LA LUTTE DE LA SCIENCE CONTRE LES DOCTRINES DE HAECKEL
§ i. — La psychologie de haeckel.
Au début du précédent chapitre, allusion est faite à la manière dont Haeckel contribua puissamment à la décadence du darwinisme, pour en avoir déduit jusqu’à l’absurde les plus lointaines conséquences.
Le développementabusif donné à l'hypothèse darwinienne devait forcément exercer sur le mouvement intellectuel de la fin du siècle passé une action, dont le retentissement sur la vie politique et sociale ne pouvait être que funeste. L’ébranlement des traditions séculaires, sur lesquelles repose la culture du monde civilisé, a engendré l’anarchie de la pensée générale, qui est devenue le trait dominant de la mentalité moderne.
Haeckel fit à Berlin et à Würzbourg des études sérieuses, ayant pour objet les sciences morphologiques, l’anatomie comparée et l’embryologie. Les travaux de zoologie qu’il publia tout d'abord n’étaient pas sans valeur. Mais, avide d’une popularité malsaine et n'en dédaignant pas les avantages, Haeckel, une fois nommé professeur à l’Université d'Iéna, se consacra exclusivement à la propagande des doctrines de Darwin, au moyen de conférences publiques dont il multiplia ensuite la portée par des livres et des brochures de vulgarisation.
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Orateur et écrivain aussi prolixe que superficiel, sachant flatter les bas instincts de ses auditeurs et lecteurs, auxquels il présente les fantaisies les plus extravagantes comme des vérités scientifiques irréfutables, et sous une forme accessible aux esprits peu cultivés, il a montré, dans cette entreprise, un incontestable talent de vulgarisateur. Parmi ses innombrables ouvrages, publiés en toutes langues et édités à des milliers d'exemplaires, on chercherait en vain quelque pensée, inédite ou personnelle, digne d’être conservée. Acceptant les théories darwiniennes comme des dogmes sacro-saints, qui ne nécessitent aucune preuve et n’admettent aucune discusrion, il s'applique à les répandre dans le public par tous les moyens. Tantôt il les délaye avec une grande habileté, de manière à en cacher les côtés faibles, tantôt il en tire témérairement les conclusions les plus risquées. Sectaire dans toute l’acception du terme, borné et à moitié inconscient comme les vrais sectaires, il possède à un très haut degré la ténacité du fanatique, qui conduit au succès plussûrement que la lucidité de l’intellectuel, surtout quand il y a parfaite harmonie entre le but que le fanatique cherche à atteindre et les ambitions qui l’inspirent.
Le but poursuivi et l’objet des ambitions sont aisés à reconnaître ici. Ils reviennent, comme un Leitmotiv perpétuel, dans les nombreux écrits dont, depuis plus de quarante ans, Haeckel est d’autant plus prodigue qu’au fond c’est toujours le même livre, réimprimé sous des titres divers et des formats différents. Depuis la Morphologie générale, en passant par X Histoire de la création , X Anthropogénie et les Enigmes du monde , jusqu’à ses dernières publications, Das M enschen- P rohlcm und dei Herrenthiere Linnés et Ahstamm-ungslehre und Kirchenglaube , la thèse développée ne varie pas : il s’agit de ruiner les églises chrétiennes, et avant tout l’église catholique, dont la puissante hiérarchie fait encore obstacle à l’invasion de l’anarchie générale. Il faut détrôner Dieu en dévoilant tous les mystères de la nature,
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remplacer la Bible par Y Histoire de la création , les édifices religieux par des musées phylogénétiques, et le christianisme par le culte des Protozoaires, dont Haeckel deviendrait à jamais l’immortel prophète.
