CHAPITRE IV
LBS AUTORITAIRBS A VBRSA1LLB«
Ceux qui ont suivi de près Thistoire de V Assemblée de 1871, savent que les républicains y étaient divisés en trois groupes : l'extrême gauche, la gauche et le centre gauche; groupement naturel, dénominations intelligibles ; il n'en a pas toujours été de même depuis cette époque. La gauche pro-^ prement dite, était, à Toriginc, le groupe le plus nombreux et le plus influent. Le centre gauche, qui représentait plus spécialement la politique de M. Thiers, prit des accroissements rapides à mesure que le gouvernement se consolida. C'est à lui que venaient les anciens monarchistes, qui ne voulaient pas de révolution nouvelle, et qui tenaient pardessus tout à maintenir intactes les grandes institutions sociales. L'extrême gauche (qu'on appelait aussi l'Union républicaine), très peu nombreuse
dans rAssemblée, avait au dehors des partisans remuants et actifs*. Elle était le parti de la révolution, tandis que les deux autres groupes voih laient apaiser, consolider, rassurer. Les socialistei du dehors accusaient les membres du centre gauche de n'être républicains que de nom. Us acceptaient les membres de Textrème gauche, avec de nombreuses réserves toutefois, et sans approuver complètement leur conduite. Ceux-ci, de leur côté, répudiaient la plupart de leurs théories et de leurs actes, et les accusaient de regretter la Commune après sa défaite, et de songer, sans oser encore le dire, à la recommencer. Malgré ces dissidences, qui étaient profondes, entre les violents du dedans et ceux du dehors, ils avaient en commun une théorie et une passion. La théorie, c'était la nécessité prétendue de transformer nos mœurs, nos habitudes et toute notre organisation politique et administrative; pour les accommoder au régime républicain ; la passion , c'était une haine contre la domination cléricale, qui, chez les plus ardents et les plus logiciens, allait jusqu'à la haine de la religion catholique et de toutes les religions. On peut porter sur les uns et sur les autres le même jugement : ils
savaient ce qu'ils voulaient détruire ; et ce qu'ils auraient mis à la place, ils ne le savaient pas.
Les meneurs de la Commune n'avaient pas en d'opinions politiques bien arrêtées : le fédéralisme des communes est une idée très vague sous laquelle ils cachaient toutes les aspirations de la Commune de Paris en 1793. Ils n'avaient pas non plus de doctrine sociale, à moins qu'on ne donne ce nom à un besoin violent de réaction contre les patrons et les propriétaires ; quant aux doctrines religieuses, ils n'en eurent jamais aucune autre que la r^so* lution d'en finir une fois pour toutes avec \e surnaturel. Ainsi, ils n'étaient réunis que par des haines. La haine est un tien puissant pendant la lutte, et un dissolvant après la victoire. 1^, par impossible, les hommes de la commune avaient été vainqueurs, ils se seraient entr'égorgés le lendemain.
Us avaient, dans les départements, des partisans de diverses sortes. Certains les approuvaient, les excitaient, brûlaient de les imiter, les secondaient en fomentant autour d'eux des troubles; d'autres jouaient l'impartialité, afiectaient de donner aux partis le nom et les droits de belligérants, et conseillaient la paix par des concessions mutuelles;
tB PARTI AI^TORITAIRI. 167
d* autres encore blâmaient l'insurrection^ mais blâmaient également la répression, sans vouloir com-* pr^dre qu'une insurrection qu'on ne réprime pae eat i|Ae insurrection à laquelle cm se soumet. Ceux<* là Béà posaient en philosophes et en juges du cmnp; ils disaient : c Assassins à Paris, assassins à Ver« sailles. > Quelques habiles se taisaient, et même se cachaient pour ne pas prendre parti et réserver toutes leurs chances; c'étaient les plus méprisables. Encore une fois, si l'on cherche ce qu'il y avait de commun ^tre tous ces ennemis de la République et de la France, ce n'était pas une théorie de la richesse, ni une théorie du travail, ni une théorie du mariage ou de l'éducation, ni une croyance reli* gieuse ou philosophique; c'était la table rase en politique, en socialisme et en religÎKDii : ce qu'on a appelé ailleurs : le NihiUsme.
Nous ne parlons que des meneurs, des inv^-»
teurs. Qu'il y eût à leur suite un grand nombre de dupes, incapables de provoquer la guerre civile, irrités des horreurs de la Commune, très décidés à défendre la famille et la propriété, soupirant après un gouvernement fort qui tenniserait ces luttes sanglantes, et permettrait au travail de renaître et au pays de panser ses plaies, on n'en saurait douter.
