I. (j. Cuvier. Eloges, historiques, i*aris. p
a. Flourens. Recueil des Eloges historiques, \** série. Paris. 1850,
sera pas sacrifié à une série de hasards. Quant au cri de détresse générale, que le darwinisme met en péril la religion, je préfère ne pas l'entendre, assuré que je suis que le besoin religieux de Thomme, qui se manifeste dés son premier éveil, est assez puissant pour le forcer d'y satisfaire malgré tout. Mais une transformation des convictions religieuses sera nécessairement accompagnée de si terribles souffrances, que j'aime mieux ne pas vivre assez longtemps pour assister à la destruction de la religion et à sa réédification '. //
Pour le problème étudié ici, la connaissance des opinions philosophiques de l'illustre Flourens qui, le premier, a introduit l'investigation expérimentale dans l'étude du cerveau, est d'un intérêt essentiel. Ayant dédié aux mânes de Flourens mon dernier ouvrage, Das OIirLibyr/nt/i, je m'étais adressé à M. Emile Flourens, l'ancien ministre des affaires étrangères, fils du grand physiologiste, afin d'avoir à ce sujet des renseignements précis.
Voici la réponse qu'il voulut bien m'envoyer, en m'autorisant à la reproduire : '^ La question que vous me faites Thon neur de me poser rappelle en mt)n esprit des souvenirs bien tendres et bien \ivants comme les plus précieux de mon existence. Mon père n'était pas seulement le plus tendre des pères, c'était aussi un observateur infatigable et perpétuellement en éveil. En élevant ses enfants, en les caressant, en jouant avec eux, il les obser\;iit et il notait dans des petits carnets de poche, dont j'ai la collection, les manifestations successives de l'éveil de leurs instincts et de leur intelligence Aussi, dès «-lue leur âge le lui permit, il mil ses trois fils au courant de ses recherches, de leurs progrès journaliers et des découvertes qu'elles lui permettaient de proclamer comme assises sur des bases désormais inébranlables 11 ass(jciait aussi notre mère, femme d'une très haute intelligence, à ses travaux, de sorte qu'ils formaient tout nalurel-
i. K ïi. V lîacr. Rfden, ctc , vol. II, a* cJilion. iSSi». p. 340.
lc:ncnt Tobiet de nos conversations journalières. Voilà ce qui me permet de répondre en toute sécurité de conscience à la question.
" Mon père débuta à Paris très jeune et sans fortune ; il n'avait d'autre ressource que de petites rentes, fort irrégulièrement payées et léguées par un grand-oncle, gouverneur de Pont-Saint-Esprit sur le Rhône, et chevalier de Saint- Louis. . . Sur la recommandation de de CandoUe, mon père fut admis à travailler au laboratoire de Georges Cuvier. Il y fit ses premières découvertes sur les fonctions du cerveau. Ce fut une révolution véritable dans le monde des savants et surtout dans le monde des penseurs et des philosophes (la physiologie nétait pas encore née comme science distincte). A ce moment, l'école matérialiste et voltairienne, les successeurs des Diderot, des d'Alembert, des Condillac, des Cabanis, etc., les Destutt de Tracy et autres, étaient les maîtres du jour, les arbitres de la réputation ; à leur voix, jes portes s'ouvraient ou se fermaient pour les jeunes gens. Ils étaient les dispensateurs de la gloire. \'ous devinez avec quel enthousiasme les découvertes de mon père furent accueillies par ce clan de philosophes. Un jeune homme venait de découvrir la confirmation scientifique de leurs assertions, qu'ils avaient présentées au bon public comme des vérités intangibles, mais qui, ils le sentaient bien euxmêmes, n'étaient que des hypothèses aventurées. Aussitôt ils entourèrent mon père de toutes les cajoleries, lui prodiguèrent leur enthousiasme, lui ouvrirent leurs Athénées. Ils voulaient l'amener à déclarer que, de ses découvertes, il résultait que la pensée était bien, comme l'avait affirmé Cabanis, une sécrétion du cerveau, que c'était la matière cérébrale qui nous faisait mouvoir, agir, vouloir et cogiter, que l'esprit était un mythe, enfant de l'ignorance de nos aïeux. Mon père demeura inflexible. Toujours il déclara que rien n'autorisait à tirer scientifiquement de ses découvertes de telles déductions, qu'ellesn'excluaient pas, qu'elles
impliquaient au contraire l'existence d'un esprit immatériel. Qui chasse le matérialisme de l'homme, le chasse du monde, et croire à l'âme humaine, c'est, a fortiori, croire à Dieu. Mon père est toujours resté inébranlablement attaché à ces principes. Ses écrits en font foi comme sa vie... >/
luntile d'insister sur la grande importance que doit avoir le témoignage du créateur de la physiologie du cerveau pour le problème capital de la psychologie humaine qui nous occupe ici. Dans son ouvrage, Instinct et Intelligence^ Flourens s'exprime d'une façon magistrale sur les limites qui séparent la vie psychique de l'homme et celles des animaux ; ses vues correspondent presque entièrement à celles que l'état actuel de l'anatomie et de la physiologie impose à la psychologie vraiment scientifique, et que j'ai résumées plus haut dans le chapitre m.
