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mais il les a développées avec plus d'ampleur, en même temps que sous une forme populaire, dans deux livres volumineux : Y Histoire de la création et Y Anthropogénie. Le premier se rapporte spécialement à la création des mondes organique et inorganique ; le second est exclusivement consacré à l’origine de l’homme. L’un et l’autre sont la reproduction des cours que l’auteur fit à différentes époques à l'Université d’Iéna.
Haeckel prend soin de nous expliquer lui-même comment la défaveur que sa doctrine rencontra auprès des savants l’a engagé à composer ces deux ouvrages. « Alors que la plupart des spécialistes, pour qui j’avais écrit la Morphologie générale, la négligeaient purement et simplement, les autres la bafouaient comme un recueil de rêveries de philosophie naturelle, ou la prenaient en pitié comme une erreur digne de compassion. On l’aurait tuée par le silence ( todtges chwiegen ), ainsi qu'il est arrivé à d'autres tentatives de réforme, si, en exposant sous une forme populaire, dans Y Histoire de la création et plus tard dans Y Anthropogénie, quelques-unes des idées nouvelles émises dans la Morphologie générale, je ne les avais pas rendues accessibles à une partie plus considérable du public cultivé. L’intérêt éveillé par ces publications dans un cercle plus étendu força les spécialistes, directement atteints, a porter leur attention sur ma manière de comprendre l'histoire du développement. »
Cette attention s'est manifestée d’une façon peu flatteuse pour la doctrine haeckélienne : le ton même sur lequel celle-ci était prêchée par son fanatique apôtre eût suffi, d'ailleurs, à la discréditer auprès des gens compétents.
Les déductions les plus risquées de la théorie darwinienne sont présentées par Haeckel, non comme de simples conjectures ou des hypothèses, mais comme des lois rigoureuses. Ses ouvrages sont remplis de sarcasmes, d’un goût médiocre, contre l’infaillibilité du pape, le néocatholicisme, et mille autres choses dont le naturaliste n’a nullement à s’occuper.
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Mais il ne doute pas une minute de l’infaillibilité de Darwin, ni de sa science propre. Que l’homme descende de la monère ou du légendaire Bathybius, c’est pour lui un article de foi. A chaque instant il invente des espèces imaginaires, dont il a besoin pour combler les innombrables vides de sa généalogie fabuleuse, et il est aussi affirmatif en parlant de ces êtres problématiques que s'il venait de les conduire au cimetière. Bien plus, en maintes pages de ses livres il intercale dans le texte des figures, minutieusement dessinées, de ces animaux fantastiques, comme si, avant de disparaître, ils lui avaient légué leur photographie.
L anthropoïde, ce singe sans queue qui serait l'ancêtre immédiat de l'homme, n'a pas de secret pour notre auteur, lequel nous décrit ses habitudes et son genre de vie avec autant d’assurance que s’il s’agissait d’un ancien camarade de collège. Le respect du gentilhomme pour la mémoire de ses aïeux qui ont accompagné Godefroy de Bouillon en Palestine n'approche pas de celui que Haeckel témoigne au « vénérable amphioxus », quoique lui-même, du reste, ne l'ait jamais vu de ses propres yeux et qu’il ne le connaisse que par les descriptions de Kowalewsky.
Ce dogmatisme présomptueux de l’initié pour lequel la nature 11’a pas de secret, l’apparence de rigueur scientifique que l'écrivain sait donner à son système, les innombrables illustrations dont il remplit ses ouvrages, l’abondante et barbare terminologie qu’il emprunte au dictionnaire grec, tous ces artifices, usités de temps immémorial pour jeter de la poudre aux yeux, devaient nécessairement en imposer aux lecteurs profanes.
Tout autre fut l’effet produit dans le monde savant par ces exagérations de sectaire : personnellement, Haeckel perdit la situation honorable que ses premiers travaux lui avaient faite dans la science; en même temps, il porta au darwinisme un coup dont celui-ci ne s'est pas relevé.