Mais ceux-là même faisaient nombre avec la Commune; ils la suivaient, ils la servaient en gémissant, parce qu'ils étaient pour cette absurde doctrine de la table rase, au moins en politique, sinon en socialisme. Us disaient comme leurs violents maîtres : € Il faut donner des institutions républicaines au pays puisqu'on lui a donné la république. Ce qui convenait à la France monarchique est par cela seul condamné à disparaître. Il faut commencer le régime nouveau avec des institutions nouvelles, des habitudes nouvelles, des hommes nouveaux, une autre morale. »
La théorie de la table rase ou de la refonte totale est politiquement, historiquement, philosophiquement fausse. On ne refait pas un peuple ; on ne le transforme pas pour l'accommoder à une institution. Ce sont, au contraire, ses institutions qui, sous peine d'être à la fois tyranniques et éphémères, doivent s'approprier à son tempérament et à ses traditions. La France est un vieux peuple ; elle a une longue histoire ; son climat, son passé, les races dont elle tire son origine, l'ont faite ce qu'elle est. U y a beaucoup en elle à réformer ; il y a plus encore à conserver : s'il en était autrement, où serait le prétexte du patrio-
tisme ? C'est un vieux peuple et un grand peuple, qui n'a pas la persévérance tranquille et inébranlable de certains autres, qui se décourage plus aisément, qui s'enflamme plus vite, qui recule quelquefois, qui, en revanche, va très loin d'un seul bond; qui a des vues générales et leur sacrifie souvent ses intérêts propres ; un peuple d'imagination, d'initiative, de courage et d'honneur. Il a déjà eu, en 1793, cette fantaisie de la table rase; il Ta essayée, et c'est l'énorme absurdité de cette tentative qui a rendu l'empire possible. La révolution, à son début, en 1789, tenait compte des instincts, des aspirations du pays, de ses besoins, de ses aptitudes ; elle ne combattait que les usurpations et les abus ; elle faisait des réformes qui étaient sages parce qu'elles étaient mesurées, et qu'elles rendaient, en quelque sorte, la nation à son propre génie. 1793, en outrant tout, a tout perdu. Il a fait de grandes tueries ; il ne faut pour cela qu'un couperet. Mais, quand il a voulu faire du nouveau, à quoi a-t-il abouti? Il avait aujourd'hui un idéal et demain un autre. Il le prenait tantôt à Sparte, tantôt à Rome ; non pas à la république de Sparte et à la république de Rome qui ont existé, mais aux légendes fantastiques qui cou-
no DI£U, PÀTRIB, LIBERTE.
raient alors parmi les demi-lettrés sur ces deux républiques. Ainsi 93avaitla chimère de refaire un peuple; et, dans cette entreprise chimérique» c'étaient encore des chimères qu'il se proposait pour modèles. Que veulent aujourd'hui les nouveaux croyants de la table rase, ceux qui commencent l'histoire de t>ance en 1789, et qui prétendent accommoder la nature humaine à leurs visées polir tiques? Sonl-ils d'accord entre eux? Où sont ceux d'entre eux qui ont un idéal ? Quand on regarde au fond de leurs paroles ou de leurs actes, que trouvet-on? Des destructions et des négations. C'est toujours la même histoire, ou plutôt la même suspension de l'histoire. Us ont beau s'efforcer; ils ne seront jamais qu'une catastrophe.
Ils se leurrent eux-mêmes avec cette maxime banale : « Il faut être républicain ea république. » Mais que signifient ces mots t être républicain t ? C'est ce qu'ils ne disent pas, et ce qu'ils ne savent pas. L'Assemblée constituante de 1789 a fait toutes les réformes que la France pouvait supporter ei qui lui étaient nécessaires ; voilà tout simplement pourquoi les réformateurs d'à présent ne trouvent que des mots et pas une idée. Nous avons déjà été plus loin que l'Assemblée constituante de 1789.
LE PARTI ÀUTORITAIRK. 171
Kons a?ons le suffrage universel direct, Tin* struction obligatoire, et le service obligatoire. Elle les avait indiqués plutôt qu'établis : nous les avons maintenant en droit et en fait. Ce sont les instruments mêmes de la République. Ce qui rend votre demande ridicule, c'est que vous avez dans les mains ce que vous demandez. Ce qui la rend odieuse, c'est que vous n'avez rien de nouveau à mettre sur votre table rase. Vous êtes en plein dans le nihilisme politique et social.