Pour être renseigné sur les conceptions philosophiques de Longet et de Claude Bernard, nul besoin pour moi de recourir aux témoignages d'autrui. Des relations personnelles, qui durèrent jusqu'à leur mort et furent entretenues par une correspondance suivie, me permettent d'en parler en toute connaissance de cause. Longet était catholique et pratiquant. Au cours du voyage que nous avons fait ensemble pendant l'été de i86i), en Hollande et en Allemagne, pour visiter les laboratoires de physiologie, j'ai eu mainte occasion de m'en convaincre. Jamais, pendant ce voyage, il n'a manqué d'assister à une messe dans une église catholique, la foi était, chezlui, intimement liée à un amour ardent de la patrie. Aussi a-t-il cruellement souffert des désastres de la guerre en 1S70: il mourut à Bordeaux d'une rupture du c<inir, à la nouvelle de la capitulation de Paris.
Claude Bernard était, déiste, très respectueux delà religion quoique ne pratiquant pas. On reconnaissait en lui un adversaire convaincu et ardent du darwinisme. Quand, en iS(»(>. je lui exposai pour la première fois le merveilleux mécanisme des nerfs cardiaques. surtout du dépresseur, ce nerf
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sensible qui transmet au cerveau toutes les émotions du cœur et veille en même temps sur son intégrité, en réglant son travail et en avertissant, au moindre danger, les centres vaso-moteurs du cerveau, ce qui les force à élargir toutes les artères du corps, les premières paroles de Claude Bernard furent : '" Je voudrais bien savoir comment les darwinistes îs'v prendront pour expliquer de si admirables mécanismes à l'aide de l'adaptation ou de la sélection. » (Voir, dans mes Nerfs du Cœur, la note de la p. 109.)
Tout en reconnaissant le rôle des processus physico-chimiques dans lesorganismes vivants, il était loin déconsidérer ceux-ci comme de simples machines. Les conceptions de la vie organique étant d'une portée décisive pour la solution du problème qui nous occupe, je reproduis ici quelques passages de son dernier ouvrage K
«En admettant que les phénomènes vitaux se rattachent à des manifestations physico-chimiques, ce qui est vrai, la question, dans son essence, n'est pas résolue pour cela; car ce n'est pas une rencontre fortuite de phénomènes physico-chimiques qui construit chaque être sur un plan et suivant un dessein fixe et prévu d'avance et suscite l'admirable subordination et l'harmonieux concert des actes de la vie.Ilya, dans le corps, un arrangement, unesorte d'ordonnance que Ion ne saurait laisser dans lombre, parce qu'elle est véritablement le trait le plus saillant des êtres vivants. Les phénomènes vitaux ont bien leurs conditions physicochimiques, rigoureusement déterminées, mais en même temps ils se subordonnent et se succèdent dans un enchaînement et suivant une loi fixée d'avance : ils se répètent éternellement, avec ordre, régularité, constance, et s'harmonisent en vue d'un résultat qui est l'organisation et l'accroissement de l'individu animal et végétal. //
