‹ Dieu, patrie, libertéChapitre 26 sur 61 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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Nous parlons ici des idées philosophiques et religieuses ; nous n'avons pas à faire l'histoire politique du pays, ni à raconter comment, la majorité du parlement étant devenue franchement républicaine, le président de la République fut obligé de confier la direction des affaires à un ministère républicain. M. Dufaure, qui avait été vice-président du conseil sous M. Thiers, fut appelé au ministère de la justice et ne tarda pas à devenir le ministre dirigeant. M. Wallon reçut le portefeuille de Finstraction publique et des cultes.

M. Dufaure et M. Wallon étaient Tun et Tautre sincèrement catholiques. Cela ne voulait dire, ni pour Tan ni pour Tautre, qu'ils fussent favorables à l'intervention du clergé dans les affaires politi-

m DIEU, PATRIE, LIBERTE.

ques. Ils avaient trop de netteté dans Tesprit et de fermeté dans le caractère pour ne pas savoir que le clergé n'a pas mission de diriger les choses humaines et que, quand il s'oublie au point de se compromettre dans nos querelles, c'est toujours lui, plutôt que la société civile, qui a lieu de le regretter.

Cela a été vrai en France, malgré des alternatives de succès et de revers, même sous l'ancien régime, même sous la Restauration. La lutte qui se livre maintenant entre les croyants et les incrédules, se livrait autrefois entre les ultramontains et les gallicans ; ce sont de part et d'autre les mêmes passions qui sont en jeu, si ce ne sont pas les mêmes doctrines. Le gouvernement, du temps de la religion d'État, était gallican; depuis l'avènement de la liberié, il est laïque. M. Dufaure, M. Wallon, M. Waddington, M. de Marcère, n'avaient garde d'abandonner aucun des droits de l'autorité civile ; ils ne permettaient pas au clergé d'empiéter sur elle; mais ils se croyaient tenus d'assurer au clergé une entière liberté dans l'exercice du culte, de lui maintenir tous les droits dont il avait joui sous les régimes précédents, à partir du Concordat, de i'entourer publiquement de respect^ et même de

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favoriser, d'invoquer son influence morale sur la Société française, au lieu de la craindre.

Les républicains, au contraire, la craignaient. Un très petit nombre d'entre eux^ un nombre de plus en plus réduit, pensaient et agissaient comme M. Dufaure ; mais ils étaient loin d'être populaires dans leur parti» Le ministre de Finstruction publi* que et des cultes, dansle gouvernement de M. Thiers, avait tenu la même conduite, et y avait perdu sa popularité, qui ne lui revint qu'après sa sortie des affaires. On Faccusait de ménager le clergé et la majorité catholique de l'Assemblée afin de conserver son portefeuille, tandis qu'il ne faisait qu'obéir à sa conscience et à la raison. On lui criait de toutes parts : € Vous ne les désarmerez pas I > Il le savait et il le voyait ; car jamais les catholiques n'ont ac* cumulé plus d'injures et de calomnies contre un mi* nistre, ou fait plus d'efforts pour le renverser. Mais il avait toute sa vie aimé la liberté; en la réclamant tout entière pour ses propres doctrines, il la voulait pour toutes les sectes et toutes les écoles. 11 prétendait d'ailleurs, avec M. Thiers, qu'un des premiers devoirs du gouvernement, après les malheurs de 1870 et 1871, était d'apaiser les esprits, de les rallier, et que l'administration aurait été criminelle

envers la patrie, si elle avait laissé naître des querelies religieuses. M. Dufaure s'était associé pendant trois ans à cette politique, et il la pratiquait, en 1875, en présence du parti républicain devenu plus puissant et plus exigeant. L'extrême gauche qui avait été le groupe le moins nombreux et le moins influent dans l'Assemblée nationale, exerçait, dans la Chambre des députés, une autorité presque souveraine. Elle n'avait plus droit à ce nom d'extrême gauche. Un parti, formé des membres les plus avancés de l'ancienne Assemblée, renforcés de nombreuses recrues, s'était campé au delà d'elle, sur une nouvelle montagne ; là, tout en lui obéissant dans les circonstances solennelles, il menaçait déjà de balancer un jour sa popularité, sinon dans la Chambre elle-même, au moins au dehors, et surtout dans le corps électoral des grandes villes. Elle prit alors le nom d'Union républicaine, qui caractérisait assez bien l'hégémonie qu'elle s'attribuait, et ses chef^ gagnèrent à cette position nouvelle de pouvoir parler, tantôt contre les radicaux, en hommes de gouvernement, et tantôt contre la droite et le centre gauche, en hommes de progrès. U en résultait parfois des contradictions choquantes; mais en France, où on aime toutes les rhétoriques,