A plus forte raison, vous êtes nihilistes au point de vue religieux et philosophique. Vous ne voulez pas que les prêtres gouvernent. Quand ont-ils gouverné? Us ont essayé de gouverner sous la Restauration. Mettons qu'ils l'aient encore essayé depuis ; ils n'ont guère réussi. Mettons qu'ils essaient aujourd'hui : vous avez toutes les lois nécessaires pour les en empêcher. Et, au fond, les faits le démontrent. Ils sont battus, dites-vous, mais ils pourront recommencer. Prenez garde : si vous adoptez cette réflexion pour règle de conduite, elle vous conduira en deux pas à la persécution des croyants et des croyances, en trois pas à l'athéisme. La Commune a fusillé des prêtres alignés contre le mur, elle en a tiré d'autres au jugé, comme à la
chasse, non parce qu'ils étaient ennemis de la République ou de la Commune, mais simplement parce qu'ils étaient prêtres. Gomme individus, elle ne les accusait de rien. Elle les a fusillés pour leur robe.
Il est vrai que c'est la Commune. Il est h^en entendu que nous n'imputons les crimes de la Commune à personne, qu'à elle-même. Elle est amnistiée, mais elle n'est pas acceptée. Parmi les républicains violents, beaucoup ont lutté contre elle. Beaucoup ont d'abord refusé de voter l'amnistie, et n*ont cédé qu'après réflexion ou \nl\midation. Beaucoup affirment que, si la Commune revenait, ils seraient prêts à la combattre de nouveau. Ils sont sincères. Seraient-ils fermes? Le temps jugera. Il n'y a nulle solidarité, à l'heure présente.
Du dehors, passons au dedans; de la rue, dans l'Assemblée. Ici plus de partisans déclarés, ni de partisans honteux de la Commune. Il n'y en a pas; et, sauf deux ou trois qui se sont éliminés euxmêmes, il n'y en a jamais eu. Les membres de ^'Assemblée qui, en 1871, appartenaient à la gauche la plus avancée, n'étaient à aucun degré, quoi qu'on les en accusât, les complices de l'insur-
rection. Quelques députés, en très petit nombre, après deux ou trois jours d'hésitation ou d'anxiété, avaient ouvertement passé à la Commune ; d'autres avaient donné leur démission de députés, pour servir, disaient-ils, d'>ntermédiaires entre Versailles et Paris. Il est clair que ceux qui étaient restés dans l'Assemblée avaient rompu tout lien avec la Commune. Ils faisaient la guerre à l'insurrection; plusieurs montrèrent une grande déci* sion d'esprit et un grand courage personnel. Ils n'en étaient pas moins dans l'Assemblée le groupe des avancés, des violents. On les appelait la Mon* iagne, et tous ne répudiaient pas ce nom, qui était presque un programme.
Il y avait pourtant, dans ce groupe très peu nombreux, des éléments disparates. On voyait déjà dans leurs discours, dans leurs actes, des différences qui devaient, plus tard, amener d'éclatantes ruptures. Ce groupe n'était pas dévoyé comme les insurgés et les violents du dehors, parce qu'il était composé d'hommes instruits. Mais les uns rêvaient une réforme sociale, et la grande majorité ne voulait qu'une réforme politique. En un mot, il y avait des socialistes et des jacobins non socialistes. Les socialistes n'étaient pas com-
inunistes; ils n'étaient, dans le parti, ni nombreux, ni influents. Ni les sodalistes ni les jaco* bins n'adoptaient la doctrine de Tinsurrection armée. lUen n'aurait pu les porter à des persécutions sanguinaires. Ce nom de Montagnards^^ qu'on leur donnait par colère et qu'ils acceptaient par bravade, ils n'auraient rien fait pour le mériter. Ils différaient de la Plaine, par leur ambition, par les alliances qu'ils rêvaient, et surtout par leurs tendances autoritaires et leur peu de goût pour la liberté. Leurs idées politiques n'allaient pas au delà du suffrage universel direct abontissant i une assemblée unique et souveraine. C'était le régime de la Convention ; mais, quoique quelquesuns parmi eux s'en fissent gloire, tous n'oi^ent pas en convenir. Us reprenaient un vieux mot, qui avait servi sous l'Empire, et qui avait fait fortune, et leur fortune; ils disaient : c N<ms sommes les irréconeiliaUes. i Gomme les votes du œntre gancfae se trouvaient assez souvent confondus avec ceux de la droite. Us lui en faisaient un crime, soutenmit qn'U valait mieux avoir tort a^ec ses amis, que d'avoir raison avec ses adversaires. IL semblait qo*on f&t là, non ponr écUirer et pacifier le pays, mais pour se le diiq[>uter.
