L'UNIVERSITÉ ET LA LIBERIA
C'était faire au clergé une plaie profonde; rien ne lui tenait plus au cœur que de soustraire ses écoles secondaires aux regards et à la domination de rÉtat. Il se taisait cependant. Personne, à cette date, n'était assez courageux ni assez fort pour se plaindre tout haut. L'empereur qui, suivant la phrase consacrée, avait rétabli les autels en 1802, prescrivit à l'Université, en 1808, de prendre pour base de son enseignement les préceptes de la religion catholique^ . A une époque encore si rapprochée des échafauds et des massacres, c'était un bienfait. L'Église refoulait des plaintes qui l'auraient fait accuser d'ingratitude; mais les griefs s'accumulaient. Vers la un du règne, elle avait oublié le Concordat. Elle ne se rappelait plus que les articles organiques, qui avaient trompé tant d'espérances; l'ancien corps éoiscopal dépossédé, le clergé schismatique am-
M^minairaf) seront gouvernéet par rUniversité; elles ne pourront être organisées que par elle, régies ({ue sons son autorité; et l'en* seignement ne pourra y être donné que par des membres de l'Université étant à la disposition du grand maître. »
I. Le gouremement consulaire, encore obligé à des ménagements ponr la Révolution, n'avait pas eu le même courage en 1802. Dam s'en plaignit asses vertement dans le discours qu'il prononça le 26 avril devant le Tribunat, à l'occasion de la loi générale sur l'instruction publique
'ir *'
i96 DIEU, PATRIE» LIBERTÉ.
nistié, récompensé, exalté, le pape dépouillé de sa souveraineté temporelle et finalement de sa liberté, rUniversité laïque étendant son autorité jusque sur les petits séminaires. C'est pour le clergé surtout que les événements de 1814 et 1815 furent une délivrance.
Il comprit cependant, dès les premiers joui^ de la Restauration, qu'il n'y avait ni à combattre, ni à remplacer l'Université; il valait mieux la prendre pour soi : c'est ce qu'il fit. Il lui donna pour olieÊ des évéques ; il introduisit des prêtres dans son sein; il la peupla de ses familiers. De casernes qu'ils étaient sous Napoléon, les collèges devinrent couvents ou tout au moins petits séminaires. Détail caractéristique : la cloche remplaça le tambour*. Ce fut le tour des libéraux de crier contre le monopole de l'Université, parce qu'ils n'en profitaient plus.
Quand la révolution de 1830 les rendi^ à leur
1. LelS avril 1814, le grand-mattre da l'UniTanité (e'éUit M. de Fontanet, le même qui avait eiereé ces fonctions sons rEmpire depuis 1809) adressa aux reetenrs une circulaire qui <TfMitienl les dispositions suivantes : 1* les élèves ne seront plus divisés par compagnies, mais par études; 2* le signal de tous les exercices sera donné an son de la cloche; 3* l'habit des élèves continuera d*être uniforme dans tous les établissements, mais il n'aura plus la forme militaire.
L'.nifIV£RSIT£ ET LA LIBERTÉ. 127
tour maîtres de ce grand instrument de servitude inte&ectuelle, il semble qu'ils auraient dû se hâter de donner quelque liberté aux professeurs de l'enseignement privé. Us n'en conçurent même pas la pensée. Us firent ce qu'avait fait le clergé en 1815; ils prirent le monopole à leur compte. Les évëques furent remplacés par des philosophes; les prêtres et les congréganistes par des professeurs laïques, et l'Université ainsi transformée trouva qu'il était plus commode de dominer ses concurrents, et même an besoin de les expulser, que de lutter contre eux ^. L'Université était toute préparée ice changement; une transformation profonde s'était graduellement produite dans son sein sous la Restauration même. L'oppression qu'elle subit i cette époque ne lui inspira que le désir d'opprimer à son tour. Le ministère de Yillèle eut beau fermer l'École normale, imposer sUence aux madtres les plus illustres, appesantir le joug sur les professeurs plus obscurs; l'Université ne se laissa ni dompter, ni illuminer; eUe ne devint pas cléricale, tant s'en
1. Pour mesurer le chemia qui araH été parcQuru depuis Its premiers jours de la Restauration, il n'y a qu'à comparer Tordonnance royale du 3 octobre 1814, qui organise les petits séminaires» et celle du 16 juin 1S28, qui ferme les huit collèges de jésuites.