C’est seulement en 1898, à l’apparition de son livre, les Enigmes du monde , qui, en dehors de la partie anthropologique, en contient trois autres consacrées à la psychologie, à la cosmologie, et à la théologie, que philosophes, théologiens et physiciens se décidèrent enfin à étudier de plus près les doctrines de Haeckel. Tant que celui-ci s’était tenu strictement sur le terrain des sciences naturelles descriptives, seuls les représentants autorisés de la biologie avaient entrepris de le combattre, et cela tout d'abord afin de sauvegarder l’honneur de leur science. Pour être intervenus un peu tard dans la lutte, les physiciens et les philosophes n'en furent que plus implacables. Le professeur Chwolson, l’éminent physicien de Saint-Pétersbourg, l’aijteur de très remarquables études critiques1, a consacré une soixantaine de pages à l’analyse détaillée des erreurs scientifiques de Haeckel. La démonstration est écrasante pour l’homme qui prétend dévoiler toutes les énigmes du monde.
Citons seulement quelques conclusions de M. Chwolson. « Haeckel n'a pas cru nécessaire de consulter ne fût-ce qu’un manuel de physique pour apprendre en quoi consiste la loi de l’énergie ; aussi n’en a-t-il pas la moindre notion. Tout, je le répète, tout ce que Haeckel dit, explique et affirme concernant les questions de physique est faux, ne repose que sur des équivoques, ou prouve une ignorance à peine croyable des problèmes les plus élémentaires. Sur la loi de l'énergie, qu’il proclame comme « l’étoile-guide (. Leitstern ) » de ses conceptions philosophiques, il ne possède même pas les connaissances rudimentaires d'un écolier. Et, avec une pareille ignorance, il se permet de déclarer
1. O. D. Chwolson. Hegel, Haeckel und Kossutk, und dos gwolftc Gebol . Braunschweig, 1906.
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que la base de la physique moderne, la théorie cinétique de la substance n’est pas défendable et que la loi de l'entropie, c'est-à-dire la seconde proposition de la thermodynamique, doit être abandonnée ! » Chwolson s’est aussi donné la peine de démontrer que Haeckel n'est pas plus instruit dans les autres branches des sciences exactes, par exemple dans l’astronomie, sur laquelle il s'appuie cependant pour développer ses conceptions mondiale’. Je suis à même de citer un exemple caractéristique de la compétence de Haeckel en sciences physiques. En 1878 j’ai eu l’occasion d’assister à Saint-Cloud à un dîner donné en l’honneur de Haeckel. Interrogé sur l'effet produit sur lui par Paris et par l'Exposition, Haeckel ne tarissait pas en éloges, qui respiraient la plus profonde admiration pour tout ce qu'il avait vu jusqu’à présent; le mot « merveilleux » se répétait à chaque instant. Invité de désigner ce qui a le plus excité son admiration pour le génie des Français, Haeckel a répondu sans hésiter : « L’art avec lequel ils réussissent d'introduire un grand morceau de glace dans une carafe avec un goulot très étroit. » La stupéfaction générale n’a pas échappé à Haeckel qui ajouta : « J'ai bien pensé qu’il s'agissait d'un fond de bouteille dévissable, mais l'examen attentif m'a montré qu'il n'en était rien. Je n’arrive pas à m’expliquer l'habileté des Français. » Ainsi la carafe frappée a paru une merveille inexplicable à ce savant qui prétend expliquer toutes les merveilles de l’univers !
On voit que l'incursion de Haeckel dans les différents domaines des sciences exactes, qui lui sont entièrement étrangères, a eu des effets désastreux pour sa réputation de savant. Les considérations philosophiques et théologiques de ses Enigmes n'ont pas obtenu plus de succès. Plusieurs théologiens, l'érudit professeur Friedrich Loofs, de Halle, entre autres, se sont même montrés si sévères dans leurs jugements que nous nous abstenons de les reproduire. La
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partie théologique de l’ouvrage de Haeckel ne nous intéresse d'ailleurs que très indirectement.
