‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 46 sur 125 · Paradis est le nom du parc de la ville d'Iéna · texte numérisé non relu

Paradis est le nom du parc de la ville d'Iéna

LA LUTTE DE LA SCIENCE

si vive en Allemagne que le Dr Brass, embryologiste expérimenté, eut l'idée d’examiner de plus près le Menschen- Problem , appelé à devenir l'évangile définitif de la nouvelle religion. L'examen ne fut pas heureux pour son apôtre. Le Dr Brass1 constata que plusieurs planches qui ornent le livre, et qui, selon l'affirmation de l’auteur, sont « des reproductions très fidèles» d'après les ouvrages de natura-

listes connus, avaient subi de véritables maquillages , destinés à démontrer que, dans certaines phases de leur développement, les embryons de l'homme sont identiques à ceux des chauves-souris, des poissons et des singes anthropoïdes. Ainsi l’on y voit l'embryon d'un macaque à queue (i cercocebus cynomolgus ), présenté comme étant celui d’un gibbon (. hylobates ). l’anthropoïde sans queue. Dansle dessin de l’embryon emprunté au professeur Selenka, Haeckel supprime une partie du ventre et modifie les contours de la tête. A l’embryon d’une chauve-souris de van Beneden, il enlève une partie des entrailles, donne une tournure plus élégante à la queue, et fait passer la figure pour celle d’un rhinolophus (Hufeisennasè) . Le dessin d’un embryon d’homme d’après His est modifié de manière à rappeler celui d'un gibbon, etc.

Ces révélations du Dr Brass firent naturellement sensation. La presse allemande tout entière s’occupa du scandale des falsifications signalées, et une polémique violente s’engagea, dont le retentissement dure encore.

Haeckel essaya d’abord de se défendre par de grossières injuresà l’adresse de son contradicteur. Mais comme il avait déjà répondu sur le même ton aux naturalistes les plus illustres, tels que K. E. von Baer, Virchow, Kôlliker, Hensen, His, Semper et bien d’autres, le Dr Brass ne pouvait qu’être flatté de se trouver en aussi illustre compagnie. Le public, blasé par ses violences, réclamait d’autres

i. D>- Brass. Das Affen-Problem. Prof essor Ernst Hueckels neueste gefd/schté Embryonen-Bilder. 40 Figurai. Leipzig, 1908.

ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME

arguments. Haeckel rejeta alors la responsabilité des falsifications commises sur des erreurs de son dessinateur. Enfin, mis au pied du mur, il fut contraint de faire des aveux et de plaider les circonstances atténuantes. Dans la Volks^eitung de Berlin, du 29 décembre 1908, il publia une déclaration dont voici un extrait : « Pour mettre fin à la violente querelle, je commence par un aveu de repentir : une petite partie de mes nombreuses figures d'embryons, 4 à 8 sur 100, ont été vraiment falsifiées (dans le sens du Dr Brass), notamment toutes celles, où les observations dont je disposais étaient incomplètes ou trop insuffisantes pour établir une chaîne ininterrompue de développement ; on est forcé, en pareil cas, de remplir des lacunes par des hypothèses. » Haeckel racontait ensuite quelles difficultés il avait eu à vaincre pour exécuter ses falsifications. « On doit me considérer, après cet aveu accablant, ajoutait-il,, comme écrasé et condamné. Je m'en consolerai en voyant sur le banc des accusés, à mes côtés, des centaines de complices dans la personne de biologistes renommés et dignes de confiance, qui ont usé des mêmes procédés. » Cette insinuation finale est la riposte habituelle de Haeckel à des accusations qu’il ne peut pas réfuter ; elle importe peu dans l’occasion. L’aveu seul est à retenir.

Au début de l’année 191 1 , Haeckel avait surpris le monde en sortant avec éclat de l’église protestante ! Nous avons vu plus haut qu'au début de sa campagne destinée à détruire les religions chrétiennes, il n'avouait que sa haine contre l’église catholique. Il vient à présent de jeter le masque. Dans une déclaration publiée par plusieurs journaux allemands, Haeckel explique son étrange résolution par les attaques et l’accusation dont il est l'objet, d'avoir commis des faux dans ses ouvrages scientifiques. Haeckel se reconnaîtrait ainsi indigne d'appartenir à une église chrétienne pour avoir sciemment faussé des faits dans le but de discréditer son enseignement. Cet aveu de Haeckel ne

LA LUTTE DE LA SCIENCE

manque pas d’une certaine logique. Mais les accusations capitales dont Haeckel fut l'objet provenaient des professeurs des Universités, elles portaient surtoutsur le fait d'avoir compromis la Science et l'Université : il aurait donc été bien plus logique de sa part d'abandonner sa chaire à l’Université d’Iéna, afin de nepas continuerà donner le mauvais exemple à la jeune génération des savants ! 11 est, en effet notoire, que même en Allemagne où avant Haeckel la véracité scientifique était considérée comme la première qualité exigée d’un aspirant à une chaire dans l’enseignement supérieure, il n’en est pas toujours ainsi actuellement. Son exemple était trop mauvais pour ne pas devenir contagieux.

La psychologie de l’auteur étant suffisamment établie, reste à donner la réfutation de l’œuvre, au moins dans ses lignes principales. Nous l’essaierons en multipliant autant que possible les citations empruntées à l’original. Nous aurons soin aussi de corroborer nos objections par les jugements des spécialistes autorisés dont le nom est connu de tout homme instruit. C’est aux philosophes et aux savants peu familiarisés avec les sciences biologiques que s’adressent surtout ces pages. Le caractère par trop fantaisiste des doctrines de Haeckel ne permet pas toujours de garder dans la critique le ton sérieux d’une discussion scientifique- Aussi la plupart des naturalistes qui les ont combattues, comme His, Virchow, Semper, Karl Vogt et autres, ont-ils eu souvent recours à l'ironie et à la satire. Ce procédé était d'ailleurs tout indiqué, dans l’examen de l'argumentation si fastidieuse de Haeckel, afin de maintenir en éveil l’attention du lecteur.

| 2. — La classification de haeckel

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