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ils obtenaient assez de succès dans ce double rôle. Ils comprirent cependant que» s'ils voulaient conserver la direction de Topinion républicaine, le plus sûr moyen, le plus prompt, le plus infaillible, était de surexciter les passions anticléricales, les plus violentes et les plus persistantes de toutes les passions politiques. Us y avaient la main, parce qu^ils partageaient à cet égard les sentiments des anciens clubistes. Les cléricaux, qui, depuis leur chute, avaient conservé leur action sur un grand nombre d'agents de l'autorité, multipliaient les provocations et les imprudences, fournissant continuellement, par leur langage dans les élections, par les abus d'influence, par les associations et les réunions, par les prédications laïques, par les processions et les pèlerinages, des aliments à la haine. M. Ghallemel-Lacour qui, en 1874, en combattant la liberté de l'enseignement, s'excusait de l'étonnement qu'il allait causer, même à ses plus chers et plus proches amis, avait fait école. On parlait encore, dans son entourage, de liberté, parce que le mot est sonofe, et fait un des ingrédients nécessaires de l'éloquence à la tribune et dans les réunions publiques, mais c'était une liberté restreinte aux libéraux, et refusée aux

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ennemis de la liberté» c'est-à-dire aux catholiques; quelque chose comme t la liberté du bien > , que certains catholiques avaient inventée à une autre époque ; ou, pour parler clairement, c'était la liberté transformée en privilège. On expliquait, dans ce parti, que ceux qui voulaient lasser aux catholiques la môme liberté qu'aux autres citoyens, étaient des traîtres ou des imbéciles, l^e grand besoin de l'heure actuelle était de défendre l'indépendance de l'esprit humain contre la superstition et le Syllahus^ de protéger les conquêtes de la Révolution f qui avaient coûté tant de sang ) , conlre le retour du drapeau bJanc et des jésuites. Cette rhétorique enflammait les esprits dans les brasseries et dans les dubs, et les philosophes n'auraient pas eu beau jeu d'expliquer à cette foule enfiévrée que les libéraux ne font appel qu'à la discussion et à la raison, et qu'employer la force,' invoquer l'autorité contre une croyance ou une opinion quelconquei ce n'est pas seulement combattre celte opinion, c'est combattre, c'est renier la liberté elle-même. Il faut un siècle à un peuple pour comprendre des abstractions; tandis que, quand on lui dit : c Sus aux calotins 1 » il comprend immédiatement, et il tue.

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On ne le lui dit pas, et on ne le lui dira pas. C'est la Commune qui l'a dit, en un jour de malheur. Dans le parti dont nous parlons» on s'arrête ; avec sincérité, nous le croyons, aux demi-mesures. On commence, avec la résolution de ne pas finir. On ne parle pas le langage de 93 : on le bégaie.

Il y eut bientôt, dans la Chambre, comme deux armées formées en bataille. L'une, la moins nombreuse, mais non pas la moins bruyante, était formée des déricaux. Elle criait : c Liberté ! liberté I > mais elle se rendait suspecte par ses exagérations; et Ton pensait que beaucoup de ses chefs et de sessc^ dats, qui demandaient la liberté pour commencer, se seraient servis de la liberté obtwue pour mar« eher à la domination. De l'autre côté était la forte armée des anticléricaux, composée d'éléments très divers, car on y trouvait, en philosophie, des athées et des spiritualisles ; en politique, des c(mcordataires et des partisans de la séparation de l'Église et de l'État. Mais cette diversité, qui devait éclater après la victoire, n'embarrassait nuUen^nt les généraux pendant la bataille, parce qu'on avait, dans cette armée, beaucoup de systèmes contradictoires, et un seul ennemi. On {urouvait une fois de plus, par la violence de l'attaque, que rien ne rap-

sue DIEU, PATRIE, LIBERTÉ.

proche plus les hommes qu'une haine commune.