'' Il y a comme un dessein préétabli de chaque être et de
1. Claude Bernard. Leçons sur les phénomènes de la. vie commune an\ animaux et aux lè/rétaux, 1888, pp. jo-^i.
chaque organe, en sorte que si, considéré isolément, chaque phénomène de l'économie est tributaire des forces générales de la nature, pris dans ses rapports avec les autres, il révèle un lien spécial, il semble dirigé par quelque guide invisible dans la route qu'il suit, et amené dans la place qu'il occupe. La plus simple méditation nous fait apercevoir un caractère de premier ordre, un qii ici propriiini de Véire y'ivanX dans cette ordonnance vitale préétablie. Toutefois, l'observation ne nous apprend que cela ; elle nous montre un plan organitjue, mais non une intervention active d'un principe vital. La seule force vitale que nous p<jurrions admettre ne serait qu'une sorte de force législative, mais nullement executive Pour résumer notre pensée, nous pourrions dire métaphoriquement : la f(jrce vitale dirige les phénomènes c[u'elle ne produit pas; les agents physiques produisent des phénomènes qu'ils ne dirigent pas. /,
Ces vues biologiques si admirablement précises de Claude Bernard concordent entièrement avec celles de la plupart des biologistes, notamment avec lesidées du grand Johannes Millier, nommé à bon droit le Cuvier allemand' pour ses vastes connaissances dans toutes les sciences naturelles, qu'il a cultivées et enseignées avec éclat. Il est le véritable fondatour de la physiologie des sens, cette partie la plus exacte de la biologie. Coïncidence étrange, de même que C^uvier était né dans une ville française pendant l'occupation allemande. Millier vit le jour à Coblentz, alors occupée par l'armée française. Elevé dans un collège de Jésuites, il se montra fervent catholique; ce n'est qu' après de longues hésitations qu'il renonça à suivre sa vocation ecclésiastique et à se faire prêtre. La philosophie et la métaphysique le préoccupèrent d'ailleurs durant toute sa vie. Après un court entrainemcnl
i. Il L.i gr.inJiose ligure Je Cuvier avait sur Mullcr le mi^iuc que Galilée et Newton avaient sur Laplace et Gau<*-», ou I.avi»- Horzelius : ils ont accompli Je plus granJes choses parce que ce» granJce choses étaient encore à accomplir. » ihxtrait Je 1" « Hlo^e acjJênuque Je Johannes Muller », par Ju Uois-ReymonJ, ()/» *'' . vol U. i8S«» ,
4";^' uiKLi liT l'homme
vers la philosophie naturelle, dont rintluence de Berzelius le dégagea, .1. MuUer resta jusqu'à la lin spiritualiste et dualiste. Tout en reconnaissant la grande portée des lois physico-chimiques et leur inlUience sur les phénomènes de la vieorganique, ilconstatait, danssesœuvresphysiologiques» l'action dominante de la force vitale.
En ce point spécial, il différait de son c'élèbre disciple et collaborateur Th. Schwann qui, en découvrant la cellule animale, fonda l'histologie moderne. Voici ce que m'écrit sur ses idées son élève et successeur, Téminent physiologiste Léon Frédéricq : '< Schwann était catholique fervent, prêt à s'incliner en toute matière, y compris les questions scientifiques, devant l'autorité de l'église. Henle affirme que son manuscrit des RccIicfL lies microscopiques fut volontairement présenté à l'archevêque de Malines, qui ne trouva heureument rien à redire à la théorie cellulaire. Schwann était donc un spiritualiste convaincu. Mais, en physiologie, ilatoujous combattu le vitalisme. Il professait que tousles phénomènes vitaux doivent s'expliquer par la propriété des atomes et des molécules. Pour lui, la cellule n'était qu'un agrégat d'atomes, obéissant, comme les particules du cristal, aux lois inexorables de la nature; les plantes et les animaux n étaient que des agrégats de cellules. »
Il est naturel que l'homme qui a découvert la cellule animale ait cru à la possibilité d'expliquer par sa structure les phénomènes de la vie. Bien des physiologistes sont revenus de cette illusion. Schwann lui-même s'exprimait ainsi sur la dilTérence entre l'homme et les autres étresdu règne animal : '' L'homme diffère essentiellement des animaux, et il prend son rang dans un monde supérieur au reste de la nature. L'homme est libre. Ce fait de la liberté humaine, que nous constatons directement par la conscience du moi, étant admis, il s'ensuit nécessairement que l'organisme humain est le siège d'une force qui se distingue de toutes les forces de la nature par sa liberté. C^ar une combinaison de forces
non libres, quelque compliquée qu'elle soit, ne peut engendrer une liberté réelle' . //
La contradiction entre l'opposition de Schwann au vitalisme et le spiritualisme manifesté par ses écrits n'est qu'apparente; au fond, elle est identique à celle qu'on rencontre chez Descartes. La différenciation des fontions de l'âme, telle qu'elle est exposée au chapitre m, en excluant l'esprit des fonctions purement psychiques, communes à l'homme et aux animaux, explique cette contradition. Ajoutons que le célèbre biologiste belge van Beneden, d'après les renseignement que veut bien me donner le professeur Frédéricq, était '-^ un catholique sincère, et par conséquent un spiritualiste convaincu //
L'illustre créateur de la pathologie cellulaire, Rudolph \'irchovv, fut également élève de J. Muller. Nous avons cité, dans le chapitre précédent, plusieurs extraits de son discours contre Haeckel, qui indiquent clairement ses opinions philosophiques et son respect pour la religion. Rappelons seulement que Virchow. un libéral de 1H48, est resté toute sa vie, dans les parlements prussien et allemand, l'un des chefs du parti progressiste avancé.