Haeckel ramène toutes les formes animales à une seule
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forme primitive, consistant en une cellule unique. Suivre par la pensée les différentes modifications que le monde organique a censément subies durant des millions d'années, déterminer quelles espèces d’animaux existaient aux diverses époques géologiques de notre globe, en vertu de quelles lois et sous l’influence de quels facteurs elles auraient changé d’aspect, pour arriver de l’être monocellulaire à l'homme, créer, en un mot, la généalogie complète de toutes les espèces animales actuellement vivantes, telle est la tâche gigantesque qu’il a entreprise.
Durant les trois premières périodes géologiques (laurentienne, cambrienne et silurienne), qui comprennent près de la moitié du temps écoulé depuis la naissance de la vie organique sur la terre, tous les animaux et toutes les plantes, suivant Haeckel, ont vécu dans l'eau. Les organismes fossiles offrant les premières traces d’habitat terrestre n'apparaissent qu’au commencement de la période dite dévonienne. Comptant, depuis la monère jusqu'à l’homme, vingt et une formes ancestrales différentes, Haeckel estime que la moitié environ de ces espèces vivait dans la mer. Parmi elles, les huit premières étaient des animaux invertébrés ; les quatorze dernières, des vertébrés.
Tous les animaux sont partagés en deux vastes groupes : les protozoaires et les animaux à intestin. Le premier groupe ( Urthiere , Protozoa) comprend deux divisions : les plastides et les organismes polycellulaires. La première forme des plastides est la monère, qui consiste en un petit globule de substance albumineuse, dite protoplasme; la seconde est l'amibe, qui possède la structure d’une cellule, c’est-à-dire qu'elle se compose d’un protoplasme et d’un noyau cellulaire. Les organismes polycellulaires se subdivisent en deux sections : les synamibes et les planéades.
Le second groupe, les animaux à intestin (Metazoa), comprend les invertébrés et les vertébrés. Parmi les premiers, citons la gastrœa , leur antique souche, qui est constituée
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uniquement par un tube intestinal ayant un orifice, et les chordoniens , qui se présentent d'abord sous l’aspect de vers dépourvus de cavité et de sang; ils acquièrent ensuite la cavité viscérale, le sang et la corde, et, sous cette dernière forme, se rapprochent des ascidies.
Les vertébrés ne comptaient primitivement que des acéphales, comme l’amphioxus. Puis apparurent les monorhinæ, ayant des mâchoires analogues à celles de la lamproie, les ichthyodæ, et enfin les amniotes, c’est-à-dire les animaux dont le germe est enveloppé de l’amnios. Ces derniers furent d’abord des protamniotes, et, après eux, des promammalia, genre des monotremata. Les promammalia donnèrent naissance aux animaux à besace (marsupiaux) ; ceux-ci se transformèrent successivement en demi-singes (prosimiæ), puis en singes (simiæ). Les aïeux immédiats de l'homme furent, en premier lieu, les singes de l’ancien continent (simiæ catarhinæ), pourvus d’une queue, ensuite le singe acaude, que notre auteur appelle anthropoïde.
Telle est, dans ses grandes lignes, la filiation généalogique de l’homme. Ajoutons que, non content de signaler les traits caractéristiques généraux de tous ces prétendus ancêtres de l’humanité, Haeckel décrit minutieusement leurs particularités anatomiques et physiologiques, sans oublier aucune forme transitoire, fixe l’époque géologique où ils ont vécu, et, de plus, joint à ses descriptions des dessins anatomiques très détaillés.
Voyons maintenant quelles preuves sont invoquées en faveur de cette généalogie si complète. Évidemment, il aurait fallu, avant tout, établir l’existence réelle de ces différents animaux aux époques géologiques désignées. Une pareille démonstration ne pourrait être faite que si l’on découvrait leurs débris dans les couches correspondantes de la croûte terrestre. Encore les fossiles mêmes de ces animaux ne seraient-ils pas une preuve que les uns descendent des autres. Pour rendre probable le lien de parente entre
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les diverses espèces, il faudrait en outre trouver des traces de formes marquant le passage d'une espèce à une autre. Et surtout, pour avoir le droit d'en parler comme de nos ancêtres, il serait indispensable de découvrir les restes d’un véritable anthropoïde et de quelques formes intermédiaires entre lui et l'homme.