Entre les belligérants, se tenait le groupe, hélas! bien réduit, des vrais libéraux, destinés à devenir la proie des deux passions opposées entre lesquelles ils prenaient leur poste intrépidement, regardés par la droite avec défiance, en leur double qualité de républicains et de philosophes, conspués et excommuniés par la gauche qui, reconnaissant dans leur bouche son langage et ses maximes d'autrefois, essayait de donner le change à Topinion en les accusant d'avoir changé de drapeau, quand, au contraire, ils étaient seuls fidèles aux nobles traditions du parti et à leur véritable conviction. Le vieux Dufaure se tenait en tête de cette petite troupe, impassible en apparence, mais animé par une conviction inébranlable. La bataille se livra sur la question des enterrements civils. La droite fut culbutée, entraînant M. Dufaure avec elle; les bataillons de la gauche couvrirent tout le champ de bataille, et leur armée se grossit en un clin d'oeil de ceux mêmes qui n'avaient pas combattu et qui n'attendaient que le succès pour se déclarer.

Un nouveau ministère, qui représentait les doctrines de M. Dufaure, avec cette nuance cependant que le chef de l'ancien cabinet était plutôt

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catholique, et que le chef du nouveau était philosophe, eut le courage de se présenter sur la brèche, pour soutenir à son tour, contre des passions frémissantes, la cause de la raison et de la politique. Il dura bien cinq mois, ce qui est à peine compréhensible pour ceux qui savent contre quelles difficultés, et à Taide de quels éléments il luttait. Au bout de cinq mois d'un gouvernement libéral, et par conséquent modéré et impartial, la patience de la gauche était à bout. On avait beau lui représenter que, si elle renversait le ministère, elle se trouverait en face d'une réaction formidable ; les uns n'y croyaient pas, d'autres, plus perspicaces, spéculant sur l'impuissance d'une réaction, surtout quand elle est outrée, la désiraient. On mit en avant un homme qui ne passe pas pour un intransigeant trop farouche, qui n'était certainement pas l'ennemi du ministère, et qui croyait lui offrir l'occasion d'un succès. Si le ministre avait apporté à la tribune une diatribe contre les cléricaux suivie d'une déclaration de guerre, il aurait élé porté aux nues, au moins ce jour-là, et peut-être cette popularité aurait-elle été aussi durable que la haine qui l'aurait donnée.

Mais il le vit ; et n'étant pas de cette race qui

achète le pouvoir au prix de l'honneur, il déclara résolument qu'il était prêt à défendre la religion, si elle était attaquée, s'engageant en même temps i appliquer les lois, toutes les lois qui excluent le clergé de la politique et assurent rindépenofance do pouvoir civil. Ce discours, écou/é avec une malveillance qui allait presque jusqu'à Thostilité, ne ra«mena personne à la raison. Les amis du ministre lui disaient : c Vous vous êtes trompé de lieu. Votre discours aurait été de mise au Sénat. Ici, il fallmt frapper ferme sur les cléricaux, renchérir sur les inlerpellateurs. Vous ne pouviez les satisfaire qu'en les dépassant. > II ne s'était pas trompé de lieu. D avait dit sa pensée telle qu'elle était. D avait promis de se conduire envers le clergé comme il Tavait fait depuis septembre 4870 jusqu'en mai 1873. Il ne changeait pas de langage, parce qu'il n'entendait pas changer de conduite. M. Gambetta, qui monta à la tribune après le ministre, remporta un de ses plus grands succès oratoires. La gauche était transportée de joie en écoutant ces apostrophes terribles. La passion de l'orateur avait passé dans son auditoire. Ou applaudissait, on se levait, on criait. U semblait que la société moderne allait prendre à l'assaut tout ce qui restait des sociétés anciennes ;

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