Vn autre disciple de Johannes Muller, qui, lui, découvrit la cellule végétale et régénéra la physiologie des végétaux, Schleiden, fut peut-être le premier à signaler le beau rôle que le christianisme a joué dans le développement des sciences naturelles, en les émancipant de la mythologie physique des anciens Grecs. Il a même prédit que les sciences chercheraient à détruire les dogmes du christianisme à qui elles doivent leur origine -. La pensée de Schleiden fut reprise et déveh^ppée bien plus largement p.ir
l, \ un . Bull, lie l'Ai.t>i .<f> >. ((/(.f» ,it dité^i.^.ii, i~-,', 1. .\Ai.
Th. Schwann. Réponses h l'intcrpclKition relative .^ la force vitale, et Notice biographique de Schwann par Léon FrêJêncq dans VAnMHJire de JAc. ,ies Se. 188s.
î. Schleiden. Grund^uge der viiStHwkjftlUheit Botanik, Einleitumf.
Leipzig. i8n.
4i8 DIEU ET l'homme
du Bois-Reymond. Dans une série de conférences, faites à Cologne sur l'histoire de la civilisation et des sciences naturelles, du Bois-Rcymond a longuement examiné l'origine des sciences expérimentales. 11 l'attribue aux religions monothéistes et, en première ligne, au christianisme. L'expérimentation, comme moyen puissant dans la recherche des causes des phénomènes naturels, était inconnue des savants de l'antiquité. Le principe de causalité les préoccupait peu; pourexpliquerles phénomèneslesplus constantsdela nature, ils se contentaient d'inventer une divinité nouvelle quelconque, spécialement chargée de les produire ; le polythéisme était, à ce point de vue, un obstacle absolu à la recherche de la vérité. La dialectique n'était souvent, chez les Grecs, qu'un exercice intellectuel, destiné plutôt à aiguiser leurs facultés de rhéteurs, qu'à parvenir à la connaissance de la vérité. Seul le monothéisme, qui attribue la cause première de la création à un Dieu unique, source de tout savoir et de tout pouvoir, a habitué peu à peu l'esprit humain à rechercher également dans les sciences expérimentales l'absolue vérité. Du Bois-Reymond rappelle à ce propos l'entretien de Jésus et de Pilate : '" Je suis venu au monde pour rendre témoignage à la vérité, dit Jésus. — Qu'est-ce que la vérité ? répondit ironiquement le sceptique Romain, et Jésus monta sur la croix '. // L idée de se sacrifier pour la vérité, en religion comme en science, est née au monde depuis ce jour.
Pour en finir avec les conceptions philosophiques et religieuses des biologistes célèbres, quelques mots seulement sur mon vénéré maitre en physiologie, Karl Ludwig. Pendant les années de mes études et de notre collaboration dans son laboratoire à Leipzig, j ai eu maintes fois l'occasion d'apprécier ses idées philosophiques. Il avait Hegel en horreur ; et, connaissant à fond ses ouvrages, il en citait sou-