Disons tout de suite que non seulement rien de semblable à ces formes de transition n’a été découvert jusqu’ici, mais que la plupart des animaux, dont Haeckel prétend faire nos arrière-grands-pères, ont disparu sans songer à nous léguer aucun vestige de leur existence terrestre. Haeckel lui-même reconnaît l'absence de documents paléontologiques qui. pourraient confirmer l’exactitude de son arbre généalogique : « Pour une espèce que nous trouvons, dit-il, il y en a cent ou mille qui n’ont pas laissé la moindre trace1. »
Aussi est-il forcé d'avouer que les espèces animales,, créées par lui sur de simples conjectures, ne peuvent prétendre à une bien grande autorité scientifique. 11 croitr néanmoins, qu’elles méritent d’être prises en considération ; car, dit-il, la linguistique n’a pas non plus d’autres preuves de la réalité des idiomes éteints que les traces laissées par eux dans les langues encore parlées aujourd'hui, et cependant elle admet l’existence d'une forme commune de langage, souche primitive de tous les idiomes connus.
C’est méconnaître étrangement la véritable nature des sciences naturelles exactes que de vouloir se contenter ici des preuves approximatives qui peuvent suffire aux philologues. Du reste, Haeckel a beau faire une application abusive de la paléontologie, il sent lui-même que cette science ne fournit aucun point d’appui solide à son système. Nous verrons, à la fin de ce chapitre, qu'au contraire les découvertes paléontologiques les plus récentes témoignent clairement contre la descendance simienne de l’homme.
i. Anthropogénie, 5e édit., p. 322. Toutes nos citations de l'ouvrage de Haeckel sont empruntées à la cinquième édition allemande.
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Haeckel s’efforce donc de construire sa thèse sur les données de l’embryologie. Il s’autorise d’un prétendu principe d’histoire naturelle, adopté par lui, suivant lequel le développement des germes des diverses espèces devrait reproduire les principaux traits des changements que l'espèce même aurait subis dans son développement à partir de sa forme la plus simple jusqu'à sa forme actuelle. Cette loi biogénétique, comme il l’appelle, constitue tout le fondement de son anthropogénie : V ontogénie, ou développement de l’individu, ne serait que la répétition abrégée de la phylogénie, c’est-à-dire du développement de l’espèce. En conséquence, durant les neuf mois de la vie utérine nous passerions rapidement par les vingt et une formes principales que nos ancêtres, à commencer par la monère, auraient parcourues durant les millions d’années qui leur étaient censément nécessaires pour se transformer enfin en organisme humain.
Le lecteur comprend maintenant ce qui a guidé Haeckel dans la construction de son échelle généalogique. Prenant son hypothèse biogénétique pour l’expression incontestablement vraie de la loi qui régit la formation du monde organique, il a choisi une vingtaine de formes par où passe le germe humain dans les premières phases de son développement, et il nous a créé une génération d'ancêtres correspondant à chacune d'elles. Réciproquement, quand les êtres existants lui ont paru de nature à constituer les chaînons de sa généalogie fictive, il leur a attribué des ressemblances avec telle ou telle forme du fœtus humain.
De même que le germe passe d’une forme plus simple à une forme pluscomplexe, de même aussi les prétendus ancêtres de l’homme, à partir de la primitive et informe monère imaginaire, auraient toujours été en se perfectionnant, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à l’anthropoïde problématique. L’œuf humain, avant sa fécondation, ne serait, suivant Haeckel, qu’un globule à peine ébauché de protoplasme :
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par conséquent, notre premier ancêtre serait la monère. L’œuf fécondé correspondrait à l'amibe. Après la segmentation, l’œuf se compose d’une couche de cellules, et Haeckel nous crée un nouvel ancêtre, descendant immédiat de l’amibe, qu'il appelle synamibe. A la cavité segmentée correspond la planæa. Notre généalogie arrive ainsi à la gastræa, intéressant animal qui consiste en un tube digestif. Ce cinquième ancêtre nous est assigné lorsque le germe est parvenu à ce stade du développement où se forment en lui deux feuillets germinatifs : le feuillet intestino-glandulaire, source des principaux organes de la vie végétative, et le feuillet neuro-corné, d’où procèdent tous nos autres organes.