Il nous est également impossible de citer ici tous les écrits dans lesquels des philosophes, comme les professeurs Julius Baumann, Erich Adicke et bien d’autres, ont combattu les doctrines haeckéliennes. Contentons-nous de rappeler la conclusion d’une série d’études critiques très détaillées, dues à la plume du fin et délicat penseur Friedrich Paulsen, professeur de philosophie à Berlin, récemment décédé. Son ouvrage, Ernst Haeckel aïs Philosopha produisit en Allemagne un effet vraiment foudroyant; cette
fois Haeckel se sentit profondément atteint. « J’ai lu ce
livre, écrit Paulsen à propos des Enigmes du Monde , et j’ai rougi de honte en songeant à l'état de l’instruction générale et surtout de l'instruction philosophique de notre peuple. Qu’un tel livre ait été possible, qu’il ait pu être écrit, imprimé, acheté, lu, admiré et pris au sérieux chez une nation qui possède un Kant, un Gœthe, un Schopenhauer, c'est là un fait très douloureux1. »
Les savants biologistes comme je viens de le dire, n’avaient pas attendu aussi longtemps pour protester, au nom de la science, contre les hérésies scientifiques de Haeckel. Ils lui reprochaient le manque absolu de preuves dans ses affirmations et de logique dans ses discussions, sa généalogie fantaisiste, et surtout ses grossières falsifications de figures et de planches embryologiques , même de celles qu'il avait empruntées aux ouvrages d’autres naturalistes. Circonstance qui mérite d’être signalée : des partisans avérés du darwinisme, tels que Karl Vogt, par exemple, se trouvaient à l’avantgarde des adversaires de Haeckel. Ils prévoyaient avec raison que ses ouvrages ne pouvaient que compromettre gravement l’œuvre darwinienne.
La vraie campagne des savants contre lui commença dès
i. Friedrich Paulsen. Ernst Haeckel als Philosoph. Preusstsche J ahrbücher , vol. loi.
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1878. Elle fut provoquée par une audacieuse imprudence de sa part. Non content de multiplier les éditions de ses romans-feuilletons sur la descendance de l'homme *, il ne craignit pas, au Congrès des naturalistes et médecins allemands, tenu alors à Munich, de réclamer hautement que ses doctrines fussent introduites dans les programmes scolaires, comme bases de l’enseignement donné à la jeunesse. Pour justifier sa demande, Haeckel la faisait précéder d’un exposé détaillé, où il affirmait que sa théorie de l’origine de l’homm e « fournissait le plus puissant instrument d’éducation publique. Elle ne doit passeulement être tolérée, ajoutait-il ; elle doit être prise pour guide de toute instruction. »
La prétention de remplacer dans les écoles la philosophie et la religion par l’histoire de la création d’après Haeckel ouvrit enfin les yeux sur le péril haeckélien à ceux des naturalistes qui avaient gardé jusqu’alors une attitude trop dédaigneuse. L'illustre Virchow, membre du Congrès, renonçant à faire la conférence promise sur un sujet technique, prononça le lendemain, contre les visées extravagantes de son ancien élève, un éloquent discours dont le retentissement fut considérable dans le monde entier.
Au point de vue des principes, Virchow commence par déclarer : « Ce qui, dans la science, est réellement vrai, on doit toujours le rendre public. Le peuple a pleinement le droit d’être mis en possession de toutes les véritables acquisitions scientifiques, et, sousce rapport, les savants ont le devoir d’enrichir le pays non seulement des données de fait , qui peuvent contribuer à sa prospérité matérielle, mais encore des déductions spéculatives , qui augmentent son capital intellectuel . Il faut en dire autant de V influence que la science contemporaine doit exercer sur V éducation.. .
1. « Quand je désire lire un roman, j'en connais de meilleurs que Y Histoire de la création de Haeckel », a déclaré un jour du Bois-Reymond. Eu effet, comme romans, les œuvres de Haeckel se rapprochent plutôt du genre de Ponson du Terrail dans l'interminable série des divers Rocamboles.