Les membres ée rextrème gauche, ainsi composée de futurs radicaux et de futurs opportu* nistes, étaient parfaitement d'accord quand il se produisait une occasion de combattre les influence» cléricales. Alors, tout le parti donnait avec en* semble et entrain. Il y avait quelques dessous. Ceux-ci auraient voulu entamer le clergé lui* même, ceux-là se tenaient à quatre pour ne pas avouer que c'est à la religion, à toutes les religions et à toutes les idées religieuses qu'ils en voulaient. Mais ce qui surnageait et ce qui était commun à tous, c'était une haine très franche pour les cléricaux, et un certain mépris, mêlé d'appréhension» pour les religions. Us étaient bien trop habiles pour penser à des proscriptions ; ils ne voulaient pas interdire les cultes; au contraire, ils voulaient les autoriser tous, quels qu'ils fussent, et les dédaigner tous. Quand nous aurons rappelé que les deux groupes de la gauche républicaine et du centre gauche, formant ensemble l'immense majorité de la gauche, étaient au contraire respectueux pour les religions, bienveillants pour le dei^, quoique très résolus à enraya toute tentative d'empiétement ctôrical, on aura sous les yeux une statistique assex complète de ce côté de l'Assemblée.
Une des questions où la différence entre le groupe de l'eitrème gauche et les autres groupes républicains se manifesta avec le plus d'évidence, c'est la question de l'enseignement supérieur. Il ne s'agissait en réalité que de fonder quelques écoles publiques, qui ne pouvaient jamais être très nombreuses, ni très influentes; mais toutes les plus grosses questions de l'ordre moral s'attachaient à cette question d'apparence purement scolaire. Le clergé catholique faisait une épreuve solennelle de ses forces ; l'extrême gauche ne voulait voir que cela dans la loi en discussion ; les écoles n'étaient rien pour elle, le clergé était tout; elle avait devant eUe son principal ennemi, et elle n'hésita pas à le combattre en sacrifiant une liberté jusque-là précieuse à toutes les fractions du parti républicain.
Ce fut M. Challemel-Lacour qui porta la parole. Son discours, prononcé dans la séance du 4 septembre 1874, fut long, étudié, remarquable par sa correction et son éloquence, plus remarquable encore par son extrême franchise. Tout le monde fut d'accord pour l'admirer ; mais il étonna et froissa les républicains des deux groupes modérés qui, depuis longtemps, s'étaient faits les chaopions de la liberté d'enseignement et qui, l'ayant fait inscrire
dans la Charte de 1830 et plus tard dans la Constitution de 1848; la considéraient comme une partie essentielle du programme républicain. Quant à la droite, son indignation n'eut pas de bornes. Elle avait devant elle, ce jour-là, non pas un de ces violents, de ces ignorants, qui répètent au hasard des arguments sans portée; mais un ennemi réfléchi, déterminé, armé de science et d'éloquence, qui commençait avec préméditation une campagne longue et sérieuse. Le discours de M. Challemel est le début de la lutte ouverte contre le catholicisme, et en même temps l'origine de la séparation qui s'est faite dans le parti républicain, entre les jacobins d'une part, et les libéraux de l'autre. Répétons bien, pour qu'on mesure le terrain parcouru en un si petit nombre d'années, qu'à cette date de notre histoire contemporaine, les libéraux étaient en immense majorité. L'extrême gauche elle-même était loin d'être unanime. Elle aurait plutôt voté avec H. Paul Bert, pour la liberté sans limites ^
i. M. Paul Bert. t Oui, il fout que toutes les opinions les plus étranges, si eUes trouvent un homme assez étrange et assez osé pour les produire, se produisent, et que la jeunesse soit enseignée par là. » M. Paul Bert, dans la séance du é décembre 1874, a igouté cette restriction à sa pensée : ■ Dans les limites et sous Tautorité de la loil »
M. Challemel-Lacoor, en montaat à la tribune, se proposait le double but de provoquer ses adversaires et de convertir ses amis.
