à sa fin parce qu'elle existe , mais elle existe , parce qu'elle est conforme à sa fin.
Dans une étude sur ce génie inépuisable mort dans sa quatre-vingtième année en plein travail productif1, j’ai montré que les nombreuses découvertes dont il a enrichi la science, il les devait en partie à la fidélité constante dans toutes ses recherches expérimentales aux principes développés dans sa Mécanique téléologique de la nature vivante , paru dans son Archive vol. XV, en 1877. Nous ne résistonspas
1. E. von Cyon : Édouard Pfliiger. Nochruf. Archiv fur die Geraminte. Physiologis Vol. 131.
ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME
à l'envie d’en citer les passages suivants : « Des éternelles variations du travail accompli par les forces créatrices de la vie, une seule loi générale se détache d’une manière régulière mais absolue. Seules se manifestent les causes qui favorisent le bien-être des animaux. Cette loi se vérifie même dans les cas où des nouvelles conditions sont artificiellement imposées à l’organisme vivant. »
C'est surtout dans l'examen des fonctions des appareils auto-régulateurs de l’organisme animal, comme par exemple les nerfs du cœur, surtout les dépresseurs et les accélérateurs, l’hypophyse et la glande pinéale que toute la vraie partie de la finalité dans le jeu des mécanismes organiques éclate avec merveilleuse évidence. Karl von Baer, en jugeant très sévèrement le passage cité de Haeckel, ajoute avec raison : (« Haeckel ne peut pas se trouver blessé par cette sévérité, puisqu’en niant son libre arbitre il se déclare lui-même irresponsable. »)
C’est la fécondité d’une doctrine qui détermine sa valeur. Or, aussi bien en physiologie que dans toutes les autres branches de la biologie, seules les recherches exécutées par des naturalistes profondément imbus de la finalité des phénomènes de la nature, ont de tout temps réellement enrichi la science et ont laissé dans leurs domaines l’empreinte de leur génie créateur. Prenons encore pour exemple l’embryologie.
Dans la neuvième édition de son classique Entwicke- Inngs-Geschichte, Oscar Hcrtwig a eu l’heureuse pensée d'insérer un court mais très substantiel résumé de tous les progrès de l’embryologie, accomplis pendant les quatre siècles précédents i. Or, de son exposé très lumineux accompagné presque toujours d’une brève indication de la psychologie des savants, il ressort avec un éclat éblouissant toujours la même conclusion : seuls les biologistes
1. Dans la Revue scientifique de l'année 1910, j’ai publié un résumé historique à' Oscar Hertwig.
finalistes et vitalistes ont accompli des fécondes découvertes et ont créé des doctrines qui avaient largement contribué à la création de l'embryologie moderne.
L'enseignement de cette conclusion met encore plus en lumière la véritable cause de la décadence du darwi¬
nisme.