Nous avons déjà signalé l’importance considérable que présente, dans le système de Haeckel, cette gastræa comme souche des divers animaux. Conformément à sa biogénétique, tous ceux-ci, au cours de leur développement, devraient passer par la forme de la gastræa ou, pour employer l’expression de Haeckel, consister en une gastrula, c’est-à-dire en un canal intestinal ayant une seule orifice, pour recevoir la nourriture et aussi pour l’expulser1. Notons d'ailleurs que cette théorie gastréenne est repoussée par la presque totalité des zoologistes et des embryologistes, comme étant en désaccord avec les faits les plus incontestables. Notre auteur n’obéit donc qu’à un caprice de sa fantaisie personnelle, quand il suppose qu’un animal semblable, composé seulement d’un canal intestinal, aurait existé il y a quelques millions d’années.
Dans son développement ultérieur, la gastrula de Haeckel se transformerait en ver et deviendrait une ascidie. Par conséquent, à un certain stade de notre développement, nous devons aussi être un ver. Ensuite, nous passons à l'état d’amphioxus, animal qui, comme on le verra, n’a ni crâne,
1. La théorie dite gastréenne s’est fait jour pour la première fois dans une monographie de Haeckel « Sur les éponges calcaires ».
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ni cœur, ni extrémités. Cet amphioxus, soi-disant descendant direct des ascidies, serait en même temps l’origine de tous les animaux vertébrés. Les métamorphoses subséquentes, qu’en l'honneur de nos ancêtres Haeckel nous fait accomplir dans le sein maternel, ne sont que des jeux d’enfant en comparaison des difficultés que présente la transformation de la monère en amphioxus.
Au huitième stade, nous sommes une lamproie de mer; *au neuvième, un vulgaire poisson ; au dixième, nous devenons d'emblée un animal vertébré supérieur, pourvu d'une enveloppe embryonnaire, un amniote. Comme on vient de le voir, nous devons nous transformer tour à tour en monotrème, en mammifère d'une espèce disparue, en animal du genre des marsupiaux, en demi singe, en véritable singe pourvu d’une queue, en singe acaude, jusqu’à ce que nous ayons enfin l’honneur de devenir homme.
Le lecteur me dispensera d'exposer avec plus de détails cette promotion hiérarchique du germe. Pour notre but, il suffit de retenir que nous devons, d’après Haeckel, passer par toutes ces transformations successives, car son inflexible loi biogénétique nous oblige à suivre exactement le bon exemple qui nous a été donné, il y a quelques millions d’années, par notre premier ancêtre, la monère.
D’ailleurs, s’il en faut croire l’auteur, ce n’est pas une
ambition frivole qui a décidé la monère à échanger sa modeste, mais insouciante existence au fond de la mer contre la vie humaine, si remplie d’agitations. Elle y a été amenée par des raisons bien plus respectables et tout à fait indépendantes de sa volonté. Parmi ces causes, figurent en première ligne la lutte pour l’existence et la sélection ; viennent ensuite l’adaptation au milieu extérieur et la transmission héréditaire. Ajoutons-y les catastrophes géologiques, telles que les déplacements des blocs de glace, le dessèchement du sol, les tremblements de terre, les inondations, etc., et le misanthrope le plus endurci devra reconnaître qu’il était
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difficile à la pauvre monère de tenir contre toutes ces calamités et de ne pas se transformer en gastræa, en ascidie, en amphioxus, en lamproie et en homme î Dans ces conditions, évidemment, elle n’avait pas le choix. Haeckel en est si convaincu qu'il juge parfaitement inutile de nous expliquer la relation existant entre les prétendues catastrophes géologiques ou météorologiques et les changements produits dans l’organisme des animaux et des plantes. Ici nous devons tout accepter comme article de foi; tant pis pour nous si notre curiosité exige des éclaircissements et si le lien, dont on nous parle, reste énigmatique à nos yeux.
| 3. — Les procédés méthodiques de haeckel.