n commença par déclarer qu'il n'admettait pas la liberté d'enseignement, c Je vous dirai que, pour ma part, je ne crois pas à cette liberté; et j'ajouterai qu'il est en vérité fort étrange qu'une prétention inconnue à l'ancienne France... et qui a été victorieusement combattue jusqu'en 1850, soit tout à coup passée à l'état d'axiome et érigée, ce qu'elle parait être aujourd'hui, en principe indiscutable. >
c Cette question, dit un peu plus loin l'orateur» intéresse au plus haut point, non seulement l'honneur intellectuel de notre pays, mais encore l'unité morale de la France, la sécurité de notre gouvernement civil, et j'ajouterai, notre situation à l'extérieur. >
Quand M. Challemel-Lacour prononça ces mots : c l'unité morale de la France i , le Journal officiel constate qu'il y eut des applaudissements sur divers bancs à gauche. Ces mots avaient une grande portée. Us expliquaient tout le discours; ils étaient tout le programme de la campagne qui, depuis, a été prescrite par M. Gambetta et exécutée par
M. Ferry. Les applaudisseurs, pour la plupart, n'y virent que l'annonce d'un discours contre le clergé. C'était bien plus que cela. Il y a deux sortes d'adversaires du clergé ; les uns, c'est le grand nombre, pensent uniquement à combattre son influence; les autres aspirent à la remplacer, c'est-àdire à exercer ia même influence par les mêmes moyens, au profit d'une autre doctrine. Faire l'unité morale de la France, empêcher qu'on ne nuise à l'unité morale de la France, tout cela en signifie rien, ou cela signifie : religion d'État. Toute la différence entre l'ancienne religion d'État et la nouvelle, c'est que le nom de l'ancienne est : Christianisme, et que le nom de la nouvelle est : SlihiUsme.
Après s'être lestement débarrassé de la question de principe en déclarant que le principe était nouveau, qu'il était faux, et qu'il ne pouvait être que dangereux dans l'application, M. Ghallemel, entrant dans l'examen des faits, n'eut pas de peine à démontrer que la loi en discussion n'aurait d'autre résultat que la création d'un certain nombre d'universités catholiques. Sur ce point, tout le monde était d'accord. On s'exagérait même un peu la force du parti catholique. On voyait déjà naître de tous
côtés des universités rivales de celle de l'État, plus richement dotées, mieux pourvues de tous les instr jiments de travail, ayant les grâces de la nouveauté, attirant à elles à l'aide de toutes les influences publiques et occultes dont le clergé dispose, et par l'appât des situations qu'il peut promettre à ses adeptes. Ces universités catholiques, quelles qu'elles fussent, étaient la force que le clergé voulait ajouter, par la loi nouvelle, â toutes ses forces, %i le cadeau que, dans sa naïveté, le parti libéral se disposait à faire à ses éternels ennemie.
11 faisait ce cadeau au clergé ; à un clergé qui a déjà la prédication, l'administration des sacrements, la confession auriculaire, une autorité immense dans les familles par les mères, une organisation que son unité et sa cohésion rendent formidable; qui touche annuellement 53 millions sur les fonds de l'État et prélève, à n'en pas douter, par les oblatiens et les donations volontaires, un budget presque égal sur la libéralité privée ; qui s'appuie au dehors sur le clergé de tous les peuples catholiques et sur la puissance que le pape, même dépouillé de ses États, exeree encore dans les affaires temporelles de toute l'Europe; qui, en France, indépendamment de son établissement religieux, a
toute une université: écoles des frères» innombrables écoles de filles, maîtrises, orphelinats, écoles professionnelles de garçons, écoles professionnelles de filles, écoles dans les prisons et dans les hospices, séminaires grands et petits, catéchismes de première communion, catéchismes de persévérance, écoles d'adultes, écoles du dimanche, cercles ouvriers. Ne lui a-t-on pas donné assez de la France, et veut-on lui abandonner encore le domaine des hautes études, que l'État s*était réservé jusqu'ici?
Le discours entier de M. Challemel-Lacour roule sur l'usage que le clergé catholique fait de ses anciens moyens d'action, et sur celui qu'il va Caire des moyens nouveaux qu'on lui prodigue avec une libéralité si aveugle. L'orateur s'attache à démontrer que l'enseignement catholique menace l'honneur intellectuel du pays, l'unité morale de la France, la sécurité de notre gouvernement civil, et notre situation à l'extérieur.