faut; elle ne devint pas non plus libérale, dans le sens juste du mot Aux approches de 1830, et, à plus forte raison, après la révolution ao coinplie, elle était du parti des libéraux, ce qui ne voulait pas dire le parti de la liberté ; elle était prête à tout pour se débarrasser des congrégations et des jésuites. Elle avait contre ces derniers les rancunes de Tancienne Université de Paris. Elle fit des vœux pour le succès de la campagne du comte de Montlosier, qui, à la vérité, voulait fermer des écoles, mais des écoles de jésuites. En un mot, elle s'accommodait du despotisme, à condition de Texercer. C'était l'esprit du temps. La protestation du Globe causa de Tétonnement, et même du scandale. Plus d'un rédacteur de cette vaillante revue ne comprit pas la portée philosophique et politique de ce grand acte, et refusa de s'y associer. Le directeur, M. Dubois, esprit ferme, cœur loyal, fut presque seul à comprendre que la liberté, limitée à un homme ou à un parti, n*est que le despotisme sous un déguisement.
L' Université n'était pas assez profondément libérale pour renoncer au monopole dont l'empereur l'avait investie, et pour provoquer elle-même la liberté d'enseignement, ce qui l'eût à la fois hono-
L'UNIVERSITÉ ET LA LIBERTÉ. If»
rée et sauvée. Loin de là, au lieu de donner la liberté aux autres, et de la demander pour ellemême, elle défendit son privilège avec une ardeur passionnée. Elle ne tarda pas à porter la peine de cette faute commise par des libéraux contre la liberté véritable. On rattacpia dans ses méthodes, dans ses doctrines; les personnes mêmes furent vilipendées, avec une audace dans la calomnie, qui contrat étrangement avec ses mœurs irréprochables, son attachement inviolable à tous ses devoirs, ses connaissances profondes, et la réserve courageuse qu'elle s*imposa constamment, même au plus fort de la polémique. Quand on relit aujourd'hui le Ver rongeur des Sociétés moderneSj de M. Gaume, ou les Libres penseurs^ de M. Yeuiliot, ou le Mémoire aux évêques et aux pères de famille sur la guerre faite à la Société par V Université, de H. Tabbé Gombalot, on s'explique difficilement que des savants modestes, et vivant fort loin du monde, aient pu exciter des haines si vigoureuses. Dans les écrits des philosophes qui avaient le mieux démontré l'existence de Dieu et l'immortalité, on cherchait une phrase équivoque, un mot obscur, et sur cette phrase, sur ce mot, on bâtissait une accusation de panthéisme, qui avait presque aussitôt
mO DIEU, PATRIE» LIBERTÉ.
son écho à la Chambre des pairs. Les évèques et les grands écrivains du parti menaient le branle. La foule desultramontains suivait en poussant de telles clameurs qu'il était difficile aux assaillis de garder leur sang-froid; aux familles, de garder leur confiance. Nous étions loin, alors, de Técole sans Dieul La pauvre Université était houspillée de tous les côtés. Les libres penseurs Taccusaient d'hypocrisie, et les catholiques d'impiété; puis les deux camps se réunissaient pour faire la guerre au monopole.
L'Université, suivant les uns, empêchait les jeunes gens de devenir voltairiens, et, suivant l^ autres, elle les empêchait de rester catholiques. Il fallait donc la détruire, ou tout au moins permettre à tous les partis de lutter contre elle à armesr égales. Cette lutte confuse dura huit ou dix annéesr avec un acharnement peut-être sans exemple.
Le rare est que, des trois combattants, aucun ne voyait clairement la vérité.
Les libres penseurs, qui auraient dû faire la guerre au monopole, parce qu'il était le monopole et qu'il blessait à ce titre la liberté, ne songeaient qu'aux moyens d'attaquer le christianisme.
Les catholiques invoquaient la liberté^ qu'ils
L'UNIV£RSIT£ £T LA LIBKRTt. 131
n'aimaient pas, dans Tespoir de dominer par la force de leurs institutions dès qu'ils seraient dé* barrasses des entraves de la loi.