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Lorsque la théorie dé l'origine des espèces aura réellement acquis le degré de certitude que Haeckel lui attribue, alors nous aussi nous réclamons son introduction dans l’enseignement... Mais nous ne devons pas oublier que les choses dites par nous avec une certaine timidité et de grandes hésitations, ces mêmes choses sont répétées, en dehors du monde savant, avec mille fois plus d’assurance. Vous pouvez vous figurer ce que deviendra la théorie de la lutte pour l'existence dans la tête d'un socialiste... Je veux espérer que la doctrine de l’origine des espèces ne produira pas chez nous tout le mal que des doctrines semblables ont fait dans un pays voisin. Pourtant, la théorie évolutionniste, poussée à l’extrême, a chez nous aussi un côté excessivement dangereux ; vous comprendrez facilement quel profit le socialisme peut en tirer. »
Nonobstant ce danger, Virchow se disait prêt à admettre la propagation de cette théorie , si, en effet , elle était scientifiquement vraie. Mais justement parce qu’il la considère comme un ensemble d’hypothèsesnon prouvées, il s’oppose, au nom de la science, à ce qu'on l’introduise dans l’enseignement. « Avant d’appliquer à de pareilles propositions l'épithète de scientifiques, avant de les donner pour l'expression de la science contemporaine, nous devons encore faire une foule de recherches infiniment plus longues. Nous sommes donc obligés de dire à V instituteur : N'ense igné pas cela. »
... « Un échec certain est réservé à toute tentative ayant pour but de transformer les questions douteuses de la science en certitudes, d’asseoir l’enseignement sur des hypothèses, surtout d'exclure l'église et de remplacer ses dogmes par la religion de l'origine des especes. Mais cet échec fera à la science dans le pays une situation pleine de périls. »
Malheureusement, malgré l’avertissement autorisé de Virchow, malgré l’unanimité avec laquelle biologistes,
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philosophes et physiciens s’accordent à démontrer l'inanité de toute l’œuvre de Haeckel, son influence sur la foule n’a fait que grandir, au moinsdans certains pays1 2. En Allemagne, ses partisans fanatiques ont fondé de nombreuses sociétés de « Monistes libres-penseurs ( Freidenkende Monisten )». Il y a quelques années, la section berlinoise de ces sociétés adressait aux associés de province une circulaire pressante, attirant leur attention sur l’urgence d’instituer un culte officiel d’adoration des Protozoaires. Elle insistait également sur la nécessité d’ériger à cette intention des temples spéciaux; Haeckel était désigné comme le chef futur ou le grand prêtre du nouveau culte à introniser.
La forme de la circulaire parut bien quelque peu ridicule, même aux journaux avancés : ils jugeaient la proposition prématurbée et essayèrent de modérer le zèle des monistes de Berlin. Néanmoins, le 30 juillet 1908, en pleine fête jubilaire de l’Université, le professeur Haeckel inaugurait à Iéna le premier édifice élevé en l’honneur de la divinité protozoaire. S’il évitait d’en prononcer le nom, voici en quels termes il expliquait la destination de son église : « Au service delà conception rationnelle du monde sera consacré le nouveau musée de la doctrine évolutionniste. Espérons que ce musée phylétique, dont le monument s’élève à la porte du Paradis-, sera un temple pour la religion de la Raison pure, par le culte du Vrai, du Bien, et du Beau. En posant, à V aide de V H istoire de la descendance, ses solides fondements, nous résolvons en même temps le grand problème de T Homme. »
L’émotion produite par cette inauguration solennelle fut
1. Pour des raisons faciles à comprendre, l'Angleterre est restée indemne de la contagion haeckélienne. Ainsi, quelques années déjà avant la mort de Darwin, la section biologique de la British Association approuvait, par un vote unanime, les conclusions de son président, le D1 Gwyn Jeffreys, déclarant que les théories transformistes man quaient entièrement de preuves.