Il menace l'honneur intellectuel, non pas en créant une chimie orthodoxe, une linguistique orthodoxe; M. Challemel-Lacour ne craint pas même la résurrection d'une philosophie ortho-*
doxe ; et, à vrai dire^ il se soucie médiocrement
i8t DIEU, PATRIE, LIBERTÉ.
de la philosophie, c Cest, âit*il, la région obscure qui entoure ce qa*il y a de certain dans les sciences^ et qui est comme le domaine livré i la conjecture, au surnaturel. » Le péril intellectuel n*est pas c dans cette région obscure y. Voici, selon lui, en quoi il consiste, t Où est donc, selon moi^ le péril? Je dois fous le dire avec une sincérité égale à mes craintes. En accueillant dans des établissements spéciaux des esprits tout préparés, en les soumettant à une discipline spéciale, à un régime savamment combiné , en les protégeant contre toutes les influences sociales, contre lapins légère atteinte de ces doctrines qu'on qualifie de malsaines, on veut, dans ces universités, dans ces futurs médecins, dans ces futurs avocats, dans ces futurs magistrats, dans ces futurs professeurs, préparer des auxiliaires de l'esprit catholique. Non seulement ces jeunes gens deviendront des adeptes ; ils seront des apôtres. Yous êtes impatients de voir se produire de pareils effets. Yous vous en félicites d'avance. Eh bien, moi, je le déclare ici, ils m'épouvantent. >
La loi proposée menace Tunité morale de notre pays, M. Ghallemel-Lacour pose en fait que les nouvelles universités enseign'',ront des doctrines
LE PARTI AUTORITAIRE. in
contraires à celles de la majorité da pays, c Sans doute les autears et les défensears du projet de loi espèrent, quand ils auront en France une ou plusieurs universités, enfanter tous les jours à la foi catholique un plus grand nombre d'esprits, jusqu'à ce qu'enfin on touche à cet âge d'or, peut- 6tre aussi chimérique que l'autre, où il n'y aura plus qu'une foi, qu'un Dieu et qu'un baptême. Mais si ceux qui nourrissent cette espérance se trompaient? Si, au lieu de rétablir Tanité morale, cette liberté nouvelle ne faisait qu'aggraver les divisions? que séparer, pour toujours peut-être, ceux qui ne sont encore que désunis? qu'enfermer, qu'engager pour jamais dans des voies toujours divergentes, sans communications aucunes, deux classes d'esprits, de telle sorte que, quoique vivant sur le même sol, et se rencontrant accidentellement par la nécessité des relations sociales, ils en vinssent à ne plus se comprendre ? >
Les jeunes gens qui auront reçu l'enseignement catholiquf» s'en feront à leur tour les zélateurs, les apôtres, f Ces nouvelles milices ne conquerront pas tout le monde. Plus elles mettront d'ardeur dans leur prosélytisme, plus d'autres mettront d'ardeur à se défendre... (A droite : C'est la liberté! la
t84 DIEU, PATRIE, LIBERTÉ.
liberté pour tousl)... en sorte qu'au lieu de rétablir Tunité morale, vous aurez entassé dans ce pays des éléments combustibles Jusqu'à ce que se produisent des chocs, et peut-être des cataclysmes. »
La liberté de l'enseignement supérieur menace notre gouvernement civil. Nous savons d'avance dans quel esprit cet enseignement sera donné. Le clergé catholique proteste partout à grands cris qu'il n'en veut pas à ces bases de la Société qu'on rattache en France, et même dans toute l'Europe, à la Révolution française, c Mais, Messieurs, il est un fait que vous ne contesterez pas ; c'est que, dans la plupart des livres qui procèdent de l'esprit catholique, des journaux qui s'en inspirent, des discours qui en sont les organes, il se livre une guerre acharnée, infatigable, même après bientôt quatre» vingts ans de lutte, contre la Révolution française. M. Dupanloup s'est contenté d'immoler devant vous la Convention; dans l'histoire, elle se défendra bien toute seule. {Très bien! très bienf sur divers bancs à gauche.) Mais ce n'est pas seulement la Convention qu'on veut attaquer. Malgré sa vaillance bien connue, M. l'évèque d'Orléans a été moins hardi que M. de Montalembert, car M. de Montalembert ne s'en prenait pas à la Convention,
— c'était un lieu commun, — il s*en prenait à la Constituante... Il en a attaqué les actes, il en a attaqué les paroles, il en a attaqué les orateurs, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à montrer que ce n'était pas aux excès que ses amis et lui en voulaient, que c'était aux principes premiers. >
Ici quelques réclamations se produisirent dans la droite. M. Challemel-Lacour, après avoir obligeamment invité M. de Kerdrel, qui l'interrompait, à relire le discours de réception de M. de Montalembert à l'Académie française, déclara qu'il y avait un document qu'on ne pourrait récuser et qui résume tous les autres. C'est le Syllabus. Ce document est aujourd'hui, et doit être, la base de l'enseignement catholique. Les plus récalcitrants comme les plus dociles ont dû plier sous le joug.
