‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 48 sur 125 · SELON HAECKEL · texte numérisé non relu

SELON HAECKEL

Partant de sa loi biogénétique et s'aidant de données empruntées à l’histoire du développement du germe, Haeckel s’efforce de créer les vingt et un types d’animaux qui auraient servi de degrés intermédiaires depuis la monère jusqu’à l’homme. La plupart de ces types n’ont laissé après eux aucune trace, par cette simple raison qu’ils n'ont jamais existé que dans l’imagination de l'auteur.

Pour les décrire, il utilise d’une part les traits saillants des germes aux différents stades de leur développement, d’autre part il met à contribution l’anatomie comparée des animaux, contemporains ou fossiles, qui lui paraissent se rapprocher le plus de nos prétendus aïeux. Dans l’accomplissement de cette double tâche, il lui faut sans cesse, d’abord effacer le plus possible les évidentes différences qui existent entre les germes des divers animaux , ensuite trouver de grandes analogies dans la structure, ou du moins dans l'aspect extérieur de ces germes et des types d’animaux correspondants. Malgré l’extrême adresse avec laquelle il sait découvrir des

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ressemblances là où il ne s'en rencontre aucune, malgré les libertés dont il use à l'égard des données les plus incontestables de l’embryologie, à chaque pas néanmoins Haeckel se heurte à des faits qui, en dépit de tous ses efforts, refusent absolument de se plier à sa loi biogénétique.

Or, ces faits concernent , sans exception, toutes les plus importantes particularités morphologiques : ils constituent donc, en réalité, la meilleure preuve de la fausseté de la loi. Mais Haeckel ne l’entend pas ainsi. Pour lui, ces faits s’expliquent par les falsifications (. Falschungen ) que la nature s'est permis d' introduire peu à peu durant des millions d'années; elle a de la sorte effacé les traces de parenté entre les différentes espèces. En un mot, c est la nature elle-même qui a constamment falsifié sa loi hiogénétiquel Une fois admise cette étrange mais commode explication, Haeckel y recourt, dans le développement ultérieur de son sytème, chaque fois que les faits osent s’insurger ouvertement contre ses théories.

«Naturellement, dit-il, étant donnée l’interprétation. phylogénétique des processus ontogénétiqués, il importe, avant tout, de distinguer avec netteté et précision les processus de développement primitifs et palingénétiques de ceux qui sont postérieurs etcénogénétiques. Nous appelons processus palingénétiques les phénomènes qui, dans l’histoire du développement de l'individu, se transmettent, par hérédité conservatrice, de génération en génération, et qui, par suite, permettent de conclure directement à des processus correspondant dans l’histoire du développement des ancêtres. Nous appelons processus cénogénétiques, ou falsifications des processus du développement, les phénomènesqui, dansl’évolution du germe, ne peuvent pas être considérés comme un legs de l’ancienne forme originelle (. Stammform ), mais ont pour cause l’adaptation des rudiments des germes ou des jeunes formes à certaines conditions du développement des germes. Ces phénomènes cénogénétiques sont des

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additions étrangères, qui ne permettent, en aucun cas, de conclure directement à des processus correspondants dans la série généalogique, mais qui, au contraire, dérobent ou faussent l'intelligence de ces derniers... »

«A proprement parler, cette distinction entre la palingénèse et la cénogénèse, ou développement avec falsifications ( Fàlschungsentwickeliing ), n’a encore été honorée d’aucune attention delà part des naturalistes. Je la considère pourtant comme la première condition pour bien comprendre l'histoire du développement, et j’estime en conséquence qu'il y a lieu de distinguer, dans l'histoire du développement la palingénèse et la cénogénèse... »

Après avoir énuméré plusieurs processus de développement chez l’homme et les vertébrés supérieurs, Haeckel ajoute : « Tous ces importants phénomènes et beaucoup d'autres sont évidemment un héritage transmis par leurs antiques aïeux mammifères et doivent être rapportés à des phénomènesde développements palingénétiques correspondants dans l’histoire de leur race. Mais il ne peut en être ainsi pour les processus de développements suivants, qui doivent être considérés com me des processuscénogénétiques : la formation de la vésicule vitellaire (. Dottcrsack ), de l'allantoïde, dessecondines, de l'amnios et du chorion, en général celle des diverses enveloppes de l'œuf et des ramifications correspondantes des vaisseaux sanguins, la séparation momentanée des lamelles vertébrales primitives et des lamelles latérales, l’occlusion successive des parois ventrales et des intestins, la formation du cordon ombilical, etc... Tous ces phénomènes résultent plutôt des conditions particulières de la vie du germe dans l'œuf (en dedans des enveloppes de l’œuf). Les falsifications cénogénétiques, qui altèrent le cours primitif et palingénétique du développement, sont dues pour la plupart h une perturbation constante des phénomènes, perturbation occasionnée par l’adaptation, durantdesmillionsd'années, àde nouvelles conditions

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d’existence embryonnaire. Cette perturbation peut modifier le lieu ou le temps du phénomène. Nous appelons la première hétérotopie ; la seconde, hétérochronie (pp. 9-1 1). »

Il faut noter cette manière naïve d’expliquerle développement des enveloppes de l'œuf par ce fait que le germe s'adapte à la vie « en dedans des enveloppes ». Plus curieuse encore est cette cénogénèse qui, durantdes millionsd’années, modifie les conditions de temps et de lieu, donne naissance tantôt à l’allantoïde, tantôt à l’amnios ou aux secondines (sans doute elle en produit un petit morceau tous les mille ans), sépare les lamelles vertébrales, ferme les parois intestinales, etc. Qui plus est, tousces phénomènes sont présentés comme parfaitement « naturels » ou « évidents », et, pour mieux éblouir le lecteur, on crée, à l’aide du dictionnaire grec, des dénominations barbares qui n’ont aucun sens. Où les concepts manquent, on les remplace par des mots, a dit Gœthe. Personne ne recourt aussi souvent que Haeckel à ce procédé.

C’est un zoologiste allemand. Fritz Müller, qui émit le premier, en termes généraux, la pensée que le développement historique d’une espèce devait se refléter dans l’histoire du développementdechaqueindividu de l’espèce ; que, par suite, l’évolution des descendants reproduisait en abrégé celle de leurs ancêtres successifs. Müller émet cette idée comme une simple conjecture qui, dit-il, ne peut pas être maintenant vérifiée dans le développement des individus distincts. Il a soin, d’ailleurs, de limiter son hypothèse en ajoutant : « Les documents historiques, conservés dans l’évolution individuelle, s’altèrent peu à peu à mesure que le développement suit une voie de plus en plus directe, de l’œuf à l’animal complet. C’est ainsi que ces documents sont arrivés jusqu’à nous notablement modifiés et, pour ainsi dire, falsifiés ’. »

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