Quant aux universitaires, plus savants et plus capables que les autres, ils ne comprenaient rien aux reproches dont ils étaient Tobjet. Ils n'étaient pas impies : les accuser d'impiété était une de ces énormités que le fanatisme seul peut inspirer; ils n'étaient pas irréligieux : ils étaient presque tous, en philosophie, déistes, et, en religion, respectueux. Ils n'étaient pas hypocrites, comme le prétendaient alors les libres penseurs; mais ib ne se croyaient pas le droit d'attaquer dans leurs chaires des croyances que l'État couvrait de sa protection, et que l'immense majorité des familles et même des familles incrédules, ne leur aurait pas permis d'attaquer. Comme ils étaient et se sentaient très attachés aux idées libérales, et qu'ils voyaient très nettement, d'un côté, des fanatiques de religion, de l'autre, des fanatiques d'irréligion, c'est-à-dire, dans les deux camps, des ennemis de la liberté, ils croyaient de bonne foi défendre la liberté en défendant un monopole, et confondaient, tout comme leurs ennemis, le fait avec le droit. Le gouvernement, sans être trop satisfait de leur
iS2 DIEU, PATRIÇ, LIB<TÉ.
esprit, les protégeait comme un rempart contre les idées trop avancées et les idées trop rétrogrades. C'est ainsi que TUniversité, au milieu des attaques les plus vives,, maintint son privilège entier, dans renseignement secondaire et renseignement supérieur, jusqu'en 1848.
Les pamphlétaires ne songeaient qu'à agir sur Topinion, pour agir ensuite, radio reflexOy sur les Chambres. Il y eut pourtant, et dès le commencement du règne de Louis-Philippe, une attaque judiotaire. Trois hommes en appelèrent résolument k la liberté, et déclarèrent, qu'étant prêts à donner la liberté le jour où ils seraient les maîtres, ils la demandaient à un gouvernement qui l'avait solennellement promise, et à un parti qui se glorifiait du nom, glorieux en effet quand on a le droit de le porter, de parti libéral. Ces trois hommes étaient MM. Lacordaire, de Coux et Montalembert.
Le procès de l'École libre eut le même sort que la protestation du Globe. La situation ne fîit comprise, ni par les ennemis des trois réclamants, ni par leurs amis. Leurs ennemis se laissaient aller au sophisme ordinaire, qui consiste à croire que la liberté est complète, quand on la possède pour soimême; et leurs amis, accoutumés à combattre la
b'UNfVEHSITt ET LA LIRilRTÉ. 139
liberté, ne voulaient pas s'associer à des promesses qu'ils étaient résolus à ne pas tenir, le cas échéant. M. Louis Yeuillot disait avec une franchise hautain 3 : € Nous vous demandons la liberté en vertu de vos principes quand vous êtes les maîtres; et, quand c'est nous qui le sommes, nous vous la refusons en vertu des nôtres. ». Le langage de Lacordaire était bien différent, c Catholiques ; disait-il, donnez la liberté quand vous êtes les maîtres, afin qu'on ne puisse vous la refuser, quand vous ne l'êtes pas, > Le publiciste parlait en inquisiteur, et le futur dominicain en apôtre.
La liberté n'est pas seulement le droit; elle est l'avenir. En parlant comme il le faisait, M. Louis Yeuillot était de son temps, et M. Lacordaire était du nôtre; ou plutôt il était libéral comme on l'était il y a peu d'années, comme nous le sommes, nous, la minorité indépendante, et comme on le sera de nouveau, quand cette émeute antilibérale, suscitée par une poignée de revenants, et dont nous sommes les témoins, sera apaisée.
Dans la poussée qui eut lieu en 1845 contre les jésuites, les catholiques de la vieille école résistante et agressive défendaient les congrégations
iU DIEU, PATRIE, LIBERTE.
eh s'appuyant sur les droits de l'Église^ et sur la force que lei! congrégations lui donnent pour eombattre les idées modernes de liberté et de tolérance universelle. Au contraire, M. de Monlalem* bert, qui porta le principal poids de la lutte à la Chambre ées pairs, et conquit dès les premiers jours, en dépit de sa jeunesse, le respect et l'admiration de ses contradicteurs, invoquait, comme les philosophes, l'esprit moderne, et le comprenait mieux qu'eux. Il acceptait la doctrine de la tolé^ rance; il la faisait sienne; il la disait et il la croyait compatible avec le catholicisme. 11 disait que le catholicisme était intolérant pour les siens, en vertu de sa qualité d'Église établie de Dieu, mais doux et charitable pour les autres ; qu'il chassait les hérétiques de son sein avec une rigueur inexo* rable, mais qu'il les traitait, comme membres de la famille humaine, avec une douceur fraternelle dès qu'ils étaient sortis de l'Église. C'était un langage que bien peu d'esprits étaient capables de comprendre.
On rendait justice à l'éloquence et à la vaillance de Montalembert ; mais on Taccusait d'être hanté par des chimères, comme du temps de l'École libre. On le croyait encore seul comme il l'avait été