€ Les doctrines du Syllabus seront soigneusement, constamment inculquées à la jeunesse, de sorte que vos universités seront des pépinières d'où sortiront, pour se répandre ensuite ou pour agir dans le monde, des hommes convaincus que, pour atteindre à l'ordre véritable, il faut commencer par combattre, par miner, par détruire les principes qui sont le fondement de notre Société
186 DIEU, PATRIB» LIBERTE.
actuelle; qui chercheront la justice, la mérité, le droit, sur les ruines de tout ce que nous appelons de ce nom, de tout oe qui a coûté tant de sang i , conquérir et tant de sang à oonserver. »
Enfin M. Ghallemel-Lacour entroprit de montra que cette liberté nouvelle, si on avait Timprudence de rétablir, compromettrait notre situation à Textérieur. Tous les peuples luttent en ce moment pour défendre Tautorité laïque contre les envahissements du clergé, c Les gouvernements^ par des moyens légitimes ou violents, je n'ai pas, grâce à Dieu, à me prononcer sur ce point, croleixt devoir, en ce moment, se défendre contre ce qu'ils appellent les menaces, les envahissements, les ré* bellions de Tesprit catholique.
1 Et ce n'est pas seulement en Allemagne, en Italie, que ce spectacle nous est donné ; c'est en Angleterre même que l'alarme commence à se faire jour. Eh bien I c'est dans un pareil temps, lorsque la France^ affaiblie par ses désastres, commençant à se relever, n'est pas sûre encore d'avoir désarmé toutes les malveillances, d'avoir conjuré toutes les haines... (Jnterruptto».) — L'expression de ces inquiétudes vous choque. Messieurs... (j^vÀl oui! à droite.)
Le général d^AureUes de Paladine. — Elle est au moins inopportune à la tribune française.
M. Challemel-Laeour. — Elles me font, à moi aussi, cruellement sentir que nous sommes un peuple yaincu {Nouvelles protestations à droite)^ que notre indépendance est encore précaire, qu'on nous épie, et que nous sommes obligés à surveiller nos démarches.
c Eh bien, je demande, Messieurs, parce que je crois remplir un devoir, et un devoir dont je sens toutes les difficultés, s'il est bien sage, s'il est prudent, en face de l'Europe ironique, irritée, inquiète , de nous constituer les champions de l'ultramontanisme {Très bien l très bien 1 à V extrême gauche; nombreuses réclamations à droite et au centre), la forteresse de Tesprit catholique, l'avant-garde d'une restauration qui est. Dieu merd, impossible. »
Tel est ce discours, qui est un aali véritable. Il n'a pas inauguré le système de gsuvernement qui est devenu, depuis 1880 seulement, celui de Xa République; mais il l'a prédit et préparé. Il fut entendu par toutes les parties de l'Assemblée avec une émotion qu'il est facile de comprendre. La ^ gauche de l'Assemblée était troublée, et même froissée» d'entendre nier quo la liberté d'enseigne-
ment fût un droit. Cette doctrine lui était toute nouvelle et rompait violemmentavec ses sentiments et ses traditions. En revanche, elle voyait, aussi clairement que M. Challemel-Lacour, l'intérêt direct du clergé catholique dans la loi qui se préparait ; elle comprenait qu*il s'agîsssait de permettre et de généraliser l'enseignement du Syllakus; elle en était effrayée; ceux de ses membres qui n'avaient pas une foi robuste dans la liberté se demandaient si c'était la servir que d'ouvrir des chaires 4 à ses éternels et irréconciliables ennemis. > Quant aux catholiques, menacés dans leurs droits, Irailès en ennemis publics, exclus, comme dangereux et indignes, des fonctions de l'enseignement, et mis au banc de l'Europe, on conçoit quelle était leur indignation. Mgr Dupanloup ne put se contenir. Il accusa M. Challemel-Lacour de vouloir recom* mencer les proscriptions de 1793. Il y a pourtant quelque différence entre la proscription du clergé, et le refus de lui accorder, en 1874, un droit dont il n'a jamais joui sous aucun de nos gouvernements I 11 déclara, et en cela il avait raison, que le discours entier était un réquisitoire contre le clergé catholique. € Il a représenté les catholiques comme les * ennemis de la société, les ennemis de l'État, les
ennemis de leur pays et de ses institutions , les ennemis des lois, les ennemis de la paix publique; comme bons seulement à semer la discorde et la division parmi leurs concitoyens, et à susciter à l'étranger des préventions contre la France. Et après de telles paroles, car tout cela est à peu près textuel, après de telles paroles, il nous met hors la loi. Il fait plus : il refuse d'accorder la liberté d'enseignement à tous les citoyens français, sans autre raison, sinon que nous en devons profiter. Et, en fin de compte, à cette sentence, il ne manquait plus qu'un exécuteur.»