Dans les lignes précédentes, nous avons cherché, autant que possible, à présenter le squelette nu de la doctrine haeckélienne qui, au dire de ses partisans, doit faire époque dans l’histoire des conceptions cosmogoniques. L’auteur de Y Anthropogénie ne s’applique, dans le reste de son volumineux ouvrage, qu à masquer, sans le moindre succès d’ailleurs, tout ce que son système a de forcé et de choquant pour un esprit logique. Revêtir d’apparences pseudo-scientifiques des idées dont l’inconsistance saute aux yeux, voilà surtout ce à quoi s’ingénie Haeckel. Il développe d’autant plus abondamment son argumentation que les preuves lui font entièrement défaut. Sa théorie manquant de bases, il s’efforce d’y suppléer par la fatigante prolixité des descriptions.
Après avoir lu avec quelque attention Y Anthropogénie, un esprit non prévenu emporte nécessairement de cette lecture la conviction que, quand Haeckel se met de but en blanc à prodiguer l’injure et le sarcasme à ses adversaires, autant dire au monde savant tout entier, c’est qu'il ne leur pardonne pas des critiques qui l’obligent à chercher des preuves là où il se contenterait bien plus volontiers d'une
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simple affirmation. Parfois pourtant, la faiblesse du raisonnement de Haeckel ne résulte pas du seul désir de donner le change au lecteur; elle révèle chez l’auteur le manque absolu de cette intelligence sévèrement scientifique, sans laquelle aucun naturaliste ne peut servir utilement la science.
Et d'abord, quelles sont les vues générales de Haeckel sur l'importance des questions qu'il traite et sur les méthodes qu’il juge les plus utiles pour ses travaux? Dans cet examen, nous rencontrerons des hérésies scientifiques si criantes, que les citations textuelles deviennent plus que jamais nécessaires. Elles auront aussi l’avantage de faire connaître au lecteur l'écrivain. Le mot connu « le style c’est l'homme » n’a jamais été plus juste que dans son application à Haeckel.
Le but direct que poursuit celui-ci par ses travaux scientifiques est avoué hautement dans la préface de Y Anthropologie (ire édit.), écrite en plein Kulturhampf . « Dans cette guerre intellectuelle qui agite toute l’humanité pensante, dit-il, on voit d'un côté, sous l’éclatante bannière de la science, l’affranchissement de l'esprit et la vérité, la raison, la civilisation, le développement et le progrès; de l’autre, sous le noir drapeau de la hiérarchie, se rangent la servitude imtellectuelle et l’erreur, l'illogisme et la grossièreté, la superstition et la réaction... Dans cette grande lutte historique pour la culture, à laquelle nous avons le bonheur de prendre part personnellement, nous ne pouvons désirer une alliée meilleure que Y Anthropogénie. » Comme toute cette phraséologie paraît ridicule vingt ans après que le malencontreux Kulturhampf s'est terminé par un voyage à Canossa !
Ainsi, d'après Haeckel, son A nthropogénie devrait être une arme dans la lutte contre la hiérarchie catholipue. La recherche impartiale de la vérité qui, jusqu'à présent, avait été considérée comme le principal objet de la science, est par conséquent reléguée à l’arrière-plan. Si la vérité ne peut
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nous servir d'arme de combat, il faut la courber ou lui faire violence. Malheur au savant qui ose formuler une proposition pouvant obtenir l’approbation de 1’ Ecclesia militans. Haeckel, en pareil cas, recourt immédiatement à ses procédés habituels : il accable ce savant d’injures.
Les objections, d’ailleurs., ne l’arrêtent pas : il s’y dérobe par une pirouette. Voici, par exemple, comment, dans la préface citée plus haut, il croit répondre à 1' Ignorabimus de du Bois-Reymond. « Si, durant l’antique époque laurentienne, nous avions voulu faire comprendre aux amibes, nos aïeux monocellulaires, qu’un jour, pendant la période cambrienne, leur postérité deviendrait un ver polycellulaire, pourvu d’une peau et d'un intestin, de muscles et de nerfs, de reins et de vaisseaux sanguins, ils ne l'auraient pas pu croire. A leur tour, les vers n’auraient jamais admis que leurs descendants pussent devenir des vertébrés acrâniotes, de même que ces derniers ne se seraient jamais attendus à ce que leurs lointains épigones devinssent des crâniotes, etc. Tous se seraient écriés àl’envi : Nous ne changerons jamais ; jamais nous ne connaîtrons l'histoire de notre développement. Nunquam miitabimiir ! Semper ignorabimus ! »
Les partisans de Haeckel citent triomphalement ces phrases boursouflées comme une éclatante réfutation de ceux qui admettent des limites à notre entendement. Et pourtant, quoi de plus vide que cette argumentation? Si les amibes, les vers et les amphioxus avaient pu comprendre les paroles de Haeckel et y répondre, ils auraient été bien plus fondés à lui dire que, si flatteuses que fussent pour eux ses assertions, elles étaient malheureusement fausses. L'amibe aurait assuré à Haeckel qu'il serait encore amibe dans la seconde moitié du xixe siècle, le ver en aurait dit autant pour ce qui le concerne, et l’amphioxus aurait ajouté que jamais il ne serait aussi dépourvu de tête que dans le siècle de Haeckel. En admettant même l’exactitude de la généalogie haeckélienme, est-ce que tous ces animaux n'auraient pas
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été pleinement autorisés à déclarer : Jamais nous ne connaitrons l'histoire de notre développement? En effet, à moins de supposer que Y Anthropogénie de Haeckel constitue la lecture favorite de l’amphioxus après déjeuner, comment pourrait-il savoir aujourd'hui que parmi ses parents honnêtes mais pauvres se trouvaient la gastrula et l’ascidie, et qu'il a l'honneur de compter au nombre de ses descendants un professeur de l'Université d'Iéna?
Nous avons déjà dit que tout le système de Haeckel repose sur deux bases principales : la prétendue loi biogénétique, en vertu de laquelle le développement du germe d’un animal n’est que la répétition abrégée du développement de toute l’espèce, et la théorie dite des gastræas , d'après laquelle les six types supérieurs d’animaux, à un certain stade de leur développement, doivent tous se composer d'un canal intestinal, muni d'une ouverture.
Dans un ouvrage capital, Histoire du développement des animaux et des hommes , Koelliker examine en détail la loi biogénétique, aussi bien que l’hypothèse des gastræas, et, se fondant sur une multitude de faits d’embryologie et d’anatomie comparée, il prouve sans peine qu’elles sont l'une et l'autre en opposition évidente avec la vérité scientifique. Nous aurons plus loin l’occasion de signaler plusieurs de ces faits ; bornons-nous pour le moment à un seul : chez les mammifères et les oiseaux, il n’existe rien de semblable à la gastrula haeckélienne. Vu l’importance de ces deux classes d'animaux, ce fait est plus que suffisant pour renverser tous les châteaux de cartes édifiés par Haeckel. Koelliker adonc parfaitement le droit de terminer sa démonstration en disant que la phylogénie haeckélienne ne peut être admise par la science, attendu qu'elle ne répond pas à la réalité. A ces objections si fortes, fondées sur l’absence de la gastrula chez les mammifères et chez les oiseaux, Haeckel réplique : « Cela est en contradiction avec les recherches récentes de Van Beneden et de Reuter : ils ont
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trouvé, le premier chez le lapin, le second chez le poulet, une forme cénogénétique de la gastrula, qui, en vertu de la théorie desgastræas, peut facilement être ramenée à la gastrula palingénétique de l’amphioxus. »
A première vue, la réponse a l'air, en effet d’un argument : Heackel invoque le nom autorisé de Van Beneden ; il se sert d'expressions scientifiques comme « cénogénétique» et « palingénétique ». Que peut-on désirer de mieux ? Au fond, pourtant, il se trouve que les observations de Van Beneden ne réfutent nullement Koelliker. Tout se réduit aux deux expressions citées et au sens qu’y attache Haeckel. On va voir sur quelle base fragile il s’efforce d’étayer l’une des propositions les plus fondamentales de son système.
| 4. — Les falsifications de la nature