Ces derniers mots dépassent évidemment la mesure. L'évêque d'Orléans tombait encore dans l'excès en disant : € Il nous met hors la loi ; il fait plus... > Non, M. Challemel ne mettait pas les catholiques hors la loi ; il n'y a rien dans son discours qui autorise une imputation pareille. Ce qui est vrai , c'est qu'il refuse la liberté d'enseignement à tout le monde, afin de ne pas la donner aux catholiques ; . mais en ajoutant que, dans sa pensée, la liberté d'enseignement n'est pas un droit. Cette opinion, que nous croyons très erronée, est évidemment toute autre chose qu'une déclaration de mise ;
hors la loi; il n'y a pas d'analogie; par conseil. >
quent, il n*y a pas de justice ; et il ne fallait pas dire : c II nous met hors la loi ; il fait pliLs : il refuse la liberté d'enseignement, i Ces exagérations qu'expliquait Ueitrème animation de la lutte, étaient regrettables ; l'analyse faite par l'évêque d'Orléans du discours de M. Ghallemèl-Lacour, ^ait, sauf ces deux points, d'une parfaite exactitude. De son côté, M. Laboulaye, rapporteur de la loâ, avait répondu, en termes excellents, à M. Ghallemel-Lacour. c Demander la liberté pour soi et la réfuser aux autres, avait dit M. Laboulaye, c'est la déiinUion du despotisme! > Et il avait ajouté : c II n'y a rien de plus libre qu'un despote, mais il l'est lui seul, i
Ce discours de M. Laboulaye, qui ne dura pas plus de viugt minutes, exposa la doctrine des libéraux avec autant de netteté qu'en avait montré M. Challemel-Laeour en exposant la doctrine contraire» Lss deux orateurs étaient dignes par leur talent et leur courage de représenter les deux partis qui, à partir de ce moment, allaient se disputer la direction du parti républicain. € Vous reprenez, dit M. Laboulaye, cette thèse éternelle de la jalousie des partis les uns contre les autres qui a, de tout temps, tenu la France dans la servitude, et vous ne voyez pas que vous &ites les affaires du pouvoir
absolu 1 Ce (jae vous demandez, c'est qu'on nous mette des bâillous, qu'où nous impose silence. Et au profit de qui? Osez le dire !... Noua voulons Tunité dans la lumière; voua, vous nous offrez l'unité dans la nuit, dans la servitude, dans la mort. »
Nous avons déjà rappelé que la liberté d'enseignement fut votée à une grande majorité* Cette .majorité aurait été bien plus considérable, si la loi n'avait pas maintenu l'interdiction des conférences isolées et l'établissement des jurys mixtes. Beaucoup de républicains pensèrent qu'on ne pouvait pas invoquer les grands principes de la liberté en faveur d'une loi qui mettait à l'exercice de la liberté d'enseignement des conditions inaccessibles pour tout autre que le clergé catholique* D'autres ne voulurent pas donner aux professeurs des facultés libres la part de direction dans les affaires publiques, dans les affaires de l'État, qu'assument les examinateurs chargés de conférer des grades. Il y avait donc, à n'en pas douter, des amis de la liberté d'enseignement parmi les membres de U minorité qui refusèrent de voter la liberté d'ens^f gnement dans ces conditions.
Oui, l'immense majorité du parti républicain.
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était, i cette date, libérale. Elle était ce que sont encore aujourd'hui les sénateurs et les députés qui ont refusé de s'associer à ta campagne commencée par l'article 7. M. Ghallemel-Lacour étonna jusqu'à ses propres amis. Il se trouva même en complet désaccord avec M. Paul Bert, et il prit soin de le constater au début de son discours. H. Paul Bert était partisan de la liberté, pour tout le monde, et pour les jésuites par conséquent, ce qui ne voulait pas dire le moins du monde qu'il fAt partisan des jésuites. On comprenait ces distinctions dans ce temps-là, qui est à la fois si loin et si près de nous. On pouvait se dire ami de la liberté sans être accusé de perfidie, et même, accusation plus terrible, de cléricalisme.
Parvenu à la fin de sa longue carrière, et résumant sa vie dans une phrase, Burke disait : c J'ai toujours aimé la liberté des autres. >
Heureux les hommes politiques qui ont le droit de se rendre